La
page
blanche

Le dépôt

AUTEUR-E-S

5 - Jérôme Fortin

Divers poèmes

Extraits de Moralitudes


c'est d'abord l'été suant

le soleil noir et les roses

qui sentent

 

le parfum de l'espoir enfin

comme la sanie glaireuse

d'un abcès lunaire

 

crevé c'est ensuite la morte saison

balnéaire sans crème et sans viande

 

qui bronze et qui pense


*


tout ce qu'il y avait à voir a été vu

et redit avec la même langue saburrale

et entendu plus souvent encore

répétons-le une nouvelle fois

 

encore

 

telle l'incise fluviale

le train traceur et

le frimas fugace impossible

 

à photographier il faut alors se fier

au peu de mémoire qu'il nous reste

pour qu'il ne soit pas impossible

de tout répéter encore

 

une fois les vols déterminés

par-dessus des océans tournants des

continents fracassés

ou des étangs séchés


*


droit devant nous sans

but sans retour

 

en arrière

plans défilants de blés sauvages

 

qui dansent

les ajonc libérés

de leurs rameaux tant de fois

enchevêtrés

 

ah ce buisson de fleurs fauves

et lucides que l'on tente ici

de décrire!

 

comme on peut

comme on veut


*


il était temps

de se dire tout

sans se taire et sans

tomber en larmes et sans

faire écumer la colère cyprique

de nos vieux acides 




09/03/2022


Les heures sans.

Doute passeront.

L'écoute à tort.

Ou à raison qui.

N'entend pas ce.

Mot galvaudé la.

Rôme d'une boue.

Activée la vase.

L'argile qui au.

Fond abrite ton.

Amertume d'être .



08/03/2022


ah oui c'est vrai j'oubliais

combien incertain 


la fluidité

des mots aveugles


qu'on narre dans des écrans bleus


et qu'on trie

entre les balles


ça sonne vrai surtout










regarde ce train qui file vers

Helsinki regarde ce tracé minéral


laissé derrière lui dans la blancheur 


nue regarde la plaine boxée

et les étoiles mouillées




LE CHEMISIER BLEU


Tu avais pris mon bras, qui tenait le parapluie, que j'avais apporté avec moi, car je suis sensible aux provocations du ciel et consulte chaque matin les bulletins météorologiques. Comme bien des mammifères, je n'aime pas être mouillé lorsque je suis sec. Geste rarement spontané chez toi, comme chez moi d'ailleurs, que de se prendre par le bras. Peut-être parce qu'on n'a plus peur de tomber par terre lorsqu'on marche sur une surface égale.


Nous ne sommes pas très expressifs sur ce plan. 


Tu portais un chemisier bleu azur lavé quand je suis tombé amoureux. Je l'étais un peu avant bien sûr mais pas autant. Une brasserie végane rue Montmartre qui a fermée depuis. Comme tes yeux quand j'avais essayé de t'embrasser pour la première fois dans un clair de lune maladroit. Comme se tenir la main ce n'était pas tellement notre truc le bouche à bouche. On dirait des poissons disait un célèbre écrivain hispanophone. Nous c’étaient plutôt les petits bisous. Les tout doux. Sur les joues, dans le cou. Mon nez fourré dans le parfum frais de tes cheveux blonds.


Ou le bisou esquimau.


Ma vue est de plus en plus mauvaise et je vois de plus en plus flou quand je bequette des visages bénis. Geste rarement spontané chez toi que de me prendre ainsi par le bras. Remontant la rue de Rome si ma mémoire est bonne, fidèle à son souvenir. Tu portais, car j'aime me répéter, un chemisier bleu azur lavé comme un ciel ayant crevé ses milliers de nuages. Mais pas cette journée-là, celle que j'essaie de vous décrire avec tant de maladresse, celle qui a quelque chose à voir avec un orage et la présence anecdotique d'un parapluie. Tu devais plutôt porter ta veste de similicuir.


Nous avons gravi l'escalier de mon atelier de la rue de Moscou, six étages en tire-bouchon, je ne sais plus qui était devant qui et qui était derrière, et qui regardait le cul de qui. Nous étions un peu pressés dans ce colimaçon car tu avais un cours qui commençait dans cinq minutes. On a quelque peu galéré à démarrer Zoom car je n'y connais rien à ces conneries et ce n'est pas tellement ton truc non plus la technologie internet. Un cours de littérature russe ou en tout cas ça parlait de ces choses-là. Pour ne pas t'inhiber par ma présence que je considère toujours envahissante j'ai quitté l'atelier sous prétexte de faire des courses mais mon frigo était déjà plein. Car il est tout petit ce frigo, dans la mesure où cette cuisine est davantage une projection de l'esprit qu'une réalité physique vraiment tangible.


