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AUTEUR-E-S

21 - Calique

MANIFESTE DU VIDE


Même s'il s'agit aussi d'un "exercice périlleux de réenchantement, accompli avec toute la folie nécessaire", il ne s'agit pas pour moi de réaliser un impossible exploit (j'admets tout de même quelques affinités avec Don Quichotte) : seulement me laisser pousser comme une herbe (si je le peux), suivre cette impulsion de croissance qui est le pivot de ma, de notre conscience, coller à ce sens intime dont nous sommes porteurs, semble la seule issue (je pense à J.C Bailly, que Pierre m'a fait connaître, quand il évoque (à propos   d'-- autres -- animaux) le fait de " rayonner l'existence hors des rets du langage, exerçant sur lui la pression intimante d'un autre accès au sens (...) ce sens perdu, éperdu, confondu au vivant (...) ". Certes c'est une entreprise paradoxale, qui peut paraître insensée, de travailler avec les mots contre le langage ! mais je crois que c'est une façon d'envisager la poésie, cette tentative d'exercer sur le langage la pression de l'intériorité--puisse t'elle le faire imploser--. Je crois que la tentative exprimée dans le "manifeste" du vide n'est pas mon exclusivité, je crois à la synergie de nos éclairs de conscience et j'ai envie de poser un acte de foi, parce que c'est le moment pour moi de faire ce petit saut, et parce que le battement d'aile du papillon. 

   


MANIFESTE  DU   VIDE


 


         


 A  Luce,


                                  A Serge,  à Jean-Jacques,


                                  A tous mes amis,     


                                  Réels et imaginaires.


 


 


 



Manifeste du vide, titre à plus d’un titre auto-dérisoire, puisqu’il emprunte le terme rutilant de « manifeste », exposé théorique et solennelle déclaration, pour le rapporter à un objet, le vide, qui, n’en étant pas un, et par définition ne contenant rien, l’annule sans ménagement .        L’inconsistance du propos est évidente, et donc le fait que je n'ai rien à dire de spécifique, ou beaucoup de choses autour du rien ; mais c’est en quelque sorte ce que je revendique, et cette appellation grotesque, outre son ironie, est tout à fait véridique dans son ambiguïté constitutive : et puis, l’universalité du vide n’est-elle pas, en elle-même, politique ?  Manifestement.


 


 


 

 

 

Les pensées passent, reflets brisés, ondes concentriques autour du caillou de la douleur, jeté dans le vide anxieux du cœur, remous de l'esprit dans l'esprit.

Ce chagrin peureux, cette somnolence incertaine, fruits d'une insondable fatigue, je les connais bien. Longtemps j'ai confondu leur familière pesanteur avec celle qui attache mon corps à la terre, mais ce n'est pas la matière qui me pèse. C'est le poids d'abstractions plus lourdes que la glaise, de concrétions de l'esprit plus compactes, fragments de strates millénaires, c'est un chaos de formes arrêtées, de rigides débris d'erratiques pensées qui dévorent l'espace, absorbant le moindre rayonnement, figeant le mouvement de la vie.

Affligeant maelstrom d ' images et de pantomimes , tressaillements , soubresauts, objurgations , chuchotis , imprécations, vociférations , rappels à l'ordre : de quelles mortelles agapes ces planches de salut mégalomaniaques, ces simulacres d'idées, tout ce revêtement, cet imaginaire servile, cet empressement de panique-du-ventre, ce théâtre hurlant, sont-ils les monstrueux reliefs ?

 


 


 


 


 


                                                  


                                                    1


                                                               


Il me semble que j’avance entre des ronces -mais est-ce réellement une progression- et qu’elles me dépouillent au passage, et plus elles me dépouillent, plus l’espoir et la douleur me réduisent à avancer, mais la route n’en finit pas, et jamais le paysage n’a changé.


Certes, ces ronces arrachent à mon corps des lambeaux de douleurs ; pourtant, plus je marche, et plus je sens que dans ce corps douloureux, tout mon être s’avance vers un but inconnu, comme si ce corps n’était pas vraiment mien, comme s’il en recelait un autre, plus vivant, faisant route vers son propre achèvement.


Est-ce vraiment de la naissance à la mort que nous cheminons, ou de la mort à la vie, à travers tant de morts et de renaissances, et cessons-nous de naître et de mourir, tout au long de cette vie mortelle ?


Suis-je les formes aléatoires de mes douleurs, ou cet être brûlant, aux contours inachevés, en quête de son expression ?


Peut-être me trouverai-je enfin réduite au dernier dépouillement, et perdrai-je ma vieille peau de serpent ?


Où peut-être vais-je refermer ces tristes paupières, de peur d’un éblouissement, d’une blessure, et m’égarer un peu plus dans cette ténèbre chamarrée qui s’enfonce sous mes pas.


 


                                                     2


 


Je suis morte souvent ; petites morts aveugles, obscures, souffreteuses, lourdes à porter, lentes à se défaire de moi :


Ma personne pèse à mon être, tendu comme une main invisible entre d’impossibles barreaux.


Lumière trop vive, nuits trop noires, précipités trop fulgurants, toute la difficulté est d’accommoder le regard.  Ces obscurs reniements , ces sourdes allégeances, cette masse clinquante de fausses évidences, ces imparables consensus entre lesquels nous allons et venons, comme des marionnettes dans un décor de papier, les doit-on à la faiblesse de nos yeux ?


Ces clignotis, ces feux d’artifice, tous ces mirages pailletés qui pénètrent la vue, cette secrète connivence, cette étrange compatibilité entre crédulité et cynisme, ne les doit-on qu’à l’initiale rétractation de nos pupilles ?


Lancinantes chansonnettes, magistrales platitudes, incessant défilé de lieux communs désertés par la vie. Si tout cela n’est qu’un reflet attardé dans le miroir, pourquoi persiste- t’il avec tant d’insistance, au point d’éclipser ce que nous sommes ?


Comment un bruit de fond, simple brouhaha de conversations, a- t’il enflé jusqu’à devenir cet insoutenable vacarme ? Comment la rumeur est-elle devenue clameur, au point que nous ne pouvons nous entendre, que nous ne savons nous reconnaître ?


                                                     3


Se pourrait-il que la pensée en soit la cause ?


La pensée …


La pensée, notre idole commune, miroir étincelant dans lequel nous contemplons avec orgueil notre majestueuse inanité !


Se peut-il qu’en nous dépossédant insensiblement de nous-même, elle se soit, insensiblement, vidée de sa substance, et la force de l’habitude et celle du nombre auront-elles suffi à consacrer un si petit contingent de présupposés, et à dérouler autour cet ahurissant filet mental, cet inextricable réseau de fils directeurs, devenus passages obligés, excluant systématiquement comme intrus ou hérétique tout saut de côté, tout changement de paradigme ?


A quel égarement profond doit-on cette débauche de panneaux signalétiques ?


Comme si, victime d’une sorte d’emballement mécanique, la pensée s’était en quelque façon expulsée hors d’elle-même et réduite à un automatisme serti de bornes inamovibles, avec pour unique ressort cette inexorable tendance à la reproduction ?


Quand la pensée s’est-elle vitrifiée ?


Quand est-elle devenue ce fantôme arrogant ?


