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AUTEUR-E-S

18 - Tristan Felix

Entre­tien et pré­sen­ta­tion pour lelitteraire.com, le 26 avril 2019.


Glisser hors du globish contemporain avec Tristan Felix (Ovaine La Saga) — entretien

Tris­tan Felix crée des actes de magie en ses dif­fé­rents “tableaux”. Et si Oedipe est aveugle par défi­ni­tion, ce n’est pas le cas de la poé­tesse. Ses livres le prouvent. Ce second entre­tien avec l’artiste (auquel elle a répondu après avoir oublié à des­sein sa pre­mière ver­sion) le prouve. Elle y pour­suit sa révo­lu­tion cultu­relle en conti­nuant de sur­prendre en tour­billon­nant à tra­vers ses sai­sons : dans les nuages d’hiver comme lorsque les arbres s’épanouissent en leur propre pro­ces­sus de mou­ve­ment.

Une his­toire (ou plu­sieurs) se révèle(nt), le fan­tas­tique s’écrit là où la créa­trice se fait clown blanc d’une imma­cu­lée concep­tion modèle intem­pes­tif voire une cha­mane espiègle mais profonde.

Entre­tien : 

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin ?

Les trilles égo­sillés du merle au prin­temps sur l’ardoise glis­sante

La pers­pec­tive, l’été venu, de faire la course avec le soleil qui décline depuis le sol­stice

Le désir de retour­ner dans les marais d’automne pour des­si­ner et avan­cer à len­teur d’eau

Le rêve insensé de me retrou­ver dans un pay­sage d’hiver de Youri Nor­stein, le plus émou­vant cinéaste d’animation au monde.

Que sont deve­nus vos rêves d’enfant ?

Je ne me sou­viens pas en avoir jamais eu, sinon celui de tout oublier, si bien que tout peut enfin com­men­cer, par la créa­tion — que je conçois comme une impro­vi­sa­tion sur le fil rouge du rasoir.

A quoi avez-vous renoncé ?

J’ai renoncé à com­prendre de quoi est faite l’humanité, cette espèce inva­sive, ter­ras­sante, sui­ci­daire qui a dû appa­raître sur Terre, un gène vicié collé à l’occiput. J’ai renoncé à com­prendre le glo­bish contem­po­rain qui acte l’extermination de toute diver­sité, car si la langue devient inca­pable de nom­mer le vivant, elle en fait son deuil. Je ne renonce donc pas à par­ler le moins pau­vre­ment pos­sible pour ne pas faire par­tie d’une espèce dégra­dée. C’est ma gro­tesque dignité. Le clown est tou­jours celui qui, en igno­rance de cause, ne fait pas comme tout le monde. C’est lui l’immaculée concep­tion, sans majuscule

D’où venez-vous ?

De der­rière chez moi, mais aussi d’Afrique, de Mau­ri­ta­nie, bien qu’atterrie à Saint-Louis du Séné­gal, en cou­cou, pres­sée de sor­tir des entrailles d’Estelle — ma mère, de l’écriture de laquelle je suis issue — d’une écri­ture en frag­ments per­dus dans l’appartement, comme de fra­giles osse­lets de Pou­cet. On vient tou­jours de quelque part qui nous expulse. Il faut alors remon­ter toute l’échelle des ver­tèbres jusqu’au gise­ment de moelle. Je viens aussi du Nord, du Sud-Ouest, des Vosges : de la soupe à la bière, des rôties à la fiente de fai­san, du purin devant la mai­son. Je viens encore de l’humour et du délire de mes géni­teurs, enfants défi­ni­tifs, de l’extravagance de ma mère et de la ciné­phi­lie de mon père. Ma mère m’a fait connaître Mick Jag­ger et Lau­tréa­mont, mon père Béla Tarr et Jean Rouch. Je viens tou­jours de mes amis qui sculptent ma curiosité.

Qu’avez-vous reçu en dot ?

