La
page
blanche

Le dépôt

AUTEUR-E-S

2 - Pierre Lamarque

Condamné à mort - Charles Lamarque

Charles Lamarque

 

Condamné à mort

 

 

   « Patrice Jean Lefranc.  Né le 13 août 1922 à Soulan (Hautes Pyrénées) ». En réalité je suis né le 8 novembre 1925. Les Allemands n’y ont vu que du feu. Sportif et mûri par les années de guerre, ils m’ont attribué sans difficulté les vingt- deux ans de ma fausse carte d’identité. En réalité je n’ai que dix-huit ans et demi…et je ne m’appelle pas Patrice Jean Lefranc.

   C’est pourtant ce nom qui va devenir glorieux avec ma prochaine exécution ! J’ai tout le loisir d’y penser, enfermé dans ce ‘mitard’ du fort du Hâ de Bordeaux. Quatre murs nus et pas d’autre lumière que de pâles rayons qui filtrent par des interstices de la lucarne obturée de l’extérieur.

   Mourir à dix-huit ans et demi ! c’est idiot. Dehors le soleil d’août luit, les oiseaux chantent comme d’habitude dans les jardins publics et les passants se croisent banalement sur les trottoirs ; la plupart ne sont pas concernés par ce qui nous arrive. Ils attendent la fin prochaine de la guerre, en s’efforçant d’en éviter les ricochets principalement préoccupés par leur ravitaillement quotidien, le troc et le marché noir.

   Pour moi, désormais plus de printemps ni de nouvel été !

   Je ne regrette rien pourtant. Il n’était pas possible de tolérer l’occupant de la terre de France. Il fallait absolument mener une lutte sans merci jusqu’à son départ, agir contre ce cauchemar, se révolter. Pour moi comme pour mes compagnons, mieux valait périr debout que vivre à genoux.

Dès 1940 je m’étais révolté contre la capitulation de nos soldats. J’étais ulcéré de l’aveuglement et du laisser-aller de nombreux français. Les communistes et leurs satellites voulaient faire croire que le peuple ne devait pas faire la guerre au profit des Trusts, du Capitalisme International. On nous décrivait les nazis comme des gens ordinaires, pas plus sauvages que nous. Les pusillanimes et les pantouflards trouvaient une excuse commode et se félicitaient de l’armistice signé par le maréchal Pétain. Par la suite les évènements nous ont montré que la servilité et la lâcheté se font toujours cruellement regretter.

   Ceux qui incitaient au début de la guerre les ouvriers à saboter leur travail dans les usines de la défense nationale « pour ne pas tuer inutilement leurs frères d’outre-Rhin » obéissaient à des mots d’ordre contraires à l’intérêt de notre pays. Les mêmes mots d’ordre qui leur firent tourner le dos à l’occupant lorsque fut rompu le pacte Germano-Soviétique. Quant aux autres, ils avaient tout perdu des hormones des peuples Gaulois et sacrifiaient stupidement l’avenir de notre nation à un présent qu’ils espéraient à tort plus douillet par leur renoncement.

   Plus purs, les enfants ont un raisonnement plus simple et plus réaliste. Ils n’acceptent pas de fouler aux pieds leurs convictions et les vertus sont pour eux des valeurs essentielles, en dur contraste avec les défauts.

   Une bande de galopins dont je faisais partie s’était emparée, dans le désordre de juin 1940, de fusils Lebel et de munitions, et avait décidé de préparer aux envahisseurs une réception que leurs aînés ne voulaient plus leur faire. Nos pères étaient pour la plupart encore mobilisés et nous craignions moins les réprimandes de nos mères.

   Cachés dans la forêt, à quelques kilomètres à l’est de Mont-de-Marsan, au bord de la route nationale venant de Bordeaux, nous avions décidé de faire un ‘carton’ sur les ennemis et de fuir aussitôt après en abandonnant les armes.

   Nous avions laissé passer un groupe de camions et de motocyclistes lorsque nous vîmes arriver un side-car précédant une voiture militaire basse et découverte. Quand le convoi fut à environ 200 mètres je criai ‘feu !’ plusieurs coups de feu claquèrent. Les véhicules se rapprochaient encore… soudain le side-car se renversa dans le fossé et la voiture freina brusquement. Malgré notre inexpérience totale quelque balle avait dû toucher … Je m’élançai dans les broussailles avec un camarade à la suite des autres qui fort heureusement étaient déjà partis et couraient dans la forêt devant nous.

   Les allemands n’avaient pas pu nous voir car nous avions prévu un chemin de repli rapide et protégé de haies et de broussailles. Ils ne s’attendaient sans doute à aucune résistance, ayant trouvé la route libre pour leur voyage touristique dans le midi.