Etait-elle dès son éclosion vouée à l’autodestruction, et se pourrait-il que la parole, germe rutilant de son ascension, fût, conjointement, le germe fatal de sa déchéance ?  


                                                   4     


                                                     


Se pourrait-il qu’ayant très tôt cessé de penser par nous-mêmes, nous soyons à présent pensés par la pensée, définis, ressassés, passés au crible de modèles si éprouvés que l’usage les a rendus transparents ?


Nous est-il encore naturel de penser, ou avons-nous abandonné cette prérogative à de prétendus spécialistes, et l’intelligence ne survivra t ’elle à sa tonitruante caricature qu’en sortant brusquement de ses gonds ?


Ou bien la sombre mécanique se nourrira t’elle sans fin de nos restes épars, puisant, dans les convulsions de nos vies somnambules, l’énergie motrice qui perpétue le ronron sentencieux de ses rouages ?


Comment cette ombre, notre reflet, est-elle sortie de ses limites ? Comment s’est-elle dédoublée à son tour, comment a-t-elle envahi tout le champ de notre conscience ?


Quand avons-nous cessé d’être ?


 


 


 


 


 


 


                                                     5


                                                                                                  Il y a des chemins.


Mais ce sont des chemins que les pas ne peuvent quitter : tous s’écartent comme les doigts d’une seule main prédatrice. Aléatoires, tout tracés, qu’importe ?


Ce sont d’illusoires trajets, des trajectoires inévitables dans le cœur verrouillé de la Machine, l’immatérielle Machine revêtue de nos chairs pantelantes, brandissant au bout de nos bras d’invraisemblables trophées, codes, quotas, systèmes, normes, murs, cages, grimaces, silhouettes.


Je marche enveloppée de nuit, au travers d’un chaos de lueurs électriques .  Je suis un point d’interrogation .


Les murs sont partout. Bien sûr, dans toutes leurs fissures poussent des fleurs inattendues . Ce sont des fleurs de muraille. Mais les murs sont partout.


J’ai peur de ces violences déguisées en sagesses, de ces modèles triomphants, de l’absurde, de l’arbitraire que les mots ont revêtu de masques débonnaires, j’ai peur de ce délire schizophrène qui a pris l’apparence de la raison, j’ai peur de la gratuité de cette folie ,et plus encore du pouvoir insolent de la peur qui nous écrase, face contre terre, rivés à de geignardes repentances et à de brutaux appétits, à de viles audaces, de pâles certitudes .


Je redoute tous les mensonges de la terreur, de ce terrorisme ordinaire que nous exerçons les uns sur les autres, et qui, tel la reine folle dans le rêve d’Alice, réclame à tout propos des jugements hâtifs, tranchants comme le fil du rasoir .        6                      


                                                    Postures, impostures :


 partout et simultanément, cette inflation émotionnelle et cette sensibilité obtuse, ce double enchâssement dans l’emphase et l’indifférence, cette incoercible inertie, cette suffocante banalité que nous faisons éclore, à force de peur et d’apathie, de nos propres cendres.


J’ai peur de toutes ces petites cruautés, grossières, convenues, outrecuidantes, dont nous avons tissé nos quotidiens et dont nous avons fait la matière même de notre monde … Car nous nichons sur des épines auxquelles nous ne survivons qu’au prix de l’endurcissement de nos épidermes, mais cet endurcissement n’a d’autre limite que la mort, et ce cuir si épais qui protège nos chairs leur ôte aussi la vie.


De plus brutaux, de mieux endurcis naissent chaque jour de cette amère sélection, cependant que s’effacent sans laisser de traces beaucoup de curieux, de naïfs, de charmants inutiles : mais c’est dans tous les esprits que s’estompe graduellement l’empreinte de la joie, celle , sans mélange, des commencements.


J’ai peur parce que le poids de cette vie humaine est trop lourd pour les bras accablés.


Parce que même le confort est rendu inhabitable à force de frilosité, de solitude, de discorde et de mortelle anxiété, de misère exilée, d’amour perdu. J’ai peur parce que le monde que nous avons créé ne nous aime pas.


                                                  7


                                                    


                                                      


Parce que cette folie est meurtrière et toujours plus  stridentes nos vies, parce que nous célébrons la trépidation des nerfs, l’afflux tourmenté du sang, l’exaspération du cœur, parce qu’à défaut d’absolu, nous goûtons à la démesure, parce que nous sommes monstrueux, parce que nous sommes innocents.


Et malgré tout, de ci-delà, nous posons de petits coussins sur les épines, et prétendons qu’elles ne piquent pas .


Est-ce de nous-mêmes que nous avons peur ?


Ou bien de cet inconnu dont nous avons jailli comme lapins d’un chapeau, et qui cerne éternellement, irrévocablement, nos gesticulations minuscules, de cette nuit sans fond dehors, dedans, dont nous ne savons que faire ?


 


 


 


 


 


 


 


                                                      8                                                 


Avons-nous si peur du Silence, que nous lui préférions n’importe quelle source de bruit et d’agitation, n’importe quelle surenchère, et jusqu’aux bruits de bottes, aux cris d’horreur, à l’insolent vacarme de la terreur, à la houle cruelle des haines et des douleurs ?


Avons-nous si peur du Silence ?


J’ai rêvé qu’un ange, flegmatique et lapidaire,  gravait dans les cieux  cette épitaphe :


« Ci-gît l’humanité, auto-détruite par fatuité, hébétude  et confusion , et parce qu’elle avait peur du noir . »


« Où sommes-nous réellement ? Dedans ? Dehors ? » lui ai-je demandé . « Ces turbulences s’élèvent-elles en nous, ou bien sommes-nous projetés en avant sur une vague qui déferle de confins ignorés ? De quel espace ce monde a-t’il surgi ? L’espace-temps est-il une modalité de la conscience ? La matière est-elle au coeur de l’esprit un entre-deux, entre éveil et sommeil hypnotique, ? Rêvons-nous ensemble, ou sommes-nous rêvés, au sein d’une conscience fragmentée, sommes-nous les nuances de sens, les couleurs de sentiments d’un seul esprit qui donne vie à ses pensées ? Que savons-nous des univers ? Du microcosme que recèle le moindre organisme vivant ? »


« - Individuel, collectif, personnel et impersonnel, des catégories de pensée, et de même tous les pôles opposés par la raison » a-t-il répondu, haussant les ailes .


                                                     9


Que savons-nous de nous-mêmes ? Que savons-nous, chacun de nous, lorsque le langage se confronte à ses limites, lorsqu’il ne peut plus enrober notre ignorance fondamentale, lorsque le questionnement devient informulable, quand la pensée se dérobe sous nos pieds ?


 


 


 


 


 


 


 


                                                   


 


 


 


 


 


 


 


                                                   10


Je m’arrête, interdite, au seuil du Silence.


Je ne sais au juste ce qui est et ce qui n’est pas en moi.          Ce monde si familier, je ne le connais pas.                       J’ai craché l’impérieuse beauté du drame, fiel somptueux, capiteuse amertume. Je ne veux rien, et cependant, je brûle d’un désir accru, mais c’est un désir sans objet : je suis un désert étrange, où le vent anime des rêves ; et je ne sais, du monde ou de moi-même, lequel m’est le plus intime ou le plus étranger.