Sou­vent, je porte autour du cou ou aux oreilles des gri­gris en guise d’alliance hors com­merce, avec des êtres, des terres : un Janus irlan­dais qui veille d’anciennes amours, une sheela na gig qui exhibe son vagin contre la mort, un petit ours en or qui vient de mon vieux frère, des créoles de ma mère, comme des cer­ceaux de cirque. Un héri­tage magique que je me suis appro­prié plus qu’il ne m’a été remis. Nul n’a jamais pu m’acheter. Je ne couche pas non plus avec mes édi­teurs. Toute com­pro­mis­sion serait honte et torture.

Un petit plai­sir — quo­ti­dien ou non ?

Un cognac ou un bas arma­gnac hors d’âge, un vieux whisky tourbé ; aussi cha­leu­reux qu’une parole bien­veillante à un inconnu dans la rue. On ne se parle plus beau­coup, ne trouvez-vous pas ? Santé !

Qu’est-ce qui vous dis­tingue des autres écri­vains ?

Je ne connais évi­dem­ment pas tous les écri­vains. Gageons qu’écrire n’est pas ma pro­fes­sion mais mon mes­tier, c’est-à-dire mon besoin vital, ma cadence. Je suis de ces écri­vains, peut-être comme Lle­we­lyn Powys, Sarah Baune, Jean-François Beau­che­min ou Pas­cal Qui­gnard (par­fois hir­sute !) qui sont du même orga­nisme que leur écri­ture, qui vivent vis­cé­ra­le­ment ce qu’ils écrivent sans avoir à pas­ser par l’écœurante auto­fic­tion à la Angot. L’écriture est une super­struc­ture qui devrait empor­ter le moi très au-delà de lui-même. La plu­part des textes publiés se pros­ti­tuent à la demande de culs de basse fosse en phrases misé­rables dont on vante l’audace — et la déter­minent. Annie Lebrun, dans Ce qui n’a pas de prix, parle de sidé­ra­tion de la lai­deur. Je me dis­tingue réso­lu­ment des poètes bègues en loft, phi­lo­sophes, poseurs ou poé­réa­listes, même des haï­kistes indus­triels. Je me dis­tingue des chro­ni­queurs d’ascenseur. Je me dis­tingue de tous les écri­vains qui ne savent pas faire chan­ter la langue et se contentent de rédac­tions de fin de troisième.

Com­ment définiriez-vous vos nar­ra­tions méta­mor­phiques ?

Ouph ! Quelle ques­tion ! On doit pou­voir entendre, dans une écri­ture poé­tique, la langue à l’œuvre, avec la pres­sion tec­to­nique d’un héri­tage lit­té­raire, la brû­lure d’un sujet intime ou uni­ver­sel, le corps-à-corps avec une roche à fuse­ler. Mes nar­ra­tions sont feuille­tées, reliées à plu­sieurs couches à la fois, ô pas tou­jours simples d’accès ; j’ignore beau­coup de ce que j’y coule. C’est tou­jours en fusion. Je dois par­fois éro­der, sinon la chi­mère pique de trop. Oui, ce sont des chi­mères et des anamorphoses.

Quelle est la pre­mière image qui vous inter­pella ?

Je ne m’en sou­viens pas. J’ai adoré Dali, Magritte et Picasso cubiste. Leur sau­va­ge­rie ou inquié­tante étran­geté trou­blaient mon ado­les­cence. Je pense qu’au sor­tir de mon œuf j’ai vu une arai­gnée et que je l’ai sui­vie inno­cem­ment pour apprendre à tis­ser. Ne riez pas. C’était une grande arai­gnée en contre-jour.

Et votre pre­mière lec­ture ?

