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Le dépôt

AUTEUR-E-S

5 - Jérôme Fortin

Michel et Michèle


MICHEL ET MICHÈLE



Michel habitait une maison de poupée avec sa femme Michèle. Partout où le regard se posait ondulaient des reflets roses bonbon ou bleus bébé. Michèle avait un goût raffiné pour la décoration, et je crois que c'est elle qui lécha mon pénis ce soir de pluie.


Cette maison était isolée du reste du monde par un jardin et un muret derrière lequel devait certainement se trouver quelque chose que j’ignore. Je ne sentis jamais le besoin d'aller vérifier ce que c’était. Et puis il commençait à faire froid, avec ces gelées nocturnes qui, le matin, dessinaient de fines dentelles de glace le long des bordures de ma fenêtre. La fenêtre de ma chambre entièrement rose. Je m'y étais réveillé après cet accident et n’en n’étais plus jamais ressorti. Enfin, c'est faux, car je me souviens avoir déambulé à quelques reprises dans leur jardin qui, durant l'été, devait être charmant. Mais en cette fin d'automne, il paraissait plutôt désenchanté et en quête d’oiseaux. Sauf peut-être lorsqu'il faisait soleil, comme cette journée-là, celle où je m'étais enfin aventuré à sortir de ma chambre. Michel était en train de ramasser les feuilles mortes avec un râteau, portant, comme toujours, son chapeau et ses bottes de cow-boy. C'était un homme qui parlait peu en général, sans pour autant être méchant. Son visage, à la peau tavelée et tannée comme une vieille sacoche, prenait appui sur une solide et impressionnante mâchoire. Son cul, également d’un gabarit impressionnant, avait su traverser les décennies avec fermeté. Mais de forts mouvements ondulatoires laissaient présager un affaissement à court ou moyen termes.


Ils m'avaient examiné en détail la première nuit. Michèle m'avait déshabillé puisque j'étais trop faible et assommé pour le faire moi-même. Michel, je crois, avait pris quelques photos. Peut-être pour des raisons médicales ou artistiques. Je me souviens aussi avoir entendu quelques commentaires sur mon anatomie :


La verge est de bonne dimension, mais elle jette de l’ombre sur les couilles.


La croupe est ferme, le cul manque un peu de tonus...


Il n'a pas de ventre, c'est bien. Mais il est trop maigre.


Il faudrait d'abord tondre cette monstrueuse broussaille.


J'ignore l'âge qu'ils avaient. Ils se tenaient encore droit; ils ne devaient donc pas encore avoir atteint ce qu'on appelle le troisième âge. Mais peut-être est-ce seulement parce qu'ils faisaient de la course à pieds tous les matins. Je les voyais, depuis ma fenêtre, quitter le jardinet par cette porte mystérieuse derrière laquelle se déployait le monde extérieur. Les grosses fesses de Michel remuaient comme de la gelée d’abricot sous le Spandex du cuissard. Lorsqu'ils revenaient de leur course, sa raie était trempée de sueur et ça sentait le camembert. Je pouvais le sentir depuis ma chambre, lorsque le vent d'automne soufflait dans la bonne direction.


Michèle avait un visage très particulier, une sorte de surface embrouillée à la recherche de formes solides sur lesquelles fixer un instant ses multiples expressions. Son visage se métamorphosait complètement en fonction de celles-ci, comme si elle avait été en réalité plusieurs femmes abrégées en une seule. Ses cheveux argentés formaient, de part et d'autre de sa tête, de longues voiles encalminées paraissant attendre, en permanence, qu'un vent de passion se lève. La poitrine, osseuse et ptosée, lançait des signaux de détresse sous les chemisiers et les paréos polynésiens. Les jambes qui, sans être parallèles n'étaient pas pour autant complètement tordues, semblaient avoir été vissées dans le tronc à la manière d'une idole béotienne. Cette silhouette naïve, à la fois brute et raffinée, peignait des aquarelles représentant des petits chiens, des petits chats, et des nus masculins. Elle avait fait de moi son modèle et son égérie. Elle positionnait mon corps à la manière d'un objet précieux qu'on manipule avec d'infinies précautions. Ses mains, que commençait à tordre l'arthrite, mais qu'elle maintenait douces au moyen de crèmes et lotions coûteuses, étaient deux petites sondes curieuses lancées à la découverte de mon anatomie et de ses secrets. Ses doigts frôlaient mon périnée et mes tétines tels de petits hélicoptères hésitant à se poser au sol. Et lorsqu'ils le faisaient, petites toupies malicieuses, mon épiderme, si sensible, encore vierge de tout contact humain, frissonnait d'un plaisir légèrement honteux. Sur ses aquarelles, mon phallus dressé paraissait toujours énorme et constituait généralement le motif central de la composition. Afin de balancer cette masse imposante, des guirlandes semi-abstraites d’oiseaux, de papillons, de notes de musique et de vulves ailées se déployaient autour d’elle en porte-à-faux. Le tout était souvent couronné d’arcs-en-ciel habilement tracés au compas. Il résultait de ce tohu-bohu plastique une débilité profonde et touchante, représentative de notre époque.