Mais il pleuvait, je crois l'avoir déjà mentionné, et sans ton bras tenant le mien, tenant le parapluie, la pluie ça emmerde et ça déprime. Et mon cœur battait trop fort d'avoir serré de si près ton corps contre le mien, pourquoi ça sonne si drôle ?  J'étais revenu à l'atelier après même pas un quart d'heure en me disant que de toutes façons mes scrupules étaient exagérés et que concentrée comme tu l'étais par nature ce n'était pas ma petite présence et son nuage de poussière insignifiante qui allait gêner le fonctionnement de ton cerveau. Pour qui me prenais-je donc pour me croire si envahissant ? Qu'est-ce que je raconte au juste ? Je m'étais assis avec un livre pour faire semblant de lire un livre mais j'étais bien incapable de le faire tant tu étais belle dans cette lumière orageuse penchée sur tes notes de cours.


Le cliquetis de la pluie sur l'appui de la fenêtre, puis une soudaine coulée d'or sur les toits et les cheminées situés juste en face de celle-ci, la fenêtre, celle qui donne sur la cour, je me répète peut-être, je n'ai pas envie de terminer cette phrase.


Mon cœur enflé comme une myocardite, j'écoutais ta prof parler de je ne sais quel auteur soviétique et me disais que tout cela était très bien, vraiment fameux. J'aurais bien mis le tout sur pause pour que ça dure un million d'années. Et quand la prof proposa un tour de table pour connaître les thèmes de vos dissertations, tu devins nerveuse et remuas sur ta chaise, trifouillant à l'aveugle dans tes notes de cours d'apparence pourtant bien classées...


Vite un mensonge. Vite une inspiration.


Et quand vint ton tour de répondre tu répondis, la voix grave, le timbre russe, est ce que le mystère peut être considéré comme un thème de dissertation valable ? Et voilà ces gouttes qui tombent comme des petites bombes nucléaires sur le zinc du rebord de la fenêtre. Je rêve souvent que tu reviennes de là-bas avec un nouveau sourire entre les oreilles      tes belles oreilles qui aiment tant le bruit du métal.


Paris, 26/02/2022



29/01/2022


ce qu'il y a de beau surtout

lorsqu'on regarde

ailleurs que chez soi

chez la voisine

par exemple



ou bien l'Étoile Vesper s'est éteinte ou bien un nuage s'est installé juste devant elle dans le ciel pour de bon ou bien je suis devenu sourd ou bien je suis devenu con