En pri­maire, je lisais cou­ram­ment et avec le ton sans com­prendre consciem­ment ce que je lisais. Je devais avoir un deuxième cer­veau plan­qué quelque part. À Ander­nos, je choi­sis­sais des livres sur les ani­maux à la biblio­thèque muni­ci­pale avec ma grand-mère. Mes lec­tures fon­da­trices ont été Lau­tréa­mont, Bau­de­laire et Rim­baud, un trip­tyque offert par ma mère à mes qua­torze ans. Un puis­sant séisme.

Quelles musiques écoutez-vous ?

Tout sauf une cer­taine variété gluante, le disco et la techno – encore que cer­taines com­po­si­tions hyp­no­tiques me fas­cinent. J’adore la musique médié­vale, les musiques tra­di­tion­nelles (les termes « musiques du monde » ou « musiques eth­niques » m’écorchent parce qu’ils avouent leur dis­pa­ri­tion ou leur viol occi­den­tal), le tango que je danse, le jazz, mais pas le free (sauf si c’est John Col­trane ou Albert Ayler !), et toutes les musiques dont il sont la créo­li­sa­tion, Bach, Mozart, Mah­ler, Cho­pin, Debussy, Sati, Piaf, Brel, Ferré, le vent, les abeilles, les ruis­seaux, le chant des abysses, le plan­cher qui craque, la mélo­die des langues… presque tout qui ato­mise et trans­porte au-delà de soi.

Quel est le livre que vous aimez relire ?

Le dic­tion­naire, sur­tout s’il est ancien, parce qu’il conserve ce dont le monde s’est débar­rassé pour éta­ler sa lèpre. Je relis ou me récite régu­liè­re­ment Bau­de­laire qui a rendu sublime l’ordure. Je suis presque cer­taine qu’il en riait d’aise sar­do­nique. J’ai souf­fert pen­dant long­temps de troubles de la lec­ture et n’ose pas relire de peur de perdre encore du temps à ne pas décou­vrir du nou­veau. C’est une erreur car un seul livre, comme La Divine Comé­die, Don Qui­chotteTris­tan et IseutLes Désar­çon­nés ou encore Gar­gan­tua se mul­ti­plient en mille autres eux-mêmes à chaque relec­ture. Un vrai livre contient tous les autres.

Quel film vous fait pleu­rer ?

Je suis une grande pleu­reuse des salles obs­cures. Le ruban de rêve n’a pas besoin d’être triste pour mouiller les yeux. Vivre à tra­vers une hal­lu­ci­na­tion argen­tique ou numé­rique, être pos­sédé par des créa­tures d’ombre et de lumière, être donc dépos­sédé de soi liqué­fie lit­té­ra­le­ment : L’Aurore de Mur­nau, My way home de Bill Dou­glas, L’Homme de Turin de Béla Tarr… Ces cinéastes-là sont eux-mêmes pos­sé­dés par ce qu’ils filment. La caméra ruis­selle en ava­lant leurs larmes.

Quand vous vous regar­dez dans un miroir qui voyez-vous ?

Un visage que je n’aime pas et dont l’âge s’empare. On ne peut pas se regar­der, c’est aux autres à le faire ; alors on se mire dans leur regard. On peut même deve­nir amou­reuse. Je me trouve belle gri­mée en clown laid ou en fan­tôme. Le miroir est un puits d’où sur­gissent nos monstres secrets. Se regar­der ou faire un arrêt sur image, c’est mourir.

A qui n’avez-vous jamais osé écrire ?

J’ai osé écrire à Béla Tarr et dédié un recueil à Youri Nor­stein et aux Frères Quay (Jour­nal d’Ovaine). J’ose écrire à qui je veux pour pro­tes­ter ou m’enthousiasmer mais je m’abstiens sou­vent car le des­ti­na­taire est rare­ment dis­po­nible. Emporté par la créa­tion, il a d’autres priorités.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe ?

Un lieu mythique… Sans doute Cal­dragh Gra­veyard, au sud du nord de l’Irlande où, des­cen­due de la camion­nette pleine de chèvres qui m’avait prise en stop, j’ai vu pas­ser un couple de fai­sans sur le seuil du cime­tière avant de décou­vrir les Janus pré­chré­tiens qui regar­daient vers le cou­chant. Sur une pho­to­gra­phie, au pied du plus grand, je joue du bodhrán.