Je m’arrête, interdite, encore effrayée de l’agitation de mon ombre infidèle, ne sachant au juste si cette ombre est mienne, ni s’il existe quelque chose tel que tien ou mien, ni quel est ce seuil immobile que rien ne désignait au regard .


Je m’arrête à l’idée qu’au-delà du seuil de mes doutes, il me faudra m’avancer sur le vide, croisant les images de ce rêve immémorial que j’ai reçu  pour mien et rêvé à mon tour, et dont je n’en finis pas de m’éveiller, frôlant des visages qui pourraient tous être miens.


Mais sans doute ai-je déjà quitté le sol plat de mes certitudes, et peut-être suis-je déjà, et depuis toujours, en train de marcher sur le vide.


Tout comme vous.


 


 


 


                                                   11


Il ne me reste que le sentiment d’une évidence, qui ne peut s’exprimer ni être formulée, et qui se confond avec moi, et me donne la sensation d’être en vie, une évidence inscrite au plus profond qui est tout ce que je suis .


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


                                                    12


Je suis un point d’interrogation.


Petite je soupçonnais déjà la béance du monde, le caractère incertain du réel. Je voulais connaître les recoins, les dimensions, les limites de ce rêve au relief si puissant .


Je pensais naïvement qu’en épiant les feuilles, les oiseaux, les visages, je finirais par comprendre pourquoi j’étais là, qui j’étais, et pourquoi le monde des hommes n’avait pas de  sens.


Je n’ai jamais voulu avancer, dans ce couloir interminable au-delà duquel on ne voit rien, entre ces murs d’obligations et de certitudes fabriquées, dépossédée de moi-même, anonyme, à la suite des autres.


Je ne voulais pas revêtir un de ces masques, occuper une fonction, souscrire à l’évidence du consensus, partager la laideur des rites sociaux .                                 Je ne voulais pas renoncer à la magie, trahir le mystère, oublier l’immensité, donner mon temps, perdre la vie.


Je cherchais dans le miroir un autre regard au fond du mien. Dans mon regard, un autre regardait, et cet autre savait.


Je voulais dépasser l’impossible, connaître l’inconnaissable, voir l’invisible ; parler aux nuages, observer la fuite du temps, goûter à l’immensité.


Je suis un point d’interrogation.


 


                                                    13


Ce monde peu à peu a jailli des ténèbres de nos sensations dans la pénombre des pensées, ce monde a jailli des limbes de notre conscience ignorante, émergée, immergée, on ne sait où, dans une immensité dont nous ne savons si elle a, ou non, des confins. Telle est l’étendue objective de notre savoir.


Et aujourd’hui, parce que nos outils sont perfectionnés et nos hypothèses confondantes, parce que la complexité de nos théories et l’étrangeté du langage mathématique submergent notre pauvre sens commun, nous en venons à oublier que ce que nous nommons « science » est, avant tout, investigation et conjecture : aventure de la conscience.


Ainsi nous habitons le cœur du mystère et prétendons le déserter. Nous vivons à l’abri de nos précaires constructions mentales, comme s’il nous suffisait d’en saturer notre espace vital pour ne plus éprouver le vide sidéral.


Comme si la technologie allait faire de nous des dieux, gommer notre irréductible ignorance, combler nos appétits, et comme s’il nous suffisait de voir nos appétits comblés pour oublier nos plus cruciales aspirations.


Comme si la pensée de quelques-uns était l’imparable alibi qui nous soulagerait de nous-mêmes, nous permettrait de nous soustraire à nos propres exigences, à l’appel profond de nos cœurs, à l’insatiable curiosité de nos esprits, et même, à l’évidence de notre situation.


 


                                                     14


Comme s’il suffisait de se refuser à l’éclat de la lune et aux frissons du vent, de se réfugier, de se perdre, dans l’opulence et le virtuel. Comme si la médecine allait tout effacer, notre viscérale incertitude, notre phobie de l’inconnu, notre abhorration du vide et nos angoisses existentielles, nous guérir, en un mot, de notre humanité.


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


                                                    15


Sommes-nous si sûrs que de la science, un jour, jaillira l’ultime réponse, celle qui étreindra nos douleurs et viendra à bout de nos doutes ?


Et cette réponse sera-t-elle accessible à notre raison ?


Ou bien les réponses de la science repousseront-elles l’horizon du savoir toujours plus loin, à perte de vue, sans que s’opère en nous le moindre changement … ne nous offrant que des outils plus raffinés, des corps plus contraints, des âmes moins sensibles, et peut-être des injustices plus systématiques, des guerres plus effroyables, des sociétés plus policées, des unanimités plus obligatoires, des mensonges plus irréfutables ?


Devons-nous seulement attendre notre fin, ayant vécu en vain, renoncé à chercher par nous-mêmes le secret de nos vies minuscules, délégué à la science le soin d’en élucider le sens, trop infantilisés, trop fascinés par le génie pour le reconnaître en nous-mêmes, trop écrasés par nos créations pour inventer nos libertés ?


Allons-nous attendre la fin en sommeillant de ce sommeil ingrat troué de cauchemars, somnambules hyperactifs, noyant dans le travail, le confort ou la guerre notre peur du néant et nos douleurs morales, absorbés, engloutis, cimentés dans une masse de préoccupations hétéroclites, trop occupés, selon notre naissance, à survivre pour vivre, ou à paraître pour être, trop aliénés pour nous saisir de la seule chose qui nous appartienne de droit : notre présence au monde ?


                                                     16


Comme si tout ce que nous devions espérer était une organisation plus systématique de nos rôles et de nos aptitudes, dans une société plus lisse, plus ordonnée, capable de prendre en charge chaque individu et de lui désigner une place, d’assurer sa subsistance, de veiller à son hygiène, à son confort mental, à son innocuité.


Et, pourquoi pas, de lui assigner une personnalité, substituant l’instinct grégaire à l’élan fraternel, la servilité à l’altruisme, l’égocentrisme à l’expression de soi, l’amour du consensus à la quête de sens.


Comme si le questionnement n’était pas l’affaire de tous, comme si le but de tous nos efforts, à nous, les sauvages de l’ère technologique, était de nous en remettre à des autorités, compétentes et péremptoires, qui mieux que nous sauraient ce qui nous est destiné.


Comme s’il en était de trop bêtes pour se saisir du sens de leur vie, de trop obtus pour être saisis d’amour ou de beauté, comme si les peuples étaient la possession de leurs élites, comme si ces élites fabriquées étaient à la hauteur de leurs prétentions et de leurs devoirs .


 


 


 


 


 


                                                      17


Les pensées passent, reflets brisés, ondes concentriques autour du caillou de la douleur, jeté dans le vide anxieux du cœur, remous de l’esprit dans l’esprit .


Et le pouvoir change de mains, les tyrans succèdent aux tyrans, et d’eux rien ne subsiste, que leurs rarissimes bibelots, leurs vaines collections, promis à d’autres convoitises .


Les mentalités, les critères, fluent et refluent, l’histoire capricieuse se déroule, les siècles défilent par-dessus les humaines fourmis, et les tumultes s’éteignent dans le silence infini, où le temps et l’espace s’achèvent peut-être comme la mer, sur une grève inconnue.