   Leur surprise passée, ils se mirent à tirer dans toutes les directions. De loin déjà, je les vis baissés derrière la voiture, ajuster une rafale de l’autre côté de la route, par chance nous étions baissés.

   Nous continuâmes notre course folle jusqu’à la voie ferrée proche. Après l’avoir traversée nous nous allongeâmes dans un champ, car notre cœur battait trop fort. On n’entendait plus de détonations. Il nous sembla percevoir des grondements de moteur lointains. Il ne fallait pas s’attarder. Nous longeâmes une ferme en nous cachant derrière la haie d’un champ et, par sentiers et chemins, nous rentrâmes dans nos foyers.

   Nul parmi nous ne parla de l’aventure, attendant avec angoisse des représailles qui ne vinrent pas. Les allemands en étaient à leur période de ‘correction’ à l’égard de la population. D’ailleurs les armes avaient peut-être été trouvées et l’incident mis sur le compte de quelque groupe militaire français ou belge replié dans la région…

    Quelque temps après je me vantai de cet ‘exploit’ mais personne ne me crut, même pas ma mère. Je gardai donc ma satisfaction pour moi, avec il est vrai un frisson rétrospectif  dans le dos.

 

   Au cours des années 1940, 41, 42, 43, 44, j’ai souvent eu l’occasion de nuire à l’occupant et de le braver, mais ma première aventure de guerre m’a prouvé que la détermination peut suppléer la faiblesse. C’est pourquoi je garde l’espoir dans mon cachot.

 

   Voilà deux jours que par un simulacre de jugement, ils m’ont condamné à mort. Avant, j’étais dans une cellule avec cinq autres détenus à l’étiquette rouge comme moi, c’est-à-dire terroristes, résistants ou présumés l’être…

   Le camion transportant le groupe de prisonniers landais dont je faisais partie avait déversé son chargement humain sur la cour pavée du fort. Les menottes ôtées, on nous avait poussés dans une salle commune. Là, à l’étroit, avec un seau ‘hygiénique’ pour vingt personnes, on nous avait laissé croupir deux jours. Puis on nous avait répartis dans des cellules. Après nous avoir fait rendre tous nos vêtements on nous avait conduits comme des animaux, absolument nus, en file indienne dans les couloirs vers la douche collective. Nous avions eu les honneurs du ‘coiffeur’ les uns après les autres. Nous sortions de là le crâne rasé et percevions ensuite notre costume de prisonnier : une veste et un pantalon de drap grossier de couleur marron, taillés dans des couvertures et sans doublure. Enfin nous avions fait connaissance avec nos compagnons de geôle.

   Je suis resté environ une semaine avec les miens. Quatre d’entre eux, comme moi-même, parlaient le moins possible, juste pour les communications indispensables. Le cinquième, de quatre ou cinq ans mon aîné, ne cachait pas qu’il avait appartenu à la résistance. Il me racontait ses tribulations, son arrestation alors qu’avec un collègue il faisait une émission radio clandestine à destination de Londres. Prudemment je prenais un air étonné de ses ‘révélations’ tout en expliquant mon cas, beaucoup plus injuste et dramatique selon mon opinion ; et je reprenais la fable que j’avais inventée pour les Allemands et qui avait fait ses preuves. Au cours des nombreux interrogatoires mon histoire avait tenu bon. En désespoir de cause mon cas avait été classé. Je restais pourtant sur le qui-vive et ce n’était pas le moment de tout gâcher par légèreté.

   En effet la prolixité du cinquième codétenu me semblait suspecte : ou c’était un inconscient, ou pire, un mouton que l’ennemi avait introduit pour m’espionner… Chose curieuse, il essayait d’obtenir mes confidences, protestait qu’il voyait bien en moi un résistant comme lui, et ne désarmait que devant mon air naïvement étonné. Par contre si je parlai peu, j’écoutais beaucoup. J’appris ainsi que le carton rouge, l’étiquette que nous portions au cou au bout d’une ficelle et qu’on nous avait attribuée avec notre uniforme de drap, attestait de notre appartenance au lot des résistants et terroristes. Les détenus de droit commun des allemands, c’est-à-dire ceux qui travaillant ou non pour eux avaient commis des vols à leur détriment, étaient également enfermés dans une aile du fort du Hâ, mais portaient, paraît-il, une étiquette verte…

   Ces étiquettes, par le nom et le prénom ainsi qu’un numéro matricule, renseignaient plus commodément nos geôliers. J’appris aussi à reconnaître par les bruits les changements de groupe de garde et maintes autres choses utiles. Le cinquième détenu connaissait bien la prison, sans doute la fréquentait-il depuis déjà longtemps…

   Un jour la porte de notre cellule s’ouvrit. Un officier Allemand entra, hésita une fraction de seconde, puis avança au milieu des détenus au garde à vous, nous dévisagea et finalement fit signe au cinquième de sortir. Je ne sais s’il fit un signe de connivence à ce dernier car il se trouvait au dernier rang, juste derrière moi. Et je ne saurai jamais si mes soupçons étaient ou non justifiés.

