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AUTEUR-E-S

32 - Marie-Anne Bruch

EXCURSIONS À TRAVERS PARIS

 


Café Le Calumet – Rue Notre-Dame des champs – 6ème arrondissement – 23  septembre à 11h20

 

C'est toujours le point de chute des lycéens alentour, comme il y a trois décennies et demie, sauf que je ne suis plus d'un millésime assez récent pour y faire bonne figure. Bar-tabac ordinaire, des petites tables carrées en formica et des sièges recouverts de skaï rouge. Moche mais convenable. La déco n'est pas plus belle ou plus moderne qu'autrefois mais on sent que des efforts furent faits pour la remettre à neuf. À mon époque, c'était le bar le plus pourri du quartier et celui qu'on privilégiait les jours de dèche, c'est-à-dire souvent, sans crainte de déchoir. Cela ne m'étonnerait pas que le statut de ce bistrot n'ait pas changé dans la tête du jeune voisinage. C'est ici que j'ai rencontré mon premier amour à l'âge de dix-sept ans. D'ailleurs nous nous étions déjà rencontrées maintes et maintes fois auparavant. Mais parfois les rencontres glissent sur notre esprit comme une pluie sur le plumage d'un canard – et d'autres fois c'est une collision de plein fouet et sans rémission.

Pas de doute, je suis ici la doyenne, clientèle et personnel de service confondus.

À l'époque j'avais un an d'avance et aujourd'hui j'ai l'impression d'avoir trente-cinq ans de retard. Comme un voyage dans le temps qui se serait trop bien passé et qui me ramènerait sur les lieux d'un crime dont je fus à la fois l'accusée, le témoin et la victime. Que deviendront nos jours heureux, passé quelques années ? Peut-être en pleurerons-nous, à la lumière de néons plus vifs ou de chandelles plus tamisées ? Crudité de la clairvoyance ou fumeroles de la nostalgie. A priori je serai toujours malheureuse et inquiète mais a posteriori je serai toujours ravie des longues traversées accomplies.

Derrière le comptoir, le personnel est asiatique, et montre une impassibilité pleine de discrétion et de diligence, comme si ces airs foncièrement indifférents constituaient le summum inaltérable de la bonté.

Devant le comptoir, les hommes sont tous bâtis sur le même modèle, quadragénaires à lunettes, au menton verdi par une barbe aux velléités de poussées plus très fraîches, au blouson couleur de réglisse longuement mâchouillée. Y avait-il le même genre de clients dans les années quatre-vingt ? J'étais trop jeune pour les voir. Trop jeune pour voir autre chose que les miroirs aux alouettes où je me trouvais belle et intelligente – en banale idiote que j'étais.

Mon bonheur d'autrefois me fait pitié mais peut-être qu'alors je savais des choses que les adultes doivent oublier pour pouvoir subsister et tenir leur rôle bravement.

Je quitte ce bar avec le sentiment de ne pas pouvoir y pénétrer, au présent. C'est dans le bistrot du souvenir que je viens de prendre place et de siroter un café.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


Café du métro – angle de la rue de Rennes et rue du Vieux Colombier – 6è arrondissement – lundi 3 octobre à 10h50

 

 

 