Les hommes et les femmes se déchirent, dévastent leur monde de pierre et d’acier, déciment les espèces, rendent l’air irrespirable, ruinent la terre, les océans, mais rien n’y fait.


Demeure la question, l’indéracinable question qui nous taraude en secret et ne cessera de le faire tant que notre cœur, notre bouche ne l’auront pas formulée, la question qui toujours ressurgit intacte de nos cendres, et resplendit de sa lumière simple, soleil éblouissant, feu ultime, par tous les trous de nos haillons.


 


 


 


 


                                                     18


Oui, plus se resserre sur nous l’étau de notre emprise suffocante sur le monde, plus cruciale se fait la question de notre présence.


Car nous ne possédons rien : Que les humbles se rassurent, le pouvoir n’est pas aux mains de machiavéliques directeurs de conscience, autocrates au sourire bénin, et autres truands raffinés.


Le vent les balaiera d’un souffle et nulle trace n’en subsistera, pas plus que du sang versé, car cette histoire nous échappe, et le monde échappe à nos mains.


Puissants si faibles, si primitifs, qu’ils essaient aveuglément de s’arracher à eux-mêmes en se vouant à cette avidité sans mesure, sans fondement, qui brise les plus fragiles, leur ôte l’esprit et la vie.


Et nous, sommes-nous si las, si éteints, que nous ne recherchions plus que des illusions praticables, un oubli protégé serti de bornes factices, fussent-elles cerclées de fer ?


 


 


 


 


 


 


                                                     19


Sommes-nous en quête d’oubli, ou de sens ? Ces affres guerriers,  ces cupidités insanes, sont-ce les convulsions aveugles de notre naissance ? Et les douleurs de la naissance auront-elles raison de l’appel de la vie ?


Nous n’avons rien d’autres que nos vies.               


Nous posons, peut-être, de meilleures questions, à l’échelle de nos conceptions, dans les termes d’un vocabulaire qui peu à peu se transforme, et il se peut qu’un jour, si nous lui en laissons le temps, la pensée elle-même, quittant son fourreau d’a priori et de certitudes, s’ouvre au secret de son abyssale profondeur.                                          Mais pour l’heure, la voici encore, fascinée par son sillage dans le miroir, qui s’enroule sur elle-même et s’enlise dans ses propres sillons irréels, où elle se replie sans fin sur elle-même, ratiocineuse, cantonnée, harponnée, broyée, vaincue, rabâchée chaque jour par les médias, imposant son masque de plomb ; L’homme maître du monde, démiurge, bâtisseur, l’homme des Lumières et son héritage :


Une liberté armée, un peuple dans l’enfance et des élus didactiques, des capitaines d’industrie, des usuriers au long cours, des économistes avertis, des philosophes bon teint, des journalistes raisonnables, la charité bien ordonnée, la modernité, l’art, les impondérables, les valeurs.


Etendards sempiternels, clichés indéfectibles derrière lesquels s’abritent les plus sombres desseins, la bêtise la plus cruelle, les plus mesquines préoccupations, tellement, que le masque boursouflé se fendille de toutes parts, révélant l’énorme supercherie.


                                                     20  


Nous ne sommes pas en possession des choses !         Leur fulgurance nous échappe. Notre conscience fluctuante, confuse, éphémère, ne sait se saisir du réel. Ce que nous désignons si couramment, nous ne savons ce que c’est, nous ne discernons que les contours de notre pensée : plus notre échafaudage s’élève, plus notre ignorance se révèle.


Ne savoir des choses que ce à quoi elles peuvent servir, c’est ce que nous appelons connaître. La nature saccagée sort de son cours, le vivant malmené s’étiole, mais nous grattons obstinément le sol, comme des poules, et nous caquetons. « Jusqu’à quand l’avoir aura t’il raison de l’être ? »  susurrons-nous avec componction, en regardant la pointe de nos chaussures.


Que recherchons-nous dans le savoir ? Voulons-nous élucider, ou revêtir notre ignorance de citations opportunes ? accroître notre compréhension, ou fabriquer du connu pour abriter notre déni de l’immensité, et bercer notre peur de limites frileuses ? Et sacraliser nos machines pour ne pas éprouver le frisson du sacré, l’indicible frisson qui secoue nos échines depuis la nuit des temps, pour ne pas faire face à l’insondable question de notre présence au monde, sous les étoiles.


Mais d’où tenons-nous un si souverain mépris du Mystère ?     


 


 


 


                                                    21


Ces dénis perpétués, cette démente obsession du pouvoir, ce goût de la domination et cette pléthore de procédures, cette sordide débauche de cloisonnements et ces déserts de misère et d’abandon, est-ce là tout ce à quoi nous étions promis ?


Une élite d’animaux prétentieux asservissant une masse douloureuse et apeurée, ostracisant les autres vivants et provoquant leur extinction avec la sienne, est-ce là tout ce à quoi nous étions promis ?


Comment la pensée unique a-t-elle pris le pouvoir ? Pourquoi la crainte et la suffisance ont-elles saisi notre vouloir, pourquoi les prétextes nous dévorent-ils ?   


Quand la force de l’habitude est-elle devenue notre maître ?                      


                                                                                                      


 


 


 


                                


 


 


 


 


 


                                                     22


    Supposons que je rencontre un primatologue, peut-être me ferait-il part de ses observations ?


« J’ai observé deux espèces de singes qui ont évolué de manière très différente » me dirait-il : le gorille et l’homo sapiens. Il semble qu’au fil du temps, s’étant lui-même retranché de son milieu naturel, le second, hyperactif, ait gagné en confusion ce que l’autre a gardé de réelle profondeur, en sentiments désaccordés et en troubles mentaux ce que l’autre a gardé d’empathie spontanée, de flagrante humanité et d’honnêtes comportements. N’ayant plus conscience que de soi, l’hyperactif croit sincèrement que l’usage de la parole le situe à la cime de la conscience et du pouvoir : il pense que son aptitude à inventer le rend maître de la vie et de la mort, et dans sa brutale naïveté, il tourne le dos à sa propre beauté. »


« Heureusement » ajouterait-il, mi-figue mi-raisin, « la nature n’a pas encore dit son dernier mot . »   


 


 


 


 


 


 


 


                                                   23


Ni le son, ni le silence, ni le feu, ni le vent, ni l’amour, jamais, homme ou femme ne les créa.


Tout juste les ont-ils nommés, tout juste ont-ils réinventé le monde à leur mesure, et peaufiné ces petits mensonges surfaits : élégance, savoir, grandeur, propriété … Mais ces grands civilisateurs, auteurs d’étiquettes et de génocides, ont rendu le monde de plus en plus inhabitable.


Et nous, les affligés, les mutiques, viendrons-nous à bout de nous-mêmes ?


Verrons-nous le terme de cette chronique amnésie, laisserons-nous cette vie se jouer sans nous, pouvons-nous encore demeurer ainsi, penchés au bord du vide, retenant nos souffles, sans cesse vacillants entre l’extase et l’horreur ?


Ne seront-nous pas saisis par l’évidence, nous qui vieillissons plus vite que nos rêves, nous dont les rêves se font si petits ?


 


 


 


 


 


 


 


 


                                                    24


Les pensées passent, reflets brisés, ondes concentriques autour du caillou de la douleur, jeté dans le vide anxieux du cœur, remous de l’esprit dans l’esprit.