   Le lendemain c’est moi qu’on est venu chercher. La serrure a claqué, la porte a tourné et les gardiens m’ont convoyé avec d’autres détenus le long des galeries et des couloirs vers la cour pavée de l’entrée. J’ai encore pu compter les nombreuses grilles qui s’ouvraient et se refermaient sur notre passage : il y en avait trop pour tenter quelque évasion… j’ai tout de suite pensé à un changement de cellule, puis à des interrogatoires. Et si quelque évènement imprévisible allait me donner une chance de m’évader !

   Au fur et à mesure que l’on avance vers la sortie, plus près de la sortie, un espoir irraisonné couve en moi… On nous lie deux par deux avec des menottes. On m’accorde le triste honneur, mais que j’apprécie, d’une paire pour moi seul.  Crosses de fusil dans les reins nous montons dans un fourgon. Dernier à monter je me retrouve assis près de l’issue, entre deux feldgendarmes armés jusqu’aux dents qui veillent sur nous.

   Le fourgon démarre. Pas d’ouverture sur les côtés. À l’intérieur la pénombre. Les deux portes arrière entrouvertes sont simplement retenues par une chaine. Ah ! la tentation de bondir dessus, en bousculant les gardiens, et de s’enfuir… Mais il y a les deux mitraillettes, les grenades à manche passées dans les ceinturons… Je rêve d’un accident de la circulation, de la moindre occasion que je pourrai saisir. Mentalement je répète mes gestes en pensant à mes poignets liés. À chaque arrêt je me tends, mais le fourgon repart sans que j’aie pu agir efficacement ; car il ne s’agit pas de commettre une folie…

   Le voyage est d’ailleurs de courte durée. Par suite d’une manœuvre du fourgon j’aperçois sur le fronton de l’immeuble où nous pénétrons le mot ‘Kriegsmarine’. On nous fait descendre et l’on nous emmène dans une pièce aux fenêtres munies de barreaux et grillagées. On nous entasse là avec une tinette aux odeurs déjà fortes. Nous ignorons le but de notre promenade. Les plus pessimistes pensent déjà à une exécution d’otages. Curieusement et sans pouvoir me l’expliquer, je ne le crois pas et je n’ai pas spécialement peur. Hors des grilles du fort du Hâ je me sens plus près d’une problématique liberté, plus près de quelque hasard favorable à mes intentions.

   À midi on nous apporte des gamelles avec la soupe habituelle, un liquide jaunâtre où nagent deux nouilles égarées et la tranche de pain rassis et moisi habituelle. Bah on ne prendrait pas la peine de nourrir des otages avant l’exécution.

   Dès le début de l’après-midi des soldats sont venus chercher quatre prisonniers. Nous ne sommes plus aussi rassurés et tendons l’oreille lorsqu’ils reviennent au bout d’un temps qui nous a paru long. Notre moral remonte. Malgré l’interdiction de parler, Streng Verboten ! qui nous est intimée et la présence constante de sentinelles derrière la porte à lucarne-judas, nous apprenons par chuchotements qu’ils sont passés devant un tribunal militaire. Sans doute  sentant la fin plus proche les Allemands veulent-ils mettre des formes à leurs liquidations !

   Mon tour vient en fin d’après-midi. On me pousse vers une assez grande pièce qui me paraît large et peu profonde. Derrière une longue table siègent des officiers de haut grade, certains en uniformes vert-de-gris les autres en uniforme noir ou marron.

   « Patrice Jean Lefranc, né le 13 août 1922 ! » je dois me mettre au garde-à-vous pour écouter l’acte d’accusation lu d’abord en allemand puis en français. Comme certains éprouvent l’envie nerveuse de rire aux enterrements, je réprime fortement l’envie intérieure de sourire : l’acte d’accusation est si pauvre et si peu documenté… Fort heureusement mes bourreaux ne savent pratiquement rien de ce qu’il pourrait contenir !

   Après une délibération en allemand dont je ne saisis que les grandes lignes, en gardant l’air aussi absent et impersonnel que possible, on me signifie ma condamnation à mort en me faisant remarquer l’insigne honneur accordé à un terroriste de périr par les armes comme un soldat. L’annonce que je serai fusillé me pince un peu le plexus mais elle me galvanise et je ne tressaille pas.

