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AUTEUR-E-S

21 - Calique

L'HOMME DÉCAPSULÉ

                                  L’HOMME DECAPSULÉ                      A Greta Thunberg  


 


J’ai entendu parler de l’ambition singulière d’un homme qui cherchait un bon, un vraiment très bon décapsulateur . Mais pas un décapsulateur à bouteilles, non, un décapsulateur PSYCHIQUE.


Peu importe comment cet homme avait pris conscience que quelque chose en lui, dans le monde, n’allait pas, comment il avait eu vent d’un tel dispositif, et pourquoi il l’estimait particulièrement adéquat. Pour ce que j’en sais, il espérait, grâce au décapsulateur, ouvrir sa propre calotte crânienne, libérant des flots de souvenirs plus ou moins pesants, crasseux et indésirables.


Toutefois la valeur de l’outil résidait d’abord dans son étonnant pouvoir révélateur : sa faculté de dévoiler à l’utilisateur la cohérence cachée de sa vie claudicante, le schéma directeur de sa personnalité , l’axe fondateur de l’orientation viciée imprimée à sa vie toute entière ;               et ce, par l’action d’un levier unique, propre à opérer dans la conscience cette première incision qui permettait ultérieurement un décalottage complet : un souvenir ; un événement symbolique bien précis, lourd de sens et de conséquences, précurseur d’une cascade de réactions en chaîne, peut-être tout à fait anodin en apparence,  demeuré subconscient ; mais capable de révéler, en même temps que l’origine du fourvoiement,  la nature du choix que les circonstances avaient, ce jour-là et à d’autres reprises au cours de sa vie, proposé au protagoniste, comme un carrefour invisible à un voyageur,  une question chuchotée par le vent à l’oreille d’un sourd .


Une fois l’axe de rotation identifié (car cet homme en avait la certitude, il ne faisait que tourner en rond), et l’orientation avérée, il lui serait facile d’acquérir une vision globale de sa propre psyché ;    et conséquemment, loisible de définir une orientation plus conforme à ses aspirations profondes, puis d’effectuer l’inventaire exhaustif de ses automatismes, émotions récurrentes, attitudes-réflexe, mécanismes de défense et autres rouages psychologiques.                                    Après quoi, il pourrait procéder à une refonte méthodique de sa personnalité, déplaçant ses composantes,  comme les pièces d’un jeu d’échecs, sur les cases appropriées : en avant, biodisponibles, les prédispositions porteuses d’émancipation et de progrès ; mais à l’arrière, au lieu de pièces maîtresses prêtes à jouer leur rôle conquérant, les travers, compulsions obsessionnelles et conditionnements délétères, déchus, relégués, condamnés à l’inanition, puis réduits à l’état de vagues hoquets tout prêts de s’éteindre.


    Cette redistribution serait le fruit d’une stratégie bien étudiée, mettant en oeuvre des comportements systématiques parfaitement divergents du modèle comportemental antérieur, et générateurs d’une nouvelle cascade de réactions en chaîne, au prix, il est vrai, d’un effort d’attention permanent, entretenu avec assiduité pendant quelques années.                                                                  Tel était le mode d’emploi du décapsulateur, accessible seulement à un utilisateur animé d’une motivation ardente et inébranlable.


                                                                                            Passée la phase d’efforts intense, l’état de lucide vigilance devenu coutumier, la nouvelle logique instaurée s’exerçait spontanément, tout comme la lecture devient une faculté naturelle au lecteur, qui a pourtant créé cette aisance de toutes pièces, mémorisant pas à pas lettres et mots, maîtrisant progressivement toutes les articulations possibles des phrases et des séquences de la pensée. L’étape suivante consistait à soustraire l’esprit au flot incessant des sollicitations de toutes sortes, à se départir de l’agitation mentale coutumière et à découvrir le silence intérieur sous-jacent.  Ensuite s’ouvrait une séquence plus étrange d’actes prescrits par le silence lui-même, et jalonnée de découvertes sur les propriétés inhérentes à la conscience ouverte.


