La
page
blanche

Le dépôt

AUTEUR-E-S

10 - Patrick Modolo

je suis enfin devenu celui que je ne suis plus






je suis enfin devenu celui que je ne suis plus
























pour un nouvel art poétique


aux grands transprosateurs

pierre lamarque

matthieu lorin

air


et je me prends à écrire en transprose     comme on prendrait le transsibérien    et mes vers se heurtent    au chaos des chemins    non ferrés 

voyage vers un futur lointain    un seul présent composé    de doutes et d'essais    incertain du destin seul compte    le trajet      

une autre voie se trace     une troisième quatrième voie      sacrée    ni vers ni prose  ni verset mais bien les deux les trois brassés embrassés 

ami voyageur    te voici embarqué    par le rythme d'un entrain qui  va te secouer tu es    libre   libre de rester    pour découvrir     ces contrées cachées     tu es    libre de partir t'y cacher     tu es      libre de fuir     tu es      libre de réaliser    tu es libre de te réaliser 

à bas le vers à bas la rime      la place est désormais      aux autres sonorités mises toutes en ligne

Il faut rénover      dépoussiérer       il faut innover     créer autrement     recréer   sans tomber dans la facilité pour découvrir    une autre spatialité 

le vers    cette tradition   est une forme enchaînée     concaténée     dépravée    usagée   et usée     libérons andromède de ce rocher 

essayons    essayons     rome en une journée   ne s'est pas créée    

et j'écris en transprose nul point à la ligne    et des mots espacés    syntaxe linéaire mais brisée     syntagmes démembrés     et    ce corps autrement      se dessine    sur cette page blanche    de papier 

de l'espace des espaces pour tout    aérer    mais une ligne     directrice de la pensée     ligne de force    épurée

le texte défile    les mots ne se défilent pas    j'ai disloqué à nouveau ce grand niais d'alexandrin mais un poème en naît

et la forme    au fond     se trouve bien   changée    mais le fond   de la forme    comment les distinguer ?

si le vers libre     se libère    la prose aussi doit    se libérer    et la transprose doit   les y aider

gardons le rythme     effréné   gardons les assonances et leurs musicalités    gardons allitérations et figures de style défigurées   il n'y a rien d'autre     à faire   il faut    tout changer     

retrouvons par l'écrit cette oralité    gageons     gageons   gagnons en liberté d'autres avant nous l'ont déjà éprouvée tu ne marches pas seul dans le désert mais toi tu le sens tu le sais tu la vis tu l'as mise à l'épreuve éprouvée essayée théorisée

versons dans l'art    différent du verset


transposons    transposez    tranprosition enclenchée    transprosons transprosez    te voici libéré      

c'est bien cela qui intéresse    le cheminement   différent    de la pensée


ami voyageur ose     et    transprose   transprosons    transprosez   gagnons cette liberté transprose !












souffle nouveau


à air

cryptopoète

qui inspire


"Royaume désert


désert arrête les vagues de mirages Désert mural

Syntaxe de ma folie Désert j’ai trouvé ton absur-

dité au fond d’un puits Désert ne m’oublie pas

Désert je te maudis Désert je peux ce

que j’écris Désert cercueil de plomb

Passoire de ma haine. Désert de Pierre Noire et

de Chant"


Abdelatif Laâbi

Le règne de barbarie (1966 – 1967)




n'invente rien crée recrée ce qui a déjà existé un vent nouveau un souffle nouveau qu'il te faut capter emprisonner dans ta Transprose


d'autres avant toi mais toi tu le sais l'ont déjà tenté mais toi tu l'as pensé théorisé essayé tu le sens tu le sais tu le fais


tu ne marches pas dans le désert seul suis le fil du mirage de la poésie offre-lui son renouveau oasis tarie de rimes de vers et de prose écris capte le soleil à sa source et enferme-le dans ta ligne directrice point de mire


rythme ta marche avance fuis d'autres sûrement emboîteront ton pas comme d'autres t'ont précédé ou pas comme d'autres te suivront ou non


toi voilà que tu le sais que tu le sens que tu le vis tu le vis comme ton poème respire inspiration expiration texte en vie ressuscite


pars ou bien subis d'autres avant toi ont ouvert la voie le chemin ce soleil en ligne de mire roi mage dans la nuit où seule ta Transprose luit


fuis rage mirage orage pluie marche par marche avance mais pas de regard derrière toi écris


laisse le chaos se faire laisse ce chaos se taire il en naîtra un autre poème une autre poésie