ouvre la porte ferme

la fenêtre les courants d'air

s'entrechassent dans tes cheveux verts



écoute

ce bruit de chute

ce flop

ce flap

le cri du criquet

qui pleure

la mandibule

écrasée

par terre

qui chiale

et qui gémit

dans l'indifférence

la solitude

la souffrance

l'oubli



28/01/2022


au milieu ou dans les marges

gloméris en boule

dans la litière orange


à bout d'espérance

gloméris en boule

les pattes racrapotées




27/01/2022



laisse ma peau tranquille





23/01/2022



rien qu'un peu

de pluie

un verre d'eau

pour colibri





et une seule goutte

d'amour

dans un ciel

tout gris





oui rien qu'un peu

de vent

qui monte 

qui descend




01/06/2022


et encore

il faudrait surtout dévisser

ce soleil chu


ce trou noir bouché


et les rires durs

les larmes lucides

les kilos d'amertume


c'est drôle encore

tomber et se luxer

la nuque c'est drôle

encore je ris


et de ses amis

songes futiles et coloriés

ses amis qui trébuchent 

dans sa tête râpée


tête de putois




SE TAIRE


plus rien  


qu'un mot  

petit comme le pli  

d'une paupière 








la musique blanche

éteinte sur un quart de ton

découpé encore

je vous raconterai







et du soir rien à ajouter

à ces deux lignes

faisant dix mots

qui en disent déjà assez

c'est faux 

car il faut bien

y ajouter

ceci ou cela 

c'est selon





se taire



joues mordues

de l'intérieur

c'est l'heure de se taire

c'est faux de se taire

c'est vrai que c'est faux

de se taire




rien à ajouter



SOUVENIR D'UNE CHUTE


d'abord décrire

cette neige alpestre

le dos au ciel glacé

lui rescriptant 

sa lumière de congélature


cette neige matinale

dure comme une patinoire

se casser les dents

en trébuchant 

vers elle


lèvres gercées

rien de compliqué

tes yeux 

parlons-en au présent

car je n'ai rien oublié

de leur éclat de lune rêvée



11/01/2022


limpide

le coulis d'eau

sur la paupière


où sont les sourires


dans la rue 

dans le bus

au marché aux puces


où sont les sourires




01/01/2022


Montre morte heures en pause le crocus suce le sol l'abeille sa corolle


Diptère endormi noyé à l'aube dans une larme  de rosée triste


Vache outragée lait tari cloche contrariée


Montre morte heures en pauses le ciel suce la rivière le crapaud sa limace



Fariboles sanitaires


A

enfants masqués trombone bouché confiture de canard  mouchettes enrhumées


B

à quelle heure avions-nous rendez-vous? il y a, sur mon billet un numéro de téléphone qui me paraît être le vôtre


C

amour de perlimpinpin poudre de foutre


D

l'abécédaire  ou l'expansion diluvienne de ces mirages fous

permission dérogatoire d'amour ou coït coercitif



20/11/2021


Ce soleil factice

Arrachant les ombres du sol et les pélicans

Qui s'enfuient 


de nous


Au large, la danse affolée

De leurs longues élytres 

Et notre étoile prisonnière

Des suceurs d'or et de jacinthes


Demain est une autre nuit

L'avenir pleurera les somnambules

D'un train déraillé




Ainsi clair voyait La Boétie


la nuit est longue

le ciel est bleu


nous sommes libérés

nous sommes prisonniers


il pleut des trombes

il fait soleil


nous avons vaincu

nous avons perdu


tout ce que l'on sait 

sera faux aux infos


corrodée


la mort cérébrale

moulinera sa crécelle rouillée


ainsi clair voyait La Boétie

l'oeil vif au coeur de la cachexie humaine


Paris, 01/11/2021



Southend


Ne t'ayant pas aimée ce suaire de ciel aurait été bien triste ainsi que cette station balnéaire morfondue dans sa morte-saison. Nous avons joué à l'arcade pour tuer le temps et tenté de saisir une vilaine peluche avec une grue miniature mais j'étais bien meilleur au flipper. J'aurais trouvé mortifère cette brise de mer ne t'ayant pas aimée comme je t'aimais cette promenade sans promeneur, ces vagues sans volute, se brisant sur ce littoral de roches déprimées ou bien n'étaient-ce que des éclats de béton armé noircis par la pollution on ne saura jamais. Et ne sachant quoi faire pour tuer ce temps long avant la nuit tu avais cherché sur ton téléphone et trouvé un long, très long quai, le plus long du monde je crois, mais long sur cette photo aérienne on aurait dit une erreur de géolocalisation. Sur ce quai nous avons marché jusqu'à son extrémité qui paraissait une barque tant il était éloigné, ce bout de quai interminable qui ressemblait à une chaloupe, plus qu'à un bout de quai, enfin, nous étions très loin du rivage et il commençait à faire noir pour prendre une belle photo.



Nuit, mauvaise humeur


A

Levé trop tôt. Cette étoile qui brille conne par-dessus ce croissant de lune triste. Ce cosmos vaste et inutile. Vite me recoucher jusqu'à midi.


B

Ce cliché du graphisme populaire du créateur avec la tête scindée en deux au milieu du front comme un couvercle duquel s'échappent en guirlandes festives des étoiles, des papillons, des fleurs et autres niaiseries. Ces poèmes qui ressemblent à des gâteaux d'anniversaire figés dans de l'azote liquide.


C

Le chagrin du ciel pisse sur le goudron éclaté des inclémences de l'hiver qui congèle les frêles bourgeons et exhume des profondeurs de la terre les cailloux et les étrons fossilisés. Les champs trop vastes qui sentent la vase, la merde et les engrais putréfiés les touffes impudiques d'herbe mauvaise qui empêchent les belles patates d'être rondes et les oignons d'être aussi jaunes que j'emmerde les radis.



soleil


Tempéré d'un soleil doux le soleil d'un regard amoureux les paupières entrouvertes sur une prunelle vert cerise ; un été idéal sans la lourdeur des canicules et de leurs eaux d'air. La plage d'une mer inventée seulement pour recevoir ses vagues molles.



Sauteries


1

La mirobolante Lissandre

Et la descente lisse

De sa fricative consonne


Qui sur le bord de la langue

Picote le nerf vif

De l'amoureux qui la nommant.