La mer ressemble au tumulte soyeux de tous nos rires engloutis.                                              Sur nos joues la pluie laisse la trace des larmes et le jour moribond découvre une lueur cireuse sur notre peau en deuil. Sans cesse nous nous égarons, sans reconnaître les lieux où nous sommes passés tant de fois.


Moi-aussi, j’ignore tout du chemin parcouru et de la route à prendre. Je ne sais diriger mes pas. Je n’ai pas même appris à marcher. Et voilà, comme je regardais la nuit s’étendre sur la terre, que mes peines et mes joies devenues trop lourdes sont descendues jusqu’à mes pieds de plomb, et la mémoire m’est revenue, du chemin parcouru, et du sens de la marche, et de l’espoir au bout de ce chemin qui n’est pas encore tracé.


En vérité, ce n’est qu’une lueur… Je n’ai pas poinçonné cette mémoire vagabonde ; ne me restent que des impressions profondes, indéfinissables, des ouvertures, des trajets, des surgissements dont la pensée peine à rendre compte, des sommes d’opérations qui se sont effectuées d’elles-mêmes, dans la pénombre.                                    Juste le temps de traverser et d’être traversée, juste le temps d’ouvrir les yeux dans le noir, pour distinguer entre ces formes enchevêtrées que je ne reconnais pas toutes…


 


                                                    25


A peine le temps de ranger certaines choses à leur place pour survivre, d’en renvoyer quelques-unes à leur néant, pour voyager plus léger.                                       Ce n’est pas que je n’aie rien appris : J’ai appris l’ironie, la pique et la hache, le bouclier, le pied-de-nez, le pied-de-grue, le saut-de-carpe, le solfège et la langue de bois, mais j’en use peu, de peur que des procédés ne s’emparent de moi, car je ne suis la femme d’aucune situation.


Me voici donc, encore une fois, au carrefour, sans doute est-ce toujours le même, et je n’ai pas le temps de bâtir autour de moi, en briques de papier, un mémorial de références étiquetées, car je ne peux habiter nulle part.


Voilà pourquoi je ne peux soutenir les conversations, qui s’effondrent, naturellement, sous leur propre poids ; mon baluchon est vide : tout ce que j’avais mis dedans s’est enfoncé dans ma chair ! J’ai délaissé les noms, les lieux, les circonstances, l’écorce des événements, attirée par le vide sidéral, happée par le vide sidérant que révèle toute allusion.


Comme dans un rêve, renversant sans le vouloir les étagères, je vois dégringoler des modèles de style, d’école, de pensée, des histoires rapportées, des éclairs de génie, des mythes dépossédés d’eux-mêmes.


 


 


 


                                                    26


 


Je n’y peux rien, mon âme est trop lourde pour être soulevée,  j’ai la tête ailleurs . Je redoute les explications, je crains les analyses, je fuis les argumentaires.                        La pensée va comme l’éclair ; les mots ne peuvent la saisir, et je ne peux la faire mienne ; la pensée se dévêt des mots qui entravent son beau corps de lumière.                 Absolument rien. Absolument tout.     


Pourtant les mots claquent encore comme des voiles au vent du désir, les mots font chatoyer l’esprit comme les feuilles l’éclat du jour…


Je scrute cet horizon ouvert sur l’indéchiffrable énigme du temps, et je n’ai rien à dire. Je n’ai rien que le fil entier de ma vie, je ne peux en arracher un brin sans que le tout se révèle aussitôt et me laisse béante, au bord de l’inexprimable.


Je ne suis qu’une vie sans mémoire, qu’une suite d’années, précipité d’oublis et de souvenirs évanescents, de reniements éphémères et de fidélités perdues, de consentements et de refus déjà effacés par la mort, de sentiments mobiles et d’humeurs volatiles, de coïncidences et de contradictions, ponctuée d’instants cruciaux que rassemble un vouloir têtu mais oscillant, comme la lueur dansante d’une bougie.  


 


                                                   


 


                                                   27


Je me souviens du bleu aigu de la liberté, entrevu dans l’œil terrible d’un vendredi, sur la place du Capitole.


L’ivresse lucide de ce matin d’hiver si clair, toute semblable à celle de ma jeune vie qui commençait ;                     et voici que je reconnais le même bleu, cruel et magnifique, le même instant suspendu, qui traverse le temps de part en part comme une flèche vers l’infini, au-dessus de toutes les têtes, sur toutes les places du monde…


Immensité immobile, insoutenable délice, l’instant éternel, posé au-dessus des petites rues, dérisoires festons, petits reflets de rien au bord du tout, images renversées dans l’eau du souvenir, pressante invitation à rejoindre l’inaccessible.


Je ne suis qu’une vie sans mémoire, une alternance de jours lumineux et sombres, vertigineux défilé, entraperçu de scènes et de visions ourlées de néant… J’ai changé de buts, de projets, de points de vue, passé de rêve en rêve : je change, un pas chasse l’autre, je marche, au fil de mes pas je me transforme.


Suis-je celle qui marche, ou suis-je une incarnation de la marche elle-même – du mouvement qui me propulse et qui a commencé si loin derrière moi - suis-je l’ombre portée en avant de mes pas ?


 


 


 


                                                   28 


Je ne suis qu’un moment, que suit un autre moment, et un autre moment, dans l’immensité ouverte du temps, et l’inconcevable immensité du temps n’est qu’un scintillement dans ma conscience volatile : je ne suis qu’un moment de conscience, je ne suis qu’une suite de pensées, une idée en quête de son expression, traversant une suite d’instants sans mémoire, je ne suis qu’une pensée, je, n’est qu’une pensée…


Suis-je brute absolue ou pure délicatesse ?               Sous mes haillons se cache ma robe couleur du temps, et sous ma robe je porte ma vie en haillons.


La honte, la colère, la mort et la beauté, le meurtre et la douceur, je les porte en moi, mais je ne suis pas en eux :       plus loin, plus près est l’être qui m’attend, ma source et mon devenir, et je marche vers lui dans cette nuit hantée de rêves, et pour l’heure je ne suis que ce point d’interrogation, cet infime point pulsatile. 


 


 


 


 


 


 


 


 


                                                     29


Combien de misères devrons-nous endosser, combien de masques revêtir, de combien de souffrances pâtir ?         Et si nous ne savons aimer le malchanceux, le puant, l’imbécile, le mal bâti, le gros, le roux, le basané, l’indigent, l’original, le fou, le peureux, le doux, le taciturne – qui aimons-nous vraiment, dis-moi, qui pouvons-nous prétendre aimer ?


Si nous n’aimons que les beaux, ceux qui ont des buts       et des moyens, ceux qui parlent haut et coupent court,    nous n’aimons personne : nous sommes tout juste amoureux du bien-être et de la victoire, fascinés par ce qui brille, comme ces animaux de salon, fiers de leurs implants, de leurs ongles manucurés, de leurs toiles de maîtres, de leurs bateaux, de leurs voitures, de tout ce qui n’est pas en eux, l’âme bien lisse et le cœur plat, l’imagination au cordeau, policés, consensuels jusqu’au bout des lèvres .


