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AUTEUR-E-S

41 - Patrice Parthenay

Notes

LIRE ECHENOZ

 

 

 

Un vieil ami, Pierre, me demande d’écrire là-dessus : il voudrait grosso modo avoir envie de lire Echenoz, grâce à moi.

Mais qu’est-ce donc qu’il me demande encore là…

Surtout, que dire ? Eh oui, c’est ça : que dire d’à peu près intelligent ? Et d’élégant ? Et cela, un poil amusant en plus.

Quoi écrire ?

Que faire ?

 

Echenoz, c’est tellement bien ! C’est trop cool ! C’est drôle et ça coule, fond et forme : c’est drôlement fluide et rigolo. Tout y coule de source, où nager en douce, et vital, en un long fleuve, et tranquille, quoique surprenant souvent, et limpide, vers une mer presque sans intérêt (et tout est dans le presque) !

 

« Le plaisir du texte », c’est vraiment, chez Echenoz, le texte ! On le lit pour le lire (dans l’attente lente de discrètes jubilations, secrètes, presque inexprimables). On ne le lit ni pour apprendre, ni pour la chute - pas Niagaresque ! Un de ses commentateurs (Thierry Gandillot) parle de « labyrinthe ». Le but, c’est le chemin.

 

 

Le fond sans la forme

 

Chez Echenoz, on n’apprend rien, mais allègrement, ou on l’oublie aussitôt ! ( franchement, à quoi ça sert de savoir le nombre de chemises emportées par Ravel dans son périple étatsunien – 60 – avec combien de pyjamas, ou de retenir qu’il existe une rose naine nommée Baby Masquerade. (Et ça, c’est louche : ça doit être antiféministe – mignonne, allons voir si les femmes, nées dans des roses, et masquées donc interchangeables)…

 

L’auteur Echenoz est évidemment très consciencieux à amasser tellement de connaissances inutiles, mais dûment retranscrites. (Evidemment, il ne se moque pas du lecteur, lui !)

 

Echenoz est bien gentil, mais il turbule : en général, il ne va qu’au saugrenu, au grenu, velouté, moelleux.

In « Les grandes blondes », Gloire ne boit pas qu’un verre, mais c’est uniquement pour un effet, non pas pour exprimer du sens. Effectivement, selon Bruno Blanckeman, in Les récits indécidables (Echenoz, Guibert, Quignard) : « tout roman de Echenoz est un attracteur de sens. (…) Jean Echenoz expertise des récits-pièges, construits sur le mode du contre-emploi, dont la légèreté garantit la profondeur. »

 

 

La forme avec ou sans fond

 

Echenoz veut cerner le monde, avec des parodies, le monde des lieux et milieux : « L’épopée malaise » (avec malaise, trafic d’armes et malfrats belges), « Envoyée spéciale » en Corée du Nord, « Je m’en vais » en Arctique, en Inde « Les Grandes Blondes ».

 

Echenoz veut cerner le monde des types de littératures - roman policier : « Cherokee », « Vie de Gérard Flumard », - espionnage : « Lac » et « Envoyée spéciale » en Corée du Nord avec barbouzeries, - biographies : Ravel et Zatopek in « Courir ».  

 

Echenoz fait des « Touts » à partir de riens !

 

Echenoz fait tout à partir de riens y compris avec des vies ! « Georges Chave (pas « cave ») vit de peu. (…) un de ses disques lui manque un peu. (…) Véronique surgit dans sa vie. Alors, il s’agite un peu. » in Cherokee, 1983. « Franck Chopin n’est pas de ces hommes qui ont eu très tôt un but dans la vie. » in Lac , 1989.

 

Echenoz a même avoué et, pris au vol, affirmé : « Un romancier, c'est un pickpocket. Quelqu'un qui attrape au vol une phrase dans la rue, qui accroche un parfum, qui retient deux mots dans une conversation quotidienne et y devine, sans trop savoir pourquoi, une pertinence romanesque, un embrayeur de fiction ». 

 

Finement précis, voire maniaques, ses textes sont diablement efficaces et drôlement étranges avant tout dans l'ironie éparse et par surprise. C’est une enfantine attente joyeuse : dans chaque page d’Echenoz, se niche une amusante et intéressante surprise et inconsciemment, on l’attend !

 

Les drôleries abondent ou bien plutôt les fantaisies avec l'improbable comme organisateur d'exceptions qui font la règle.

 

Du vide avec ces histoires qui tournent à vide, de l'ellipse, du transgressif léger et par l’humour, du digressif, une « attitude de détachement » (Bruno Blanckeman, in Les récits indécidables), une fausse désinvolture.

 

Echenoz, par exemple, c’est encore le mot pour rire par l’incongru du jamais vu, jamais lu : a-t-on idée d’un « Rouge à lèvres extraterritorial » ?!

 

Au fait, attention, de toutes les façons : « L’auteur est mort ! » Houellebecq et Echenoz l’ont très bien compris.

 

 

Patrice Parthenay,

A La Haie La Villotte, les 31 octobre-2 novembre 2022