2

Ou qu'il pleuve ou qu'il soleil des ombres ou qu'un brouillard nous enveloppe de son météore flasque et perplexe la seule perspective est celle qui nous fait pleurer sans la moindre rixe.



Jalal

(À mon ami poète ainsi nommé)


Jalal du micro-centre de l'Afrique dû éteindre les rêves qui. Épuisaient le lithium qui. De ses batteries coulait. Par terre des flaques d'âme convergeaient lentement vers l'égout.

un soir de beuverie s'est terminé. Mal. Jalal lié par lui-même. À la rampe d'escalier d'une providence oubliée. Près de la Fourmi Atomique. Sous ce soleil jamais tout fait éteint germent encore dit-on des poèmes. Des floraisons. Des tortures abstraites. Et des déceptions soigneusement chiffrées.


dans son manteau élimé il égrène seul les mots qui. Au hasard du bitume gangrené des rues de Montréal le perdent.



Tonnerre


Dans le train pour Paris j'ai traversé cette petite ville nommée Tonnerre dont le soleil déclinant de novembre empêchait de bien voir au travers.



De dos


Les milles nuages éteignent

Les phares du ciel or


J'ai des spasmes de douleur quand je repense

À la muette distance

Qui nous a séparés hier


Mort de toi quand, de dos

Je regarde être triste peut-être

Une tête retenant

D'un seul tenant

Une larme tenace



Retrempe


Juste suffisamment de vide pour permettre

Cet écho ;

D'entendre à rebours

Cette folie qui.


Fictive et virtuelle

Cette parole toujours retrempée

Dans le même sceau

De la bêtise et.


Baignés dans la même atmosphère

Les mots durs de sens

Devenus muets

D'être trop souvent répétés

Pour rien ou.


si peu




Hiver

1

Il y a paraît-il

Des désirs qui se tordent

Dans ces reflets cendrés


2

ll faudrait

Pour quantifier la porosité optique

De nos idées noires


Un appareil

Muni d'une tête préhensible capable

De saisir vingt cauchemars


3

Oui c'est l'hiver

Point mort de l'ellipse

Froides octaves de l'année


Les oiseaux sont sans batterie

Se creuse en moi le trou

De l'attente  




Le parapluie


Pris d’un accès de météorologie, j'ai dessiné un champ de pression

autour de notre lit. J’y fais des prévisions synoptiques. J’y trace des ciels et des arcs-en avec un compas cassé. Je compare mes prévisions avec tes humeurs. Quantifie l’erreur de mes abaques et dresse des bilans erronés


Fatiguée de tant de fausses alertes, tu m'as quitté pour un haltérophile en disant : "Achète-toi un parapluie".




Spasmes, dérives


Comme le diapason qui

Résume le silence

En une note pure


Ce sanglot étranglé



Écoutille

Escoutilla

C'est à dire l'échancrure

Par où

Entre

Cette mer agitée



Seuls au monde

Les mains jointes

Sur le secret

De notre naissance



les motifs

des saisons

se répètent

comme

una

malédiction


au rythme

synchrone

des tambou

rinaires

du Congo


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La Porte Rose


I


Durant les heures, les minutes, les secondes et les kilomètres arrachés au temps, dérobés à la distance, petites étincelles de vie qui allument le feu d'une vie, de cette vie. Durant ces moments, durant ces voyages, durant ces naissances que l'on croit, dans l'erreur de sa joie, éternités. Durant le suspens d'un rire, la condensation d'une larme, le premier pas d'un petit être, le départ d'un long voyage à la destination inconnue. Heures enlacées telles les flammes d'un incendie. La passion de vivre.


II


On le voyait souvent durant les heures creuses des semaines marcher de l'autre côté de la rive, derrière les cygnes. On se demandait ce qu'il fuyait. On ne comprenait pas les grands gestes qu'il faisait de ses deux bras amputés jusqu'aux coudes. On le disait fou. On la disait translucide comme une perle.


III


La gaieté du paon et de son panthéon de couleurs. L'orgueil à son paroxysme. Les rêves éternels du sculpteur de diamant et du transcripteur d'étoiles. Il rêvait d'un train sans passager, d'un océan sans vague, d'un ciel sans nuage, sans le moindre coup de vent, sans la moindre brise la moindre surprise, sans que rien, jamais, ne soit transporté vers où que ce soit, vers qui ce soit. Plus jamais le moindre bruit. Plus jamais le moindre mouvement d'air. Il rêvait d'un monde sans le précipice des douleurs. Sans les vanités fatiguées.


IV


Soudain, toutes les couleurs du ciel se sont réunies dans un arc-en ciel. La fête fut trop courte.


