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AUTEUR-E-S

33 - Sandrine Cerruti

Poèmes



méduses

 

 

lors               il apparait                 là

le lieu des suspensions                        toutes       

le ponton                      

celui de l’entrer en marche vers l’ignoré

 

au surgissement           se laisser pousser en attraction

quitter le sable à mesurer le temps ordinaire

et depuis les pieds devenus les seuls guides       entendre            écouter eux seulement

et happée                oui être happée en direction de l’interstice       

celui de l’appel au ponton apparu

les fibres tassées          

suivre à l’aveugle les veinures du bois

elles sont le balisage éphémère                 le chemin                 chemin d’aller-voir

celui de la révélation

révélation là

là     

oui à l’entrebâillement                  

là où la lumière ne s’annonce pas               là                       intervalle à la vision

 

                              vision en voute inversée

celle des constellations aquatiques gélatineuses du par-delà-du-dit des méduses

 

elles viennent

      

altesses mutiques sans squelette ni poumon pas de cerveau

leurs  déplacements en agrégats toxiques              

le silence fluorescent des globes visqueux

manifestation de leur persistance fossile         

leur obstination d’organisme résistant à l’incommensurable

celui de tout avant          de tout après        des par-delà à évider tous les possibles

là est leur révélé           le sans commencement           ni fin              

sans extrémité

 

plus de centre

 

infinités                  

le dévoilé à l’espèce observatrice entre deux planches

 

 



corde


 

tambouriner

les pieds

rêvez

allez-y        rêvez à sa fin par précipitation

sa pendaison         incessamment        l’exécution à bas coût

 

jamais vous ne les verrez tambouriner ses pieds

leurs tapotements           ceux de la traction de l’exécutée par gravité

gravité                    gravité est  bourreau

ultimes frictions au sol de la condamnée par nœud coulant

dernière gigue en suspension

danse secouée              non          vous ne la verrez pas non plus

pas de ballet terminal

le grand ballet épileptiforme en trois actes           asphyxie       inhibition      compression

 

non

ne scruterez

pas                pas sa jolie tête cyanosée     

pas la compression des carotides            pas jusqu’au décès                      non

ni l’apparition des pétales violacés formant couronne mortuaire autour du cou

 

privés

vous serez privés du grand final       son raffinement tant attendu

privés de la discrète oscillation du cadavre     

sa chute pesante            celle de la brune au tragique exemplaire           

pas d’exhibition à vos fourches patibulaires                votre fierté

 

non-aligné son corps         

le sien ne se placera pas dans l’axe des par-vous-châtiés

 

parce que non

n’espérez pas la très attendue       

il y a annulation                  

annulation de la redite              redite tragique d’Antigone

 

car celle-là n’est plus l’Antigone aux cheveux d’impasse

 

peroxyde d’hydrogène

elle est la peroxydée antigone

l’antigone aux cheveux de corde      

de corde à jeter par-delà les enceintes

                        à enjamber les murailles      

corde à déserter vos potences en répétition         

            

blonde-antigone-au-monde

 



belladone


 


tu l’as bien voulue l’ingestion au premier baiser mal dosé

 

ça t’a bien grisé tous ces baisers à excaver ta propre tombe

baisers

des baisers

que de baisers

et de creuser         insistants           encore             

 

lors te voilà l’entreprenant autofossoyé

c’est bien fait        

tu ne l’as pas volé                       non                franchement pas volé

autocouronné épris

autoproclamations désirantes  

 

et tous ces mots

les mots aveugles de tout le monde          

tes pensées salivaires               glaires amourachées

                   

tu ne t’es pas méfié de la fille des friches

 

oui toxicité                            toxicité annoncée oui  

ses rétines à la convexité photogène         leurs concavités brunes

la densité suspecte des ondes olfactives      

la ligne d’épaules            cloches hermaphrodites resserrées refermées

elles ploient               

tout le corps s’affaisse

 

empoisonnement massif à sa totalité alcaloïde

 

 


Sandrine Cerruti juillet 2022


 

charnier


 


il est avibratoire

il est inchanté le chant de l’oiseau des charniers

 

pourtant c’est celui que l’oiseau ne cesse de chanter

 

il est l’éternel imperçu

le chant dont nul ne peut attester

chant-tu-au-monde

parce que son chant en forclusion est celui du premier charnier

celui du charnier fondateur             

syrinx tu aux ondes humaines

syrinx impotent aux alarmes

alerte invalidée au premier chant tu

 

sonde des charniers

sonde à  stratigraphier le charnier

charnier mesuré à l’aulne de l’humanité désertée d’elle-même

humanité autoexterminée

humanité pendue-perdue-suspendue aux rebords mutiques de ses charniers

de la totalité des charniers depuis le premier            tout premier charnier

charnier mère charnier originaire

 

celui aux êtres             précipités

 

être décimé

être exterminé

être génocidé

 

son chant que nul ne saura percevoir             c’est celui des hécatombés

c’est l’inchanté de l’oiseau veilleur

oiseau ton chant mort-né                     

chant renversé au rebord du premier des charniers      

 

nul n’entend la grande ode muette


très grande ode au non-être


c’est parce que son chant est disparaître


 


Sandrine Cerruti Juillet 2022