  

   On me refoule et me reconduit auprès de mes compagnons d’infortune. Ensemble nous faisons le point sur la situation : la majorité sont condamnés à la déportation, quelques-uns à mort. Nous ignorons quand la sentence sera exécutée. À la nuit tombée nous remarquons qu’une seule sentinelle garde la porte. C’est un jeune allemand, au visage rose et imberbe, pas plus âgé que moi ou guère, flottant dans un uniforme trop grand.

   Je m’approche de la lucarne entrouverte et frappe à la porte. Il a plus peur que nous. Je lui réclame de l’eau en prétendant que celle qu’on nous a donnée n’est pas propre. Les quelques mots d’allemand que j’ai prononcés l’intriguent : il ne peut pas nous donner de l’eau. Il est seul dans le couloir et l’étage. Il me demande comment j’ai appris l’allemand et pourquoi je suis prisonnier. Je proteste de mon innocence : je ne suis pas terroriste, il y a eu un malentendu, j’ai été arrêté dans une rafle, et accusé à tort.

   Nous parlons de musique car un harmonica dépasse de sa poche. Il est musicien et joue du piano, moi aussi un peu, et nous évoquons Mozart, Beethoven, Bach, Schubert. Il connait Debussy et Ravel. Je lui récite une poésie de Goethe apprise au lycée et que je n’ai pas entièrement oubliée…

   Bref, avec le plus de doigté possible je conduis ma tentative subversive. Nous parlons ensuite de la guerre, de ses malheurs, des massacres inutiles. Il n’est pas nazi, a été incorporé pour compléter des effectifs insuffisants. Il sait que la guerre est maintenant perdue et il espère qu’elle finira vite avant qu’il lui arrive malheur. Je lui propose de prendre les devants, de s’évader avec moi qui n’ai pas non plus l’intention d’attendre les évènements. Une fois sortis nous nous procurerons des vêtements civils chez un ami de Bordeaux où nous nous cacherons jusqu’au départ des occupants .

   À mon grand étonnement il ne repousse pas d’emblée mon idée ; elle semble le travailler, mais il m’explique les risques qu’il court et hésite.

   D’après les renseignements qu’il me fournit lui-même, je bâtis un plan et le lui propose. Cette solution, inespérée pour moi, le tente aussi. Son tour de garde prenant bientôt fin, il promet d’essayer de revenir à notre porte comme sentinelle au cours de la nuit et, si mon idée lui parait réalisable, de tenter sa chance avec moi. Je lui promets de garder le secret.

   Mais la nuit s’écoule lentement, les sentinelles changent et mon soldat dégouté de la guerre ne revient pas. Ses remplaçants sont revêches et décourageants. Mon brin de chance a filé… me laissant avec mon espoir un peu déraisonnable déçu.

   Au matin on nous remet les menottes, nous pousse dans le fourgon et c’est le retour au fort du Hâ, les grilles que l’on traverse… On nous sépare et chacun est conduit vers sa destination. Mes poignets sont à nouveau libres maintenant, mais mon espoir d’une évasion s’est rétréci…

   On me loge dans un ‘mitard’, cachot sombre dont j’avais entendu parler comme cachot disciplinaire. C’est là que je suis depuis deux jours, seul occupant, avec tout loisir de penser…

   Face à la lourde porte de bois blindée de ferrures, une ouverture traversée de barreaux et bouchée de l’extérieur par un volet de bois un peu disjoint. À gauche de la porte, une évacuation sanitaire à la turque scellée dans le sol cimenté de la cellule. À droite un tabouret de bois, seul meuble de l’endroit ; pas de paillasse comme dans le précédant cachot mais une simple couverture qui m’apprend comme le sol est dur et le ciment froid, même par les nuits d’août. Un quart en métal et une cuillère complètent mon matériel. Bien entendu après notre séance de nudisme et de douche, impossibilité totale de conserver le moindre objet D’ailleurs la veste et le pantalon n’ont ni poche ni doublure.

   Je sais que ma mort est décidée, je n’en suis pas plus affecté… j’avais réalisé en pénétrant dans le fort pour la première fois que le sort en était jeté. Du moins ne subirais-je plus d’interrogatoire ! Je crois avoir déjà subi les épreuves les plus dures. Au pire, le reste ne sera qu’un mauvais moment à passer. Et si je ne peux réussir quelque tentative désespérée, au moins saurai-je mourir en méprisant mes ennemis.

 

 

  Fin du manuscrit


Charles Lamarque, mon père, narrateur de sa propre histoire, se sauvera en ramassant par terre une étiquette verte offerte par la providence et en avalant son étiquette rouge. Pierre Lamarque