Que sommes-nous si nous ne savons pas nous reconnaître,   si nous ne savons pas étreindre nos propres ombres grimaçantes, si nous ne savons pressentir en nous l’épure d’une beauté  cachée, si nous ne savons déceler, dans nos tourments, notre propre soif inextinguible ?


Si nous ne savons célébrer le lien qui unit nos ressemblances et nos disparités, le sang pareil qui coule dans nos veines, le battement du temps synchrone dans nos cœurs ?


 


 


                                                    30


Il ne s’agit même pas de savoir si nous avons, ou pas, le droit de nous refuser, mais seulement si nous pouvons connaître une quelconque paix, une joie sans mélange, un élan qui ne soit pas floué, tant que le moindre d’entre nous souffrira dans son corps, dans son cœur, l’indifférence, la cruauté ou le dédain, car je crois qu’au mépris des apparences, chacun s’inscrit en vérité dans la chair de tous, et la douleur de tous, dans la chair de chacun.


Nous ne sommes pas si étanches, si séparés, si définis que nous voulons bien le croire.


Devrons-nous donc nous figer tout à fait, et vivre à jamais d’évitement en évitement, en automates confinés dans des segments de conscience, éludant ce qui nous dérange, rongés par le déni, de plus en plus divisés, de plus en plus réduits à notre surface, de plus en plus étrangers à nous-mêmes ;


Ou mettrons-nous fin à cette parodie, et rappellerons-nous enfin à nous la totalité de nous-mêmes ?


 


 


 


 


 


 


 


                                                     31


Suis-je en train de marcher au travers de cette houle évanescente ou bien, cramponnée à je ne sais quel improbable rocher, suis-je soudain traversée par le décor tout entier, déferlant avec ses pics de carton- pâte, pendant que je m’efforce à l’immobilité ?


Mes pensées soulevées se heurtent et volent en éclat avec mes souvenirs : et volant en éclats avec elles, je demeure pourtant martelée du fracas de leurs explosions incessantes, criblée de laideurs et de crimes, happée par les remous d’une histoire qui n’est pas tout à fait la mienne, ni tout à fait celle de tous.


Faut-il que soient brassés sans trêve ces arêtes brisées et ces angles cruels, pour que s’ébauche enfin cette libre rondeur à l’image du mouvement ?


Pourquoi user jusqu’à son dernier souffle dans l’attente d’un dénouement à cette histoire dévorante, et qu’aura fait de nous cette brève incursion dans le temps ?           Comment habiter le paradoxe de cette vie mortelle, exister simultanément sur des modes si différents, orchestrer avec justesse l’écho de toutes ces voix, trouver la secrète harmonie qui les fonde, l’accord majeur qui les embrasse toutes, le commun dénominateur ?                Comment coexister,  relâcher tous ces nœuds  et conjuguer en soi tant de contraires apparents, être à la fois mouvant et immobile, projeté à la surface de pensées sans nombre, et retenu au fond de soi par une ancre invisible ?


 


                                                     32


Parfois le courant m’arrache à moi-même comme une algue à l’obscure profondeur, et je m’échoue, privée de souffle, sur cette terre aveugle où tout a commencé.


Et quelquefois le courant ramène mes espoirs échoués à l’eau de vie, à cet alcool profond dont toute création est ivre, à ce subtil éther où se désaltèrent les rêves, et je souris à nouveau.


J’oublie la raideur de l’exigence, le caractère besogneux du besoin, l’impérialisme de la raison. Je souris à nouveau, je reviens à ce premier étonnement comme à l’aube de la fleur surprise par le jour, et je rêve.                           Oui, je rêve qu’à travers flux et reflux, quelque chose en moi renaît de lui-même, inlassablement, comme la vague de la vague, le chant de la gorge de l’oiseau.               Quelque chose en moi est silence, et ce silence est voix.


Oserons-nous échapper à notre propre géométrie et déchirer le voile de la pensée, le voile tissé de méandres torturés, d’aveugles savoirs, de savantes limites, d’hégémoniques consensus ?


 


 


 


 


 


                                                    33


Longtemps j’ai souffert d’indétermination : sans destinée, sans mobilité, sans emprise ; ma liberté me semblait absurde, illusoire, seulement vouée au néant. Derrière ce réseau serré d’images en mouvement, je ne voyais rien.                 Je me pensais exsangue, me sondais en vain. : je n’avais pas de sujet d’espérance pour justifier mon désir de croître, j’ignorais qu’il était le pivot de ma conscience. Flottant dans un vertige de probabilités improbables, entre les soubresauts du monde et l’infranchissable mur de silence, doutant de ma propre existence vacillante, j’ignorais que je portais en moi un sens, et que ce sens était mon chemin.


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


                                                   34


Dans le ciel les nuages ont la forme de mes pensées, ou bien sont-ce mes pensées que je peux voir, flottant sur le ciel abstrait, comme autant de formes nuageuses ?           Sont-ce mes pensées tumultueuses qui massent leurs corps ombrageux, mes pensées obscures, mystérieuses, mes pensées enchaînées, déchaînées, que le vent déchire et défait, mes pensées de soie froissée qu’un souffle transforme ?


Le ciel était invisible, il avait disparu sous les nuages, sous les pensées, j’ai cru qu’il n’était plus.                          Et maintenant, qui pourrait dire, en regardant ce bleu limpide, irréductible, si des nuages ou des pensées l’ont traversé ?


Il y aura d’autres nuages, et je serai l’otage amer de mes pensées, et je cesserai encore de croire à l’azur.          Mon désir étant sans objet, mon but ne sait se définir, aussi ne sais-je prendre forme et ma naissance tarde-t ’elle.       Je n’ai pas encore vu le jour.


Oserai-je ouvrir les yeux dans le noir ?


 


 


 


 


 


                                                    35


« Il est heureux que la nature du cheveu et celle de la peau » me disait mon amie Nicole, coiffeuse à la Bourboule « leur permette  d’être arrachés l’un à l’autre ; surtout si l’on est, comme la reine Brunehaut, attaché par les cheveux à un cheval au galop » ( ce que je suis, ce que nous sommes tous) « mais il serait sans doute moins douloureux de couper les cheveux au ciseau » a-t-elle ajouté, forte de son expérience professionnelle. Nous nous sommes regardées : et qui peut dire ce que nous ferions de notre intégrité retrouvée, de nos esprits libres, si nous nous trouvions ainsi délivrés de nos chevelures de morte-pensée ?


Voyez ! Sur les grèves gisent déjà, pêle-mêle, comme des sorts désenchantés, des sacs à main et des réfrigérateurs, des panneaux publicitaires et des bottes dernier cri, dernier cri d’agonie du rêve boursouflé, percé de part en part : toute cette laideur marchande, cette pléthore voisinant avec la misère, cette inhumanité.                             Nicole et moi, nous avons vu des mains sortir de terre et se tendre vers le ciel, comme des étoiles.


Oserons-nous déchirer le voile pour contempler le vide de nos cœurs ?


 


 


 


 


                                                    36


Une fourmi sur le goudron poursuit son chemin erratique et inspiré ; une somnolence attristée pèse sur ces nuages lourds qui se fondent et se défont.                              Le chauffeur du bus 44 plonge son regard tout droit devant lui et son âme penchée disparaît sous terre , dans quelle obscure profondeur ?


