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AUTEUR-E-S

10 - Patrick Modolo

Origines


Je suis né de migrations


« Comme c’est étrange de dire adieu à sa vie. »

Laurent Gaudé, Eldorado


« Nous n’aurons pas la vie que nous méritons […]. Nos enfants ne seront nés nulle part. Fils d’immigrés là où nous irons. Ignorant tout de leur pays. Leur vie aussi sera brûlée. Mais leurs enfants à eux seront saufs. Je le sais. C’est ainsi. Il faut trois générations. Les enfants de nos enfants naîtront là-bas chez eux. »

Laurent Gaudé, Eldorado



« Je suis né dans un port et depuis mon enfance

J’ai vu passer par là des pays bien divers»

Jean de La Ville de Mirmont, L’horizon chimérique



Je suis né d’une migration

De ma mère

Expatriée

De sa mère

Patrie


Chassée

Rapatriée


Dans son pays

Qui n’était pas le sien

Française

Et de sang

Et de sol

Pourtant


Je suis né d’une immigration

De mon père

Immigré

Français de cœur

Plus que de naissance


Français d’adoption

Plus que de souche


Jeté sur une terre

Que ses bras

A la recherche

D’une Terre nourricière

D’une ville neuve

À pleine bouche

Embrassèrent

Et finalement

Naturalisèrent




Je suis né

De deux êtres

Deux hasards

Que leurs destins

Arrachèrent

À leurs terres

Et forcèrent

À se connaître


Arcachon pour seul port


Deux fils de l’Histoire

Qui fit rimer

Italie

Et

Algérie


Lombardie

Et

Vénétie



Deux vies là se sont posées

Deux vies là sont arrimées

Deux vies là sont amarrées


Arcachon pour seul port


Et ont noué

La mienne

Leur fils


Pauvres hères

Que le sort

A fait

s’enlacer

S’entrelacer

S’étreindre


Arcachon pour seul port




Deux vies

Enlacées


Deux vies

Embrassées


Deux vies

Jadis

Entrelacées


Deux vies

Jamais depuis

Délacées


Arcachon pour seul port


Aujourd’hui

Ces fils tissent

Le texte

De leur histoire

Où se mêlent

Et s’entremêlent

Les mêmes gènes

Le même sang


Aujourd’hui

Ces fils tissent

Comme la grand-voile

Que l’on hisse

Le texte

De mon histoire

Où coule

Et s’écoule

Le même sang

Dans la même veine


Arcachon pour seul port


Je suis ce fil

Je suis ce fils

Je suis ces fils


Qui se nouent

Et

Se dénouent


Qui se mêlent

Et

S’entremêlent


Qui se font

Et

Se défont


Qui se lacent

Et

S’entrelacent

Et

Se délacent


Je suis ce fils de migrations

Cette troisième génération


Je suis le fils

De ces fils

Enchevêtrés

Ces fils de vie


Je suis fils

De ces fils


Terre d’exil

Fils de l’exil

Fils d’exil

Terre d’exilés


Je suis né de migrations

De terres de toutes nations


Expropriées

Expatriées

Rapatriées


Débarquées

Déversées

Estropiées


Naturalisées



Je suis fils

De ceux qui ont fui

De Ritalie

De Maghrébie


Je suis fils

De Macaronis

De Pieds-Noirs

Si bannis


Je suis fils

De sang chaud

De sang froid


De sang

Noblement

Mêlé


De sang bleu

De sang rouge

De sang blanc


Je suis né d’une immigration

Je suis né d’une émigration

Je suis né d’une migration

Je suis né de migrations


Je suis né de migrations

Au cœur du Périgord

Terre de caractère

Terre si réfractaire

Terre si nourricière

Désormais

À jamais

Mon repaire

Mon port


Le Périgord

Pour seul port


Je suis né

Sur ce sol

D’un prompt saut

De haut vol

Demeuré

Boussole


Le Périgord

Pour seul port


J’y ai démêlé

Ma vie

Pour l’ancrer

Dans l’Histoire

D’une terre

Centenaire

Mille fois

Millénaire

À l’encre

Si noire

De ma Poésie


Avec

Pour seul port

Mon Périgord



Ma mère

À Édouard Boubat


« Ô l'amour d'une mère ! amour que nul n'oublie !

Pain merveilleux qu'un dieu partage et multiplie !

Table toujours servie au paternel foyer !

Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier ! »


Victor Hugo

Ma mère

Ma mer

Mon encre

Mon ancre

Ma mer

Ma mère

Mon encre sèche

Mon ancre rêche

Contre vents

Contre marées

Contre vents et marées

Contre marées et vents

Ma mer

M’a allaité

M’a porté

M’a aimé

Ma cale sèche

Mon sang d’ancre

Mon vague

A l’âme scélérate

Ma langue mère

Ma mère patrie

Ma maison mère

Ma mère

Mon phare ma phrase

Mon Alexandrie



Mon Père


Mon Père

Mon repère

Mon Colisée de Rome


Mon Père

Mon repaire

Mon Colosse de Rhodes


Mon Père

Mon Corsaire

De Venise mon Doge


Mon Père

Mon aîné

Mon Anchise


Mon Père

Mon ancre

Ma banquise


Mon Père

Mon modèle

Mon fort


Mon Père

Mon symbole

Mon port


Mon Père

Ma grand-voile

Mon sort


Mon Père

Mon décor

Mon Nord


Mon Père



 Ville Natale



Des monuments anciens retracent ma jeunesse

La Tour de Vésone, vieille déesse en ruines

Sait me réconforter, m'abriter de la bruine

D'un si lointain passé que mon présent caresse


Fière Tour Mataguerre et vieille tour fortifiée

Angle de rue Angle de Vie Angle de vue

Qui aux Anglais cent ans et plus sut résister

Par ta solidité tu m'as toujours tant plu :

Je me sens grâce à toi plus que vivre exister



Cathédrale Saint-Front,

Ce guide de ma vie

Mon mince fil d'Ariane

Mon phare d'Alexandrie

A la lumière diaphane

A la lueur obscurcie

A qui mon âme en détresse

Doit plus que sa survie

Coupoles de mon front

Que toujours mon esprit

A pour repère pris



J'apprenais à marcher dans ces ruelles-là

Ses murs furent témoins de mes tout premiers pas.



Quand je pars que je vois

S'évanouir l'onde des toits,

Un sentiment m'inonde

De déchirure immonde

Ma ville me regarde et me dit '' Je suis toi''

Et je laisse derrière moi

Ma part schizophrénique

Une part de ma vie,

Mes racines


Périgueux,

Si radieux

Cyranique


Périgord,

Pétrocores,

Dordogne,

Pays de l’Homme,

Tyrannique

Sur toi

Le Temps

N'a ni prise

Ni emprise


Périgueux,

Ville où jamais

Je ne me sentirai

Vieux


Périgueux,

Ville de l'enfance,

Ville de l'insouciance


Qui se transforme parfois en Nouakchott

Au hasard d'un voyage partagé


Il y a tant de Périgueux au monde



Ma Dordogne


« Laisse, laisse-moi faire, ma Dordogne,

Si je devine bien, on te connaîtra mieux. »

Sonnet X, Etienne de La Boétie


Terre de caractère

Sise entre tant de mers


Ma Dordogne


Coule

Ma Dordogne

Coule

Ma Dordogne


Coule bien

Coule loin

Coule bien loin


Ma Dordogne

Encore combien de cendres

Pour se noyer dans tes méandres



Barnabé


Le Temps le Temps

S'est délassé

Sur les rives

Les rives

De Barnabé


Le Temps le Temps

S'est arrêté

Sur les heures

Les heures

De Barnabé


Le Temps le Temps

S'est réfugié

Dans les anses

Les anses

De Barnabé


Mes peurs mes peurs

Se sont lovées

Dans les bras

Les bras

De Barnabé


Mon cœur mon cœur

S'en est allé

Dans les ondes

Les ondes

De Barnabé


Le Temps le Temps

S'est dévasté

Dans le courant

Le courant

De Barnabé


Bien trop

S'y sont oubliés



Sage visage avisé


Un froid

Cinglant

Sanglant

Me déchiquette

Et lacère

Mon sage

Visage

Avisé

De mon dépérissement

Et gèle à fendre

Mon coeur de pierre


Puis je vomis

Ma vie

Dans un spasme

Létal

Et j'expire

Mon dernier

Souffle vital

En un râle

Phantasme



Autopsie d’une vie


J’erre dans ma vie

Comme un mort déterré

Cadavre décomposé

Corps mutilé

Cerveau lacéré

Cœur calciné


Plus rien n’a de sens

Je regarde derrière moi

Et je vois

Ce vide


De ma vie je n’ai plus rien

Plus même de souvenirs

Ne plus se souvenir

C’est déjà mourir


Le murmure de ma mémoire

Me le rappelle

Me le répète

J’ai vécu

Mais je ne suis plus


Les jours s’effritent tristes

Identiques

Monotones

Amnésiques

Atones


Et sur mon crâne j’arbore

L’ombre même de ma mort