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AUTEUR-E-S

4 - Matthieu Lorin

Le tour de moi en 31 insomnies

Matthieu Lorin : matthlorin@yahoo.fr


(Recueil protégé par la SGDL sous la forme de l'empreinte numérique 47511 et paru en avril 2022 aux éditions Port d'attache)


 


suivent les premiers poèmes du recueil...


 

Le tour du moi en 31 insomnies

 

 

1

 

 

 

La porte vermoulue des rêves est scellée.

 

Si la serrure semble prête à céder, personne n’a jusqu’ici tenté de la forcer comme on le ferait d’une grange en ruine pour y soutirer bêches, fourches et cordages.

 

Devant la porte, à seulement quelques pas, une croix en bois : la tombe des rêves avortés.

Qu’on la traite au xylophène avec la plus acharnée régularité. Deux passes pour du préventif, trois pour du curatif. Et que l’on grave dessus :

 

 « Ici ne repose pas celui qui jusqu’à son dernier souffle combattit les horloges de la mort et fut rejeté par la nuit. Pas de planche de salut pour celui qui recherche des vers, quels qu’ils soient ! »

 

 

  

2

 

 

 

Le coffre des souvenirs se range désormais en quinconce dans ma mémoire, signe que le temps fait son effet.

 

Il faudrait peut-être mieux enterrer les prochains entre le cadavre décomposé d’une gloire attendue - quoi de plus triste qu’une étoile rongée par les collemboles – et un avenir que je n’imagine plus accessible,

 

même en passant par la petite porte.

 

 

  

3

 

 

   

Le temps avance en moi comme une flaque sur le chemin qui attend la pluie. Le chemin le plus tortueux pour se rendre d’un rêve A à un rêve B reste celui de l’insomnie…

 

Pelures de poèmes géométriques coincés dans mon crâne.

 

 

 

4

 

 

 

Ce matin, il me restait un morceau de nuit collé sur la paume de ma main. Je l’ai pris et lancé à terre, espérant qu’il se brise, qu’il se perde sur le parquet de la chambre comme une pièce de puzzle parmi d’autres pièces de puzzle.

 

Il n’en fut rien : le morceau a rebondi et est parti se terrer entre la commode et le bureau, l’endroit le plus sombre. Ma paume s’en est débarrassée comme on agite frénétiquement sa main pour finir de décoller un pansement.

Il y reste une marque blanche en forme d’étoile ou d’astérisque boiteux : la nuit a signé son crime.

 

Et j’entends déjà gratter derrière le tiroir, tout au fond de ma mémoire…


 

5




Encore plus malléable qu’un tuyau de plomberie à qui on fait faire des pirouettes, prendre des angles improbables, je vais au-delà des 360 degrés.

J’épouse les contours d’un mur, glisse derrière un meuble, longe une plinthe et me confonds avec elle.

 

Discret, je suis un frein tambour qui laisse la gloire au cadre qui le porte…

 

 

6



Le temps disponible, je le broie comme une biscotte de façon à le réduire en miettes, à pouvoir le balayer sous les meubles.

 

Mais dans mes nuits d’insomnie, mes longues nuits d’insomnie, celles où la peau correspond aux écailles du temps, où le combat mené n’est qu’intérieur, dans ces nuits-là, lorsque je descends les escaliers pour boire un verre d’eau, me dégourdir les jambes, calmer mes muscles qui s’agitent comme une araignée avant que le produit xylophage ne fasse effet et la laisse comme une boule de mort au bout de son fil de linceul ; dans ces nuits-là, souvent, mais rien n’est jamais acquis, quelques miettes des biscottes du Temps crissent sous mes pieds.



7

 

 

Les rêves sont devenus urticants.

 

Ils grattent mon cerveau au grain 80, espérant sans doute trouver, à force de ponçages répétés qui je suis.

Ils ne comprennent pas que je suis ailleurs, dans un endroit que je ne connais pas, et qui ne me connait pas.