J’ouvre les yeux, dans mon esprit comme sur un écran la lumière jaillit d’elle-même .


Comme l’eau bout à cent degrés, l’air en ébullition pétille à la lumière du jour.


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


                                                     37


Les enfants courent, leurs petits corps tendus par l’afflux de la vie, leurs rires sous le ciel sonnent clair, et confrontés à leurs cris innocents, au défi radieux de leurs bouches qui rient, la mort semble un mensonge insolent, l’idée de la mort, une insulte.


Ma pensée déliée s’échappe, flotte au-dessus de mon cœur qui écoute : à la crête écumante des cris, dans ce joyeux charivari de voix perchées, les rebonds du ballon sur l’asphalte et le mur, le battement de la porte, la course échevelée du vent, le souffle qui respire en moi, le bourdonnement de mon sang, le silence vibre comme un accord secret, magistral, une harmonie majeure, déjà pleine de tous les souffles, offerte à tous les surgissements.


Dans le ciel ouvert les oiseaux vont et viennent, et leurs cris percent mes émotions vagabondes.                       Je porte un nom qui n’est pas le mien, les nuages me dessinent un visage de circonstance : mots voyageurs, nuages, métamorphoses ; quel est ce mot, ce nom que nul n’a prononcé, ce langage inscrit dans nos tréfonds en lettres de feu, ce visage qui sera tien ?


 


 


 


 


 


                                                    38


Dans le fourré des craintes aveugles qui griffent mon visage incertain, dans les sombres taillis de la fatalité, les ronces de l’anathème où mon corps est parfois contraint comme dans une gangue, je dis ton nom dans un souffle, espace de ma liberté : indicible est ton nom, mais ce souffle qui est mien devient la voix qui me répond.


 


Dans le ciel ouvert les oiseaux vont et viennent, leurs voix percent mes émotions vagabondes comme nuages désordonnés, leurs cris modulent les inflexions de ma voix.


Tout est voix, tout est silence.


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


                                                     39


Ce matin, sans le savoir, une fée m’a sauvée. Quelque chose de nouveau est né de sa frêle voix pointue, et j’ai su ce que chanter à tue-tête veut dire … Petite voix pétulante, parfois éraillée tendrement, écume de voix brisée sur des rochers amers, et chevrotante aussi, comme celle d’une toute petite vieille dame ; et voix d’enfant impétueuse, tempête d’éclatante vigueur, triomphant du tumulte brouillon des sorts jetés au monde.                                  Plus forte que le fracas des vagues, plus vivante que la rumeur lancinante des hommes, voici la sirène ailée ;  derrière l’envol des mains pâles sur la harpe, voici le jeune visage à la bouche sage ou tordue, chantant avec une application farouche dans la langue étrangère des humains, si bien apprise, et si savamment détournée de tous ses miroirs ; voici l’exercice périlleux de réenchantement, accompli avec toute la folie nécessaire.


Et le Chat s’est lové contre mon cœur criblé de doutes, ce chat dont les yeux s’ouvrent sur de savantes profondeurs, petit Dieu aux oreilles pointues, mon ami qui mord et qui sourit, et qui jamais ne s’est trahi. Il court quand il veut courir, chasse et dort à l’envi ; ignorant de tout, il ne veut pas savoir, et peu lui importe qui il est, qui je suis, car il ne doute ni de sa présence, ni de la mienne.


 


 


 


 


                                                    40


Voilà donc à quoi sert de ne pas savoir :


A ne pas trahir la vérité, à ne pas gâcher le subtil,            à ne pas enclore le champ des possibles                    à ne pas affliger le mystère …


Et voici le secret du vent : la vérité est liberté, elle n’a pas de visage. C’est ainsi, je ne sais comment, que le sens triomphera des mots.


Soyons vides, de peur d’être possédés : tout est vertige !


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


 


                                                 41


Partout, sur la terre, dans le ciel libres de pensée, le frisson enchanté des feuillages et l’irrésistible puissance du vent ;   et cette légèreté à couper le souffle.


Je respire enfin librement, tutoie l’air bienheureux.         Tu sens bon ! Tu sens l’odeur vivace du sous-bois après la pluie, l’arôme poivré des pins mouillés, l’odeur puissante de la vaste mer au petit matin, l’ardente odeur de la vie.


De partout, l’invisible Beauté s’élève comme un cri,         si fort que mon cœur prisonnier ne cesse de s’envoler.   Quelle est cette beauté immanente dont l’ultime expression  est invisible aux yeux, dont l’invisible est l’ultime expression ? Beauté si accessible, si évidente à mon cœur petit comme un oiseau, beauté telle que mon cœur s’échappe de mon cœur, bulle projetée tout soudain dans une totale, lumineuse stupéfaction…


Je plonge mon regard dans les yeux du rêve, je marche sur mes pensées : je suis chair de l’esprit, esprit de la matière, et je clignote avec chaque étincelle du temps, et chaque instant me voit vivre et mourir.


Beauté !  Je te respire et tu viens à moi comme le désir éperdu de mon propre cœur, comme le souffle neuf d’une liberté retrouvée, l’ivresse pure de la joie, et ce désir qui s’élève trouve en lui-même son exaucement : tel une bannière éblouie, le désir scintille au large de la paix       , comme le miroitement d’une mer infinie, le souffle inextinguible du vent.


 


                                                    42


A chaque soupir je rends les armes, je capitule devant l’invisible ; mes yeux se noient et la perspective de l’infini soulage ma raison fatiguée.


Tu es l’inspir et l’expir, la plénitude et la vacuité, le tout et le rien ; et tout a un arrière-goût d’immensité, et simultanément un goût de plénitude, car rien ne peut exprimer cette parfaite transparence que la chair du monde traverse sans la rider, cette nudité silencieuse, habitée du seul délice d’être.


Je crois qu’il est un œil ouvert dans l’obscurité, un œil grand-ouvert, aimanté par la lumière, un œil qui voit au-delà de la vue et fait surgir de l’invisible ce qui n’était pas encore.      Je dis que cet œil voit parce que voir est ce que fait l’œil, mais l’objet de sa vision est en lui, il n’y a pas d’objet.


Et cet œil est aussi œil du cyclone, infime point ouvert comme une porte minuscule dans l’abyssale nudité du cœur, un puits sans fond où la fulgurance se mue en total abandon.


Œil qui ne tombe jamais endormi, ne s’attache pas à ce qu’il voit, ni même à voir, mais demeure solidaire de cet indicible consentement, de cette plénitude accomplie que fait surgir le silence, de cet indéfinissable parfum, essence pure du mystère.


 


 


 


 


                                                43


Je suis un point d’interrogation.                   Ponctuation minuscule et indéniable, petit point lumineux que rien ne peut arracher à lui-même et qui ne cesse pourtant de s’évanouir, infime pépite qui se confond avec le jour.                                                   La nuit je dors avec mes pensées, elles se couchent avec moi, sachant ce qu’elles peuvent en attendre, à peine de quoi se nourrir, se mouvoir un peu.                             Sans doute est-ce de la nuit que nous avons peur, cette nuit en nous et au-delà, qui est un état d’âme cruel, sans alibi, irrémédiable, sans recours.                             Mais c’est aussi dans la nuit que s’ouvre cet espace non-géométrique, comme un fond-de-réalité cristallin, un paysage sous-marin révélé par une claire transparence.          Partout l’esprit chante un hymne à la matière silencieuse, un chant d’outremonde qui fait vibrer la transe des atomes. Oserons-nous ouvrir nos yeux dans le noir ?