fais entendre cet autre cri crie crie crie et laisse ton poème s'écrire


laisse le silence se faire laisse le silence se taire comme ligne de fuite


respire suis respire fuis respire luit


pars pars pars car là-bas t'attend l'éternel l'infini cette nouvelle Poésie
























































je suis enfin devenu celui que je ne suis plus




















tout se fige se brise


dimanche matin au parc bordelais regardant les feuilles les arbres les oiseaux s'envoler s'échapper s'éloigner s'enfuir revenir et partir sous un soleil câlin et complice


les gens passent marchent flânent vaquant vaguement à cet autre emploi du temps une fois la semaine


sur la mare un canard puis deux puis trois puis quatre et bientôt dix en ronde rappelant ces enfants qui dansent crient chantent


d'une fontaine jaillit l'eau en jet continu il y fait bon il y fait frais caresse de la météo un doux vent respire sac et ressac de la brise sur la peau


soudain tout se fige se brise

























soudain s’arrête le temps qui se fendille délicat comme une brise au souffle doux et chaud qui brûle ma peau mes os


alors je sens mon corps se     broyer mon crâne se     fendre ma tête éclater le vide où suis-je









































Ruissellement de l'âme


à richard djiropo,

auteur de cette belle trouvaille


j'ai alors passé mon âme au crible de l'orpaillage pour m'y trouver dans un puits sans fond sans forme entendre l'écho de ma voix retentir de ce cri brut et sensible contre ses parois qui ne sont pas moi


le temps me fuit me quitte mon corps s'oublie où donc suis-je


et des larmes souillant mes yeux montent


ces larmes ruissellement de l'âme






























il a tant plu en moi     que je m'y noie     un indicible chagrin     m'envahit sans que je ne sache bien pourquoi


déraciné     déconstruit     désarticulé     déboussolé     démembré     détruit


quand donc finira la semaine     ce vers m'habite     me hante     me poursuit     me terrifie     quand donc finira la semaine


où suis-je donc où suis-je




































peu     à     peu     renaissent     des émotions     et remontent     impalpables     je deviens mon propre archéologue


où suis-je     qui     suis     -     je










































mes souvenirs     m'ont     quitté     impossible interaction     une émotion n'est rien     sans son souvenir     la peur     cette peur décomposition de l'âme     m'étreint











































soudain une réminiscence     un éclat de lumière     intense     je suis     petit enfant je joue je crie     je ne me remémore pas ce souvenir     je le vis     je joue     je cours     je crie je crie je crie je crie     tout autour de moi     disparaît     le décor de cette enfance     ce décor d'enfant qui     s'estompe     s'écorche     s'efface     se délite     se déchire     comme ce cri qui fend l'horizon


que     se     passe     -     t     -     il






































à pierre     fendre     il gèle     désormais     un écho ce cri sourd mon cri     déchire     mes tympans glacés     je suis adolescent     dix ou onze ans     pas encore treize     et pourtant cette onde de choc révulse mon cerveau     ma peau     frissonne     mes membres     se tordent     se contractent     mes muscles     se crispent     se crispent     mes mains     mes mains     mes mains     tremblent     ma peau     ondule jusqu'à m'écorcher








































mon corps concentre le cours du temps qui convulse


ma poitrine implose


seule mon âme     lutte     contre ces spasmes









































un souvenir encore     encore     un souvenir     j'ai vingt ans     insouciant     jeune     homme     canicule ardente qui broie     embrase     mes premiers émois     et moi je me consume     d'un amour     à     petit     feu     qui de ses cendres ne veut pas renaître


alors se pulvérise ma chair     chaque     atome     de     ce     corps     réduit     en     miettes


où     suis     -     je





































homme     des premières humanités     me voilà     à tracer sur la paroi     mes doutes     mes questionnements     mes certitudes     mes fondements     un trait gravé     pour l'éternité     un trait     gravé pour l'Humanité     se dessine une forme au fond de cette caverne     je     suis     chamane ou sorcier     sagaie au poing     sexe érigé









































jamais     je n'ai vécu     ce souvenir     pourtant je m'en souviens     mon âme s'y est ancrée     fixée à jamais     mon corps en décomposition s'y est harnaché     dans la force de ces âges


et mon sang     goutte     à     goutte     de     se     figer     en     stalactites


me débattre pour m'arracher à mon sort me débattre     oui     me battre     mais contre qui contre quoi


qui suis-je     où suis-je     quand donc finira la semaine



































je fouille les souvenirs     d'un futur multiple     convoque mânes et lémures     de ce passé décomposé     tout tremble     en ce for intérieur     jusqu'aux racines     de mon arbre généalogique