V


C'est dans la fragilité d'un jour brisé en mille éclats de ciel que Jean-Pierre, pour la première fois, douta des milles vérités imposées. Il prit la scène en photo, pour s'en rappeler. Il y avait cette porte close dans l'angle de cette pièce vide que personne n'avait encore jamais ouverte ni fermée, ou alors ne s'en souvenait plus. Rien de ce qui un jour eut une importance quelconque n'en avait franchi le pas. Il y avait une pièce blanche et vide où personne ne mettait jamais les pieds et dont en ignorait l'existence même, ou alors on avait oublié. Il y avait une petite maison près du canal devant lequel un arbre aux branches courtes et aux feuilles maigres projetait une ombre timide.


VI


Nul n'avait jamais aperçu quiconque y entrer ou en sortir du moins par la porte rose que cachait si maladroitement l'arbre au tronc chétif. Il y avait tout un univers qu'on préférait ignorer car il s'opposait à la clarté du jour et ne contenait que des ombres mélancoliques. Il y avait une porte blanche dans l'angle de cette pièce vide que personne n'avait jamais franchie, ou ne se rappelait l'avoir fait, n'y voyant guère d'intérêt, guère de bonnes raisons de le faire ce jour-là. Ou le lendemain.


VII


C'est à Cincinnati qu'il avait enfin retrouvé un sens à sa vie, épluchant seul, une nuit, l'oignon du désespoir. C'est à Calgary qu'il perdit à jamais le goût pour la vie après une course à chevaux dans les rues endormies. C'est à Montréal qu'il découvrit avoir tout perdu lorsqu'il se réveilla en sueur seul dans son lit. C'est dans ses yeux à elle qu'il se noya un Quatorze Juillet, croyant avoir conquis le cœur insaisissable de la liberté.


VIII


Ayant pris le mauvais train, il se retrouva, une aube claire sur une plage sans sable et sans galet, une plage de roches lisses avec des crevasses molles dans lesquelles s'agitaient de longues anguilles.


IX


Là-bas au bout de la mer, l'horizon se mêlant aux nuages, le liquide et le gazeux se mariant au mépris de toute définition rationnelle. Dans ce paysage sans intelligence, sans la moindre densité se diffusait une calme lumière, douce pour les yeux, légère pour le cœur.


X


Il enleva son chapeau, balaya de ses épaules la fine neige d’un dépôt pelliculaire puis plongea dans l'étendu sans vague de la mer immobile. Autour de lui un sillon se propagea qui pour l'éternité le gardera en mémoire et le transportera partout et nulle part à la fois dans un voyage sans retour.



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Olga


ferme les yeux ouvre les tiens

dans un clair de ciel enveloppés reflets lactés de ta peau par moment de sous les couvertures découverte bouche d'un rose si tendre tel pétale fragile que bouche hésite à frôler de peur de froisser cœur innocent ferme les yeux ouvre les tiens peau porcelaine si fine qu'on s'étonne à l'étreinte sentir si chaud et vivant ton corps tel mésange blessée dans creux de la main plus doux que le duvet le plus doux couronne d'or de tes cheveux qu'éclairent lune et étoiles sur écrin blanc de l'oreiller ferme les yeux ouvre les tiens parachutiste catapulté explosions d'avions atterrissage nocturne sur plaine inconnue pluvieuse et bombardée chute de fatigue dans ravin abrité longues herbes folles au fond duquel coule ruisseau ensanglanté

sifflements balistiques dans ciel immense surplombant ton visage contre-jour d'auréole d'or et iris couleur de saphir plus ton visage s'approche plus il devient flou me rendors bombes tombent comme étoiles mortes sur plaine désolée ferme les yeux ouvre les tiens le jour se lève tu t'agites tu t'inquiètes sous le soleil hésitant le sourcil se fronce se froisse Londres et sa lumière de cristal poussière se diffuse dans la pièce invente de nouvelles ombres tu te réveilles je me ferme les yeux ouvre les tiens




Manifeste pour une anarchie



Il faudrait au moins mille ans, voire plus, pour que milles ordinateurs en parallèle puissent résoudre les dérivées (par-ti-elles) de ce champ de bonheur. Car cette vie, comme les courant marins et les ouragans, n'existe que par absence de solution analytique. C'est au pif, je crois, que nous devrions gonfler nos voiles, faire fi, pour de bon, des rapports trimestriels du Ministère de la Santé Éternelle.


Cette paperasse pleine de chimères bénies je la roule en boule et m'en sert pour me torcher le fondement.