Permettez que j’appelle l’oiseau Sankofa à jeter un regard sur ce brouillon de cinquante-six grammes qu’est ma vie … L’oiseau Sankofa rend leur nom oublié aux choses ; l’oiseau Sankofa remonte le temps, fend les ombres et d’une vertigineuse hauteur, fond sur la terre éblouie, à l’instant précis où brûle encore la flamme du rêve.


Oiseau Sankofa, oiseau, reviens-nous, ramène-nous à l’aube du temps, montre-nous un de ces instants cruciaux où tout se joue, ramène-nous avant l’espoir, avant la peur, entre conscience et joie infuse, entre la sagesse profonde et l’enfance irréductible.


                                                 


Est-ce bien moi qui rêve, ou le monde qui dort ?


Nous avons imaginé ce monde , peu à peu , nous l’avons façonné, modelé à notre image, parce que nous l’avons pensé, mais en réalité nous ne savons pas ce qu’il est en dehors de notre pensée, et en vérité il n’existe rien de descriptible, en dehors du fonctionnement de notre esprit.


La matière que nous touchons, dont nous sommes faits, est un vide semé d’infimes particules ,et plus le regard pénètre en elles, plus l’infinitésimal se résout en énergie, plus l’inconnu devient l’inconcevable. Il est des couleurs, des sons perçus des abeilles qui demeurent étrangers à nos sens.


Nous avons peu à peu défini les contours de ce monde, nos perceptions se sont ajustées, et nous le voyons tel que nous le pensons. Nos yeux voient des formes compatibles avec notre prisme mental, le fruit d’appréciations portées sur nos perceptions, des chimères : créations hybrides de sensation, de sentiment et de pensée qu’autorise la grande latitude que nous concède le réel, que l’énergie concède au modelage psychosensoriel. Le terme de « matière », avec ses connotations de permanence, de solidité, de densité, est-il bien adéquat pour désigner cet espace semé de points en mouvement ?                                         Nous habitons le monde stable de nos conclusions, un monde dont la réalité, relative, éphémère, est à notre mesure, à la mesure de notre expérience acquise.                    Mais notre pensée envahissante nous étouffe, nous masque l’inépuisable champ des possibles. C’est dans notre gosier que s’enfonce l’arête meurtrière de notre logique.


                                              


Stridentes pensées affamées qui se repaissent de nos chairs, dévorent nos étroits cerveaux .                         Nous avons nourri nos esprits de rhétoriques fonctionnelles, vouées à effacer la perspective du vide, l’énigme du réel, le sentiment de notre insuffisance, le constat de notre ténuité. Ce que nous prenons pour un réalisme de bon aloi ressemble à un conglomérat fétide de fatalisme morbide, d’impuissance  désespérée, convertis en un pragmatisme cynique, réducteur, en un déni dépréciateur de la grâce, du mystère de notre existence, de la beauté, de la merveille, du caractère précieux de ce qui est, de ce qui vit.


Nous avons tout misé sur l’utilitaire, des brutes policées des écoles de commerce aux polices brutales des rues, nous avons fait de notre monde un lieu de contraintes et de coercitions, de violences institutionnelles, de mépris déguisé de l’altérité, un monde d’avares et de voleurs, un monde stérile, privé d’humour, de fantaisie, de générosité, de douceur.


Nous avons admis comme choix légitime le chacun pour soi et l’indifférence cruelle, et inscrit dans la marge les élans fraternels, dans la rubrique « utopie solidaire » : et institutionnalisé le rite expiatoire du Téléthon, noyant dans une orgie sporadique de bienfaisance fantasmée l’indécence réelle de notre quotidien.


Nous n’avons pas encore vu le jour.


 


 


 


Pas plus que la pipe de Magritte n’est une pipe, la poésie ne s’écrit avec des mots, les poètes le savent bien.


Elle nous précède, nous devance, nous rencontre, nous accompagne, nous met au monde.


Un jour peut-être nous verrons le soleil à travers la pluie, et ce ne seront plus pluie et soleil, mais ruissellement de lumière et larmes de joie dorée, égrenée en cascades de notes cristallines.                                            Nous verrons pleuvoir le soleil et rire la pluie, et nos bouches ne seront plus que chant. Nous verrons s’animer les murs et toutes les grilles des jardins glisseront à terre comme des cheveux dénoués. Les fleurs enjamberont les vases et le vent d’été s’engouffrera follement dans les maisons .


Viendra le temps des rêveurs et les rêveurs donneront vie à leurs rêves, comme leurs père à ce cauchemar viriliste de béton et d’acier. Nul ne peut enclore le souffle !             La vérité est liberté : elle n’est pas arrêtée et ne peut être détenue.


Viendra le temps des rêveurs et seule la joie te dessinera un visage, être qui n’est personne , qui est tout, être de tous, vibrant infinitif.                                        Peut-être quitterons-nous le langage du connu et inventerons-nous la langue de nos rêves ; alors, monde second né d’un état second, nous réveillerons les murs de notre joie première, car la liberté seule est vérité, et l’absolue liberté n’est pas l’illusion du pouvoir : aussi nous changerons d’histoire, tout simplement , comme de chemise.


 


Nos mots ne seront plus contraints, nos images cesseront de nous clouer, figeant dans l’espace invisible le monde mort, et nous réveillerons les murs, et nous réveillerons les morts.


De nos yeux jailliront de riantes merveilles, et plus personne ne saura quel était son nom, du temps des rêves morts.


 


Car il se peut qu’un jour nous submerge l’inconcevable réalité. Ce jour où le soleil inondera la pluie, ayant retrouvé la douceur jumelle des larmes et du sourire, je rejoindrai larme et sourire, et je serai comme le vent qui porte tous les parfums. Et le cœur plein de toi, mon clair-obscur, mon amoureux secret, je danserai sur la route, et tous les chemins seront miens, car tous danseront avec moi.


Un jour de cette vie, le temps s’arrêtera pour moi, et je danserai, et je serai de toutes les joies. Comme un avion le mur du son, je franchirai le mur du silence.          J’habiterai ce dernier instant, ce premier instant éternel, et j’éclaterai d’un rire d’enfant devant les masques de la mort, au nez de ma propre peur ! Car tout me rappelle à la vie.


                               


 


 


 


 


 


J’ouvre les yeux, la lumière jaillit comme sur un écran.     L’air en ébullition pétille à la lumière du jour.


Dans le ciel ouvert les oiseaux vont et viennent, leurs cris percent mes émotions vagabondes.                    Nous ne sommes pas en possession des choses.          Nous n’avons rien d’autre que nos vies.                 Peut-être nous reste-t’il un jour, un seul, pour nous rappeler que nous sommes déjà, et depuis toujours, en train de marcher sur le vide.


Au-dessus de nos têtes, sur toutes les places du monde, le bleu aigu de la liberté traverse le temps comme une flèche décochée vers l’infini.                                    Je n’ai pas encore vu le jour.                         L’oiseau non plus mais il chante d’abord, et le jour vient.