Quels sont les artistes et écri­vains dont vous vous sen­tez le plus proche ?

Ce sont, parmi tant d’autres, Chré­tien de Troyes, Bau­de­laire, Huys­mans, Beckett, Michaux, les Powys, Sarah Baune, Qui­gnard, Hugo, Stig Dager­man, Hoff­mans­thal, Artaud (beau­coup s’en réclament, hélas, par conven­tion), Hubert Had­dad, Ivar Ch’Vavar (pas ses sca­to­lo­gies chré­tiennes) pour les écri­vains, Take­shi Kitano, Mur­nau, Dreyer, Mizo­gu­chi, Bill Dou­glas, Bor­zage, Teuvo Puro, Kau­ris­maki, Abel et Gor­don, Béla Tarr, Youri Nor­stein, les frères Quay pour le cinéma, Kan­tor, Shoen­bein pour le théâtre, Fred Deux, Unica Zurn et maints art­bru­tistes pour une cer­taine sorte de des­sin, Garouste, Cha­gall, Sou­tine, Shultz, Van Gogh, Picasso (pas le cubiste), Safet Zec pour la pein­ture… Je me sens proche de beau­coup de créa­teurs par immé­diate empa­thie, sans pas­ser par l’insupportable dis­cours concep­tuel capitaliste.

Qu’aimeriez-vous rece­voir pour votre anni­ver­saire ?

La vieillesse à retar­de­ment, trois poules et un grand chien. J’ai droit aussi à un amoureux ?

Que défendez-vous ?

Je défends la cause du vivant comme beau­coup, hélas trop tard sen­si­bi­li­sés au sui­cide pla­né­taire à l’œuvre. Jamais je n’ai arra­ché les ailes d’une mouche et n’excuse l’enfance sadique. Je défends le patient tra­vail de la beauté. La lai­deur empêche de pen­ser, de jouir, de réagir, de se rebel­ler. Elle est un opium. Tout a enlaidi : les mots dont on use à tort et à tra­vers, les fringues défi­gu­rantes, les créa­tions d’artistes paten­tés par le pou­voir, l’architecture mor­ti­fère, tout ce qui est pressé par le temps. Je défends la poé­sie au cœur de chaque atome, seul rem­part contre la domi­na­tion parce qu’elle ne tient à rien qu’à elle-même. Je sais cepen­dant que le pou­voir dévore tout ce qui entend lui échap­per. Allez donc voir J’veux du soleil ! de Fran­çois Ruf­fin. Il parle de beauté à ceux à qui on n’en a jamais parlé. Alors c’est la stupeur.

Que vous ins­pire la phrase de Lacan : “L’Amour c’est don­ner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas”?

Je me méfie de Lacan. Sa phrase, mor­ti­fère et per­verse, signi­fie tout et son contraire. Qui aime donne tout ce qu’il a jusqu’à le perdre par­fois. Il faut faire très atten­tion et gar­der quelques graines au fond de son jardin.

Que pensez-vous de celle de W. Allen : “La réponse est oui mais quelle était la ques­tion ?“

Il a rai­son de se gaus­ser ! Il n’y a pas de défi­ni­tion à l’amour ; c’est un élan, une aiman­ta­tion chi­mique dont on fait un roman pour oublier que nous sommes des bêtes. D’ailleurs, pour­quoi l’oublier ?

Quelle ques­tion ai-je oublié de vous poser ?

Si j’avais déjà répondu à cette inter­view ! Eh bien, oui ! Je réci­dive ! Preuve que tout se meut. Meueueueueuh !


Entre­tien et pré­sen­ta­tion réa­li­sés par jean-paul gavard-perret pour lelitteraire.com, le 26 avril 2019.