remembrance     et     démembrement     


démembrement     et     remembrance


démence des mânes     à     me cogner     cogner la tête     contre     les murs


que m ' arrive - t - il



































comme un lointain écho     ces voix d'enfants     en ronde     qui crient rient chantent


où     puiser     la     force


ne pas sombrer     ne pas     sombrer ne     pas     sombrer









































un sursaut     énergie de vie     transgresse cet univers     transperce ses lois


fulgurance     et     transe


prose vacillante


s'ouvre une autre voie







































cris chants     danse     danse danse     tout tourne et retourne mes pensées enchevêtrées


me voici derviche     tourneur     hurleur     rêveur à en avoir le tournis     


pour qui     bêle ce troupeau     de moutons 


le bruit se heurte en écho     aux parois de mon crâne     comme pour mieux éclore en moi     en cataclysmes multiples





































collapsent les synapses     mes nerfs     lâchent     ma pensée     trouble     ce     corps     aduste


chacune de mes cellules     n'emprisonne     plus mon être     dissolution     libération


seule la sensation     me reste


que     suis     -     je





































À présent     oui     à présent     je ne sens plus rien     je ressens     simplement


mon âme sensorielle s'accroche     à ce corps     décharné     qui n'est plus le mien


je dois reprendre possession     de moi     je dois me posséder     moi-même     me déposséder     de moi-même








































fourmillement charnel     ma     moëlle     émane     de     moi












































sans cesse à mes côtés s'agite le démon     il nage autour de moi comme un air impalpable     je l'avale et le sens qui brûle mon poumon     et l'emplit d'un désir éternel et coupable1











































je     suis     mon propre démon     mon propre poëte











































mon âme mue en mémoire aride s'acharne à vivre     ni pitié     ni merci     je suis la proie     aucune survie     aucun salut     mon dieu ô mon dieu     où     es -     tu     coup de grâce     mais     grâce     à     qui


je suis enfin     devenu     celui que     je ne suis plus









































une     autre     voie     une     autre     vie     ressuscite


Poésie











































Postface : Essai sur la Transprose et tentative de Transprosition2


Formalisée et théorisée par l’un des fondateurs de la revue La Page Blanche pour répondre à une contrainte de place au sein de la revue, la transpose est une traduction spatiale du poème, répondant à la parution croissante de poèmes en prose découpées en vers. Il s’agit en premier lieu d’abolir le retour à la ligne systématique et d’insérer de l’espace entre les vers originaux afin de garantir l’unité d’énonciation du vers transprosé ainsi formé. Avant d’être rigoureusement identifiée et définie, la transprose a fait son apparition dans diverses expérimentations poétiques au cours du XXème siècle: elle peut donc être utilisée et pensée dès la création du poème.


Dans sa fonction de traduction, la sensibilité du traducteur joue un rôle non négligeable dans la réussite du procédé, pour savoir où le retour à la ligne s’impose et ne pas trahir la pulsation du poème original par exemple. À mesure qu’elle est utilisée et améliorée (taille des espaces, saut de ligne, choix de ponctuation), la transprose s’émancipe de sa contrainte première (la place) pour s’imposer comme un procédé stylistique permettant d’améliorer la cohérence poétique d’un texte, d’où l’idée de passer certains grands textes contemporains à la transprose (ici trois poèmes d’Abdellatif Laâbi) pour comparer les effets obtenus, et interroger l’auteur sur son sentiment après la traduction spatiale de certains de ses poèmes.


Air

PRIÈRE 

Pourvu qu’un enfant croise ton chemin et te gratifie d’un sourire entendu


Qu’une femme inconsciente de sa splendeur t’initie en passant à la poésie de son parfum


Qu’un ami mort il y a des années surgisse au coin de la rue et vienne se jeter dans tes bras


Qu’un oiseau d’une espèce disparue se pose sur le barreau de ta fenêtre et se mette à parler comme dans les fables apprises à l’école


Que le jasmin qui t’a donnée des inquiétudes au cours de l’hiver fasse ne serait-ce qu’une fleur ce matin


Pourvu qu’aucune catastrophe n’intervienne entre le début de cette rêverie et la fin vers laquelle elle s’achemine et tu auras remporté. sur ta vie en sursis une petite victoire

Abdellatif Laâbi, Presque riens

Transprose: Air


*****


VERS L’AUTRE RIVE


Je sais où conduit ce chemin tracé par la main d’acier trempé dans la forge des ténèbres