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Ainsi l’homme décapsulé, devenu attentif, vit s’élargir naturellement le spectre de ses perceptions et prit toute la mesure de sa servitude passée ; aguerri par sa lutte contre le poids des habitudes et des idées reçues, des présupposés, des injonctions multiples, il eut pleinement conscience de ce qu’il ne faisait qu’entrevoir au début du processus : SI LE DECAPSULAGE REPOSAIT SUR UN VERITABLE TRAVAIL DE REPROGRAMMATION, C’EST PARCE QUE LES HUMAINS, COMME LA NATURE, ETAIENT LE FRUIT D’UN PROGRAMME.


 


 Il en avait maintenant la certitude, il était lui-même bel et bien, et depuis toujours, à son insu, une sorte de robot biologique, merveilleusement conçu, d’une perfection difficilement concevable, doté d’une extrême sensibilité aux stimuli, d’une plasticité extraordinaire qui lui permettait de s’adapter à une multitude de situations.                                                                   La Nature toute entière était un vaste programme qui l’avait à son tour programmé, lui comme ses semblables et tous les êtres animés, à l’aide d’un petit nombre de lois biologiques et de dictats validés par l’expérience, entérinés par la répétition, encodés dans les gènes et relayés par des mécanismes psychologiques, eux-mêmes façonnés par l’interaction du monde sensible et des espèces douées de cognition.                                                            L’instinct de survie, message initial, encodé dans le vivant dès l’origine, l’attirance et la répulsion, réactions physiologiques, éléments de base du langage binaire vital, s’étaient conjugués à l’intelligence pour créer le prisme de l’égo, focalisation nécessaire de la conscience, indispensable instrument d’individuation et de discernement, catalyseur de volonté.                             La nécessité vitale, les ressorts de l’affectivité et l’utilité de la coopération avaient engendré une sociabilité corollaire. 


 


  A l’intérieur de cette trame, suffisamment lâche pour laisser émerger une grande variété de configurations, chaque individu, grandissant dans un microcosme unique au sein de son milieu, dans un bain affectif et culturel singulier, se trouvait défini, de la manière la plus naturelle, par l’interaction de ses dispositions, innées ou acquises, avec les singularités de son environnement, les aléas de son existence et la relation du noyau familial à l’ensemble de la communauté.          Cette caractérisation multifactorielle s’opérait chez l’homme comme chez les autres espèces animales : mais en lui, la complexité croissante des rapports humains, des sociétés et des cultures, avaient enrichi, transformé cette programmation secondaire, jetant les bases des schémas comportementaux évolutifs spécifiques à l’humanité .


 


 


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Ce n’étaient pas tant l’acuité ou la profondeur de l’intelligence qui différenciait l’homme des autres animaux --- ces créatures magnifiques, inaliénables, irremplaçables dans leur perfection achevée, inégalables à bien des égards ; en lui, cependant, la conjugaison unique d’un égo tonitruant et d’une ingéniosité sans précédent, d’une exceptionnelle faculté d’adaptation et d’une propension exponentielle à la préméditation, avait abouti à ce cocktail si particulier qui donnait des ailes à sa créativité.


 D’autres caractéristiques, bien moins enviables il faut l’avouer, distinguaient l’humanoïde des autres vivants :  son égocentrisme , ajouté à son extrême malléabilité, au raffinement de ses constructions mentales, à la puissance de son imagination, l’avait rendu sujet à la crédulité, au fantasme, à l’auto-persuasion, au déni, à l’aveuglement : ferments d’une inconcevable, énorme STUPIDITÉ, ténèbre de ses lumières, qui n’avait pas d’équivalent dans le monde animal, et que nourrissait sa ruse elle-même --- car l’humain pouvait déployer une habileté sans limites, une astuce incomparable lorsqu’il s’agissait de se leurrer ; ce, d’autant plus que ces trésors de subtilité lui demeuraient cachés, inconscient qu’il était d’être manœuvré par les ressorts binaires de ses propres réactions émotionnelles ;  Il pouvait ainsi dépenser toute son énergie, user jusqu’à ses dernières forces à réfuter le réel, sans entrevoir le caractère désespéré, insensé, inutile d’une telle entreprise.