J'ai trouvé une place juste à côté de la bouche de métro Saint-Sulpice et les passants sont obligés de longer ma table de très près – me frôlant parfois. J'ai habité rue de Rennes entre mes dix et mes treize ans et demi. Ce fut mon premier logement parisien et la rue de Rennes représentait pour moi la quintessence de Paris – la colonne vertébrale de la capitale et sa substantifique moelle. Forcément: à douze ans on se croit au centre de la vie, peu conscient de l'espace et du temps en-dehors de son propre corps. À l'époque je voyais Saint Germain, en bas de la rue, comme un pôle négatif, vers les cendres refroidies des sinistres années cinquante, après lesquelles Juliette Greco avait haï les dimanches, et la Tour Montparnasse, en haut, polarisant toutes les attractions et les motifs d'excitation, colorée, musicale,  moderne et vivante. Aujourd'hui cette rue est pleine d'une froide austérité automnale mais, dans ma mémoire, le soleil des années 80 irradiait tout le quartier et jusqu'à mes rêves nocturnes. Non pas que mon enfance fut radieuse de bout en bout – loin de là ! – mais mon esprit devait être suffisamment vierge et impressionnable pour capter les rares rayons de passage. Je m'attendais à trouver ce matin dans cette rue une population chic et bourgeoise mais les visages et les tenues respirent plutôt les longs labeurs sans joie et les réveils déjà las et fatigués. Beaucoup ont le smartphone en ligne de mire et plongent dans les entrailles du métro sans le quitter des yeux – tel l'homme grenouille s'agrippant à son maigre tuba – et il y a sans doute dans les téléphones portables cette vertu d'oxygénation trop sous-estimée. J'habitais il y a quarante ans au-dessus du cinéma nommé à présent l'Arlequin : il s'appelait en ce temps-là le Cosmos et ne passait exclusivement que des films soviétiques dont, ma mère et moi, nous observions les affiches avec un mélange de crainte et de réprobation, comme si une horde de chars russes allait sortir de cette salle et nous écrabouiller illico. Nous regardions aussi la boîte de nuit attenante, et sa glauque enseigne titrée "le Caramel", avec un dégoût mêlé de pitié, tant les hurlements féminins de ce lieu de perdition scandaient scandaleusement (ou horripilaient horriblement) nos pauvres sommeils en lambeaux.

Tout cela n'existe plus maintenant, sauf dans ma tête et peut-être dans celle de ces hurleuses en détresse.

Et, sous le torrent de la mémoire, il m'apparaît que cette préadolescence ne fut pas si lumineuse qu'on veut bien le dire mais, au fin fond de certaines ténèbres je trouvais matière à projeter de jolies et bizarres fantasmagories et les rares bouquets d'étincelles prenaient d'autant plus de relief et de panache. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


Bar restaurant "les cerises" avenue de Suffren, 7è arrondissement

Lundi 10 octobre 2022 à 11h10.

 

 

 

Était-ce dans ce café, ou plutôt dans son ancêtre au même emplacement, que je venais en 1993, tel un solitaire pilier de bar, me reclure dans l'arrière-salle, calée entre un mur aveugle et une porte de toilettes battant à tout vent, et coincée toujours davantage entre ma myopie sourcilleuse et cette timidité qui ne regardait personne et dont tout le monde se fichait ?

En tout cas c'était bien avenue de Suffren, artère huppée et souvent déserte, où s'égarent de temps en temps des groupes de touristes en quête de Tour Eiffel, que des jeunes femmes seules en doudounes débraillées viennent humer l'atmosphère feutrée et discrète des beaux quartiers et semblent méditer sur le pourquoi et le comment.

En 1993 je m’interrogeais sur la différence entre pouvoir et vouloir car j'étais capable de choses bien peu désirables et je m'écrasais sans cesse le nez sur la muraille de l'Inaccessible; tout était à sa bonne place cependant – mais c'est moi qui n'y étais pas.

Aujourd'hui je suis assise à proximité de deux gros ours en peluche, encadrant l'entrée de ce bar comme des sentinelles démantibulées et mollassonnes, et je songe que le quartier des Gobelins a essaimé cette mode velue et régressive dans tous les endroits de Paris en panne d'imagination décorative.

Ici, les jeunes sont habillés avec une élégance de vieux dandys rabat-joints – manteaux à poils longs et chiens rasibus – et je préfère les styles estudiantins plus relâchés et plus contestataires mais tout ce petit monde n'est pas là pour me plaire.

À vingt-deux ans on est tellement soucieux de cacher ce qui n'intéresse personne qu'on ne songe même pas à montrer ce que tout le monde pourrait nous envier.

Et déjà j'écrivais mes petites proses bizarroïdes, au fond de ce café sinistre où la tabagie faisait rage et nous enveloppait d'une atmosphère de rêve sépulcral. Avais-je raison de trouver poétiques mes textes quand je notais : "les fleurs ont trop de lèvres pour articuler distinctement le bonheur mais ta bouche n’a pas assez de pétales pour le malheur. Ainsi va l'erreur à minuit. L'heure où les deux plateaux du sablier sont mal équilibrés. Je ne crains que l'orage qui flétrira tout ça. "


Mais il est presque midi et je vais partir.