Ce que signifient

ces murs d’eau gelée et d’argile

ce vide mesurable et palpable

cette lumière déclinante évadée du mirage

cet air que l’on ne peut respirer qu’à moitié

ces douleurs qui cultivent leur férocité dans l’avers et le revers du corps


Je sais où la houle muette m’entraîne


Je devine les récifs de l’autre rive

là où la nuit n’engendre plus le jour

là où les yeux ouverts ou non

cessent de voir


Abdellatif Laâbi, Presque riens

Transprose: Air


*****



(extrait)


Venez nos seigneurs emportez-nous vers cette terre où la danse   

si elle ne nourrit pas son homme le transfigure lui donne la grâce

des êtres libérés des besoins immédiats le rend beau de l’intérieur

troublant de l’extérieur ressemblant étrangement à la terre que

voilà que voici gagnée sur le chaos d’un seul geste sculptée

dans le tourbillon toujours disponible sachant partager le peu du

rare noblesse des humble oblige

 

Abdellatif Laâbi – L’arbre à poèmes – p 159 - Poésie Gallimard 

Transprose : Pierre Lamarque



*****


Le point de vue d’Abdellatif Laâbi, en réponse aux questions de Air pour « La page blanche »


La disposition spatiale de mes textes poétiques a constamment évolué avec le temps. Si vous vous reportez à mon premier recueil "Le Règne de barbarie", vous verrez qu'il y a déjà plus de cinquante ans, je pratiquais celle dont vous me parlez. Par la suite, d'autres considérations sont entrées en ligne de compte. Mais s'il y a une constante chez moi, c'est l'exigence que j'ai toujours eue de garder à la poésie sa dimension orale, ou sa dimension première, fondatrice si vous voulez. La question de la rime ne s'est jamais posée pour moi. La modernité poétique l'avait résolument écartée, et cela me convenait tout à fait. Par contre la rythmique, ou la musicalité du texte était primordiale pour moi. Derrière mes textes, il y a toujours un ou plusieurs instruments qui jouent en sourdine et parfois de façon très audible.

Abdellatif Laâbi

*****

Poèmes composés directement en transprose



Le règne de barbarie (1966 – 1967)

Extraits


royaume désert


désert royaume

désert nain sang de naphte Désert force armes et

royalties Désert tabou d’espace Désert circule

dans le cercle Embrasse la main et prends ta part

O désert en exil concentrationnaire

désert

goudron rabattu sur nos têtes


désert arrête les vagues de mirages Désert mural

Syntaxe de ma folie Désert j’ai trouvé ton absur-

dité au fond d’un puits Désert ne m’oublie pas

Désert je te maudis Désert je peux ce

que j’écris Désert cercueil de plomb

Passoire de ma haine. Désert de Pierre Noire et

de Chant Désert ma double chair

nous de désert

cette torpille

voguant


Abdellatif Laâbi

Inéditions Barbare



*****


ABDELLATIF A TORT !


Quand Abdellatif parle de la dimension orale de la poésie à laquelle il est très attaché je comprends qu’il pose ses mots sur la page tels qu’il les pense à haute voix et tels qu’il veut qu’ils soit lus, à voix haute, avec un rythme d’escalier. Mais son lecteur sourd, monsieur Mambda, est exclu de cette volonté du poète et Mambda, ce qui le navre c’est que le poète soliste ne pense pas au lecteur sourd, il ne pense qu’à sa Jeanne d'Arc, auditrice des voix hautes. Le lecteur a besoin de lire avec les yeux comme l’auditeur a besoin d’entendre avec les oreilles, ou plus précisément le lecteur a besoin de lire, c’est à dire déchiffrer les signes qu’il voit sur la page blanche réfléchissant la lumière - tandis qu'une tondeuse à gazon remplit l’air d’un infect bourdonnement à roulettes, et c’est seulement une fois déchiffrés dans son cerveau qu’il les entendra, ces signes, transformés en sa voix chuchotée de lecteur. Alors, moi, Isabellissima Helena Pastrilasagna Al Dante, je pense qu’Abdellatif a tort ! Car les écrits ne sont que des chuchotements.


Isabellissima Helena Pastilasagna Al Dante


1 Texte de Charles Baudelaire, première strophe transprosée de La Destruction, in Les Fleurs du mal.

Transprose : P.Modolo


2 Cette postface est tirée dans sa quasi-intégralité du numéro 60 de la revue de littérature et de poésie « La page blanche », numéro en grande partie dédiée à la Transprose. Merci à Pierre Lamarque, Matthieu Lorin et Air.