  Par stupidité, il ne faut donc pas entendre les limites naturelles de son intellect, mais son fourvoiement jusqu’à l’aberration, imputable à une émotivité exacerbée, à un égocentrisme effréné, délirant, comme à l’apathie intellectuelle qui en résultait, souvent liée à une peur, et volontiers encouragée par les groupes dirigeants des sociétés humaines, à des fins de domination.   L’intelligence de l’homme, parfois si aigue, s’accompagnait couramment d’une inconscience massive, relative à la flagrante immaturité de l’espèce, trop vite parvenue à des prouesses technologiques qui la dispensaient de son devoir d’allégeance à la Nature, ou lui en donnaient l’illusion.              Trop de pouvoir avait conduit à tous les excès cette humanité possédée par le fantasme narcissique de sa toute- puissance présente et à venir, infantilisée par le confort ou la pauvreté. 


  De cette agressive soif d’appropriation, qui n’avait jamais désarmé, étaient nées bien d’autres turpitudes, et les civilisations humaines avaient engendré un large éventail de pathologies mentales jusque- là inconnues du règne animal.  La violence du genre humain confinait souvent à la barbarie .                                L’agilité intellectuelle propre à l’homme, sa puérile inconscience avaient dévoyé sa nature ; il avait progressivement dégradé son environnement, créé des conditions de vie délétères pour la majorité de ses semblables, de plus en plus aliénés, dépressifs, égarés : avec l’humain, la Nature avait modélisé une créature dont la merveilleuse plasticité psychique était source d’une extrême vulnérabilité, une vulnérabilité qui constituait un danger pour l’ensemble du vivant.


 


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Cependant, cette malléabilité redoutable, qui permettait à la programmation initiale de subir des métamorphoses successives, donnait à l’humain la possibilité unique d’agir sciemment, délibérément, sur celle-ci. Fondamentalement, cet étonnant robot biologique n’était voué à l’enfer que par sa sujétion aux habitudes mentales contractées pendant les quelques millénaires de son histoire. Il lui était, théoriquement, tout à fait possible de contredire la programmation élaborée par des siècles d’obscurantisme, de violence institutionnelle et de soumission, et de se reprogrammer, au moins en partie --- ce qui survenait lorsque le jeu des hormones ou des circonstances, la faim ou le malheur suscitaient en lui une prise de conscience aigüe qui le poussait à un revirement. 


 


Une portion de l’humanité, peut-être croissante ---l’appartenance au groupe et la conscience de masse inhérente, la force des consensus, contraintes ataviques, opposaient cependant une résistance tenace, car les hommes étaient reliés par des connections mentales dont ils ne soupçonnaient pas plus l’existence que la nature, ou la puissance--- une portion de l’humanité, donc, traversait la vie en passant d’une crise existentielle à une autre ;


   une plus petite luttait, avec plus ou moins de bonheur, contre les routines de la pensée collective, la mainmise des suggestions subliminales , dans le but de changer des comportements avalisés par des millénaires d’usage, et de faire entrevoir à ses semblables de nouvelles possibilités.


 Celle-ci avait compris que le monde social était une supercherie, que la violence si universellement dénoncée, loin d’être bannie des sociétés humaines policées, avait été systématisée, institutionnalisée, dissimulée et introduite dans les mœurs par des voies, sous des formes détournées, lorsqu’elle ne se déchaînait pas avec brutalité, sous prétexte de maintenir un ordre salutaire. Le bien commun était sans cesse invoqué comme prétexte aux pires vilenies, l’indifférence la plus cruelle masquée par une avalanche de circonvolutions rhétoriques et de considérations d’une impeccable rationalité : les politiques frôlaient le génie.  