Au début de ma convalescence, je passais des journées entières à fixer mon reflet dans le grand miroir en forme de coeur encastré dans le plafond de la chambre. Dans ce lit immense, la tête reposant sur le gros oreiller moelleux, je ressemblais à un petit Pierrot dormeur. Les puissants analgésiques qu'on m’avait prescrits neutralisaient non seulement la douleur de ma blessure, mais également celle de mon être. Peut-être aussi le rose omniprésent de la pièce se transloquait-il de mes yeux vers mon esprit en une sorte de thérapie synesthétique. Peut-être les bonnes-femmes de la télé ont-elles raison lorsqu'elles disent que voir la vie en rose peut guérir du cancer. Quand on habite une pièce entièrement rose, il est dur de ne pas la voir d'une autre couleur. La tendresse des massages de Michèle devait aussi aider. Je suis en quelque sorte reconnaissant envers ce sanglier de m'avoir fait aboutir à cet endroit précis du non-sens planétaire où, au moins, j'aurai eu un aperçu de ce que peut être l'amour d'une femme.


Outre ce grand lit, la chambre était coquettement décorée d'une coiffeuse, d'une petite bibliothèque et d'une bergère capitonnée de velours. Après quelques jours, j’avais repris suffisamment de force pour pouvoir m’y trainer à la manière d'un escargot. J'y restais avachi durant des heures, essayant parfois de lire quelques pages de ces étranges livres qui garnissaient les rayons de la bibliothèque. Juste des livres cochons. Je les entamais volontiers, mais abandonnais toujours avant les scènes chaudasses. Je me rendais, à la limite, jusqu'aux préliminaires, puis m'endormais ou était juste trop épuisé pour poursuivre ma lecture. Puis, pour être franc, ces histoires me laissaient indifférent. Je sautais les pages pour arriver plus vite aux scènes de cul mais j'étais toujours déçu. Peut-être n'avais-je simplement pas assez de force pour pouvoir irriguer correctement les veines caves de ma queue. Les massages que me faisait Michèle ne provoquaient, à mon souvenir, aucune tumescence palpable. Enfin, au début de ma convalescence. Peut-être m’excitèrent-ils un peu plus par la suite, mais je ne me souviens pas avoir bandé comme cet équidé multicolore si bien représenté sur ses toiles.


Elle et son mari me tenaient compagnie durant le petit déjeuner, qu'ils m'apportaient tous les matins sur un plateau d'argent comme dans les hôtels chics. Ce petit déjeuner consistait le plus souvent de pain et de confitures maisons simplement immangeables, mais que je m'efforçais d'avaler au complet par politesse. Michèle avait tellement l'air heureuse de m'octroyer ces offrandes alimentaires! À peine avais-je porté à ma bouche le bout de la tartine qu'elle me demandait, anxieuse, si c'était bon. Que pouvais-je lui répondre? Que ça goûtait les épinards en putréfaction? Comment pouvait-on à ce point rater des confitures? Mais bref, je m'efforçais de tout avaler d'un air ravi, émettant, à chaque bouchée, des compliments pénibles et forcés. Son visage se défloutait alors en une expression de bonheur pur, comme si mon appréciation englobait des aspects beaucoup plus larges que la simple gastronomie. Je n'avais pas côtoyé suffisamment les êtres humains pour comprendre ce genre de sensibilité diffuse.