  Alertée par la façon dont s’opérait la domination des esprits, par le pouvoir incantatoire du langage, la démagogie, le poids des injonctions, le venin des insinuations, l’utilisation des peurs,  le danger d’hystérie collective, de submersion de la conscience, cette frange inquiète de la population s’émouvait du mal-être croissant des couches sociales les plus défavorisées, de la perte de sens qui accablait ses congénères, du chaos sanglant des guerres et de la menace que l’espèce humaine représentait pour elle-même comme pour l’ensemble du vivant. 


 Une frange plus réduite encore concevait qu’il fût possible de trouver une stratégie adéquate, des moyens habiles, prenant en compte le rôle central de la répétition, la force de l’habitude dans l’évolution comme agent de modelage psychologique, et l’usage qui pouvait en être fait, à rebours, pour instaurer un changement libérateur dans la mentalité humaine.                            Bref, une frange infinitésimale des robots biologiques croyait en l’existence du décapsulateur.       Et notre homme l’avait trouvé.


 


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                                                                                                                                                                             Choisir de s’identifier à l’individu et non à la créature, non dans une quête égotiste mais dans une optique de déprogrammation et de redéfinition personnelle respectueuse des exigences profondes de sa nature, c’était se libérer de sa condition de robot humanoïde et devenir pleinement humain ; c’est en cela que l’élémentaire simplicité du système binaire de base programmé par la nature, la valeur du principe de répétition elle-même, étaient miraculeux : ils laissaient le champ ouvert à toutes les métamorphoses, autorisant leur créature à se recréer à sa guise. La simplicité binaire faisait inévitablement surgir LA LIBERTÉ, non comme acquisition spontanée, mais comme orientation (peut-être inéluctable) et but à conquérir.                                                        Le fonctionnement psychologique comme les capacités cérébrales, ou les aptitudes physiques, pouvaient être modifiées ou accrues par l’action du libre arbitre : à travers l’homme, la Nature pouvait se dépasser elle-même. Sa puissance créatrice dépassait de très loin tous les subterfuges, les pauvres artifices de la technologie. Peut-être était-elle un immense laboratoire, un champ expérimental voué à une cocréation inédite, imprévisible, un voyage de l’être à travers la créature, vers sa mystérieuse destination. 


  


  Une fois guéri de ses conditionnements pathogènes, être réellement humain impliquait de perdre tout autre repère que celui d’une autonomie intérieure arrachée de haute lutte, et ce travail n’aurait pas de fin --- mais il serait jalonné de découvertes.                                                                                 Echappé de justesse au désespoir, à la catalepsie fataliste, il faudrait apprendre à se fier à cette toute nouvelle lucidité et retourner, enrichi de savoirs et d’expériences, à cet état de conscience originel qui précédait la pensée.


 


  Et dès lors, il allait falloir envisager de vivre sans quitter cette disposition fondatrice, et ne jamais se départir de cette ouverture, de cette vigilance, de cette densité vibrante de la conscience en éveil. L’homme décapsulé et ses pareils n’avaient aucune chance de renverser par la force un système qui reposait sur la violence : on ne pouvait opposer à une chose que son contraire ; on ne combattait pas une maladie par une autre, ni la déraison par la folie.                                          Mais l’homme décapsulé en était convaincu, il existait un seuil au-delà duquel disparaissaient la certitude, l’ignorance et le doute, et s’ouvrait l’infinité du possible, tout comme il y en avait un au-delà duquel le nombre croissant des humains réveillés emporterait le consensus qui gouvernait les robots humanoïdes, les menant à leur propre libération.          


             


 


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Ce n’était pas la sophistication de la pensée qui propulserait l’humanité vers les cimes, non, c’était l’intelligence fondatrice qui devait, triomphant de ses égarements, éclairer la pensée revenue à elle, et la propulser vers l’infini. Bien que son propre temps, comme celui de l’humanité, fût compté, tous les facteurs à l’œuvre ne s’étaient pas encore révélés, et l’immensité ouvrait le champ du possible.


 


C’est ce que se disait l’homme décapsulé en regardant les étoiles d’un œil neuf. 


 


 


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