Il lui arrivait de passer une heure entière, voire deux, agenouillée devant moi à feuilleter les pages d'un lourd album de photos posé en équilibre sur mes genoux. Il s'agissait surtout de photos d'aquarelles, ou encore de ces chats et de ces chiens qui avaient égayé sa jeunesse à Valleyfield. Elle venait d'une famille modeste; son père était manutentionnaire et sa mère serveuse. Cette dernière s'appelait Gerda et avait les cheveux roses. C'est peut-être de sa mère que venait son obsession pour cette couleur qui, avec le temps, faut-il avouer, écoeure un peu. Sur certaines photos on la voyait, Michèle, petite fille, en train de fixer d’un regard intense un cousin ou un voisin plus vieux qu’elle. Puis soudain, glissés avec malice à travers ces photos innocentes, apercevait-on quelques sulfureux clichés de boudoir qui, parfois, la mettait elle-même en scène.


Et puis un jour il y eu cette pluie torrentielle dont je vous ai déjà parlée je crois, et son envie, encore une fois, de peindre mon pénis. Je crois avoir déjà parlé des gouttes molles qui s'écrasaient comme du miel sur les carreaux de la fenêtre de la chambre? Je ne vous en dirai pas d’avantage, car j’ai malheureusement presque tout oublié des évènements de cette nuit bénie.


Parler de triangle amoureux serait sûrement une simplification géométrique car Michèle avait sans doute d'autres amants. Elle quittait souvent la maison pendant deux ou trois jours, nous laissant, Michel et moi, dans un silence embarrassé. J'essayais d'aider ce dernier dans ses multiples travaux autour de la maison mais j'étais un bon à rien. Il cessa très vite de réclamer mon aide et me laissa fuir les heures tranquille dans ma chambre rose. Combien de temps restai-je dans cette maison? C'est difficile à dire. Plusieurs mois en tout cas. Car je m'étais bien incrusté dans ce crémage. Tel un bivalve fossilisé dans une roche métamorphique, les toiles de Michèle témoignaient de ma colonisation du paysage. Mais, bien qu'étant toujours son égérie, je compris bien vite qu'elle avait d'autres modèles. Sinon comment expliquer cette peau noire recouverte de riches oripeaux et de fines poussières d’or? Ou cette barbe rousse accusant les contours d'un museau de satyre au phallus empenné comme une flèche? Mais ces absences, ces échappées buissonnières, ne duraient jamais très longtemps, et Michèle réapparaissait soudain au milieu du jardin comme par enchantement. Michel descendait alors du toit qu'il était en train de rezinguer, avec au visage ce sourire fier qu'arborent involontairement les hommes à fortes mâchoires. Comment il faisait pour rester viril tout en étant cocu est pour moi un mystère. Peut-être avait-il simplement appris, par amour, à demeurer au-dessus de ces futilités. Ou peut-être était-il simplement impuissant.


Puis ce fut Noël et le jour de l'an, puis s'installa la longue et froide saison hivernale. J’apercevais les flocons floculer derrière la fenêtre givrée de ma chambre sans envie excessive de sortir faire des bonhommes de neige. Le soleil restait au ras du sol toute la journée, et la nuit recouvrait très vite les carreaux de son encre noire. Michèle léchait toujours mon gland et dessinait encore mon pénis, mais je sentais qu'elle y mettait de moins en moins d'ardeur. Ce n'était pas grave, je n'ai jamais rien compris à l'ardeur. Il y a autant de passion en moi que dans un poisson rouge. Tant que je peux tourner en rond dans mon bocal et grignoter quelques granules je ne meurs pas. Mais Michèle c'est différent. Cette maison devait être une prison pour elle. Ce confinement, un enfer. Sûrement était-elle une globe-trotteuse avant cette pandémie psychiatrique. Je l'imagine volontiers chaussée de bottes de randonnée en train d'escalader de toutes petites montagnes, des pas trop hautes, des pas trop escarpées. Et faisant l'amour là-haut, prenant son pied. Voilà le genre de choses qu’une femme comme elle a besoin. Pas juste d'un mari silencieux et d'un amant SDF minable passant ses journées dans sa chambre à ne rien glander. Même à deux, nous étions moins qu'insuffisant pour fournir du combustible à cette flamme ardente qu’était Michèle Caron.


C'est vers la fin du printemps, je crois, que vint pour la première fois cet homme étrange. Michel et Michèle recevaient très peu de visite, et je ne crois pas que ce soit uniquement dû aux restrictions sanitaires. Aussi cette visite inopinée avait-elle de quoi surprendre. J'avais pu assister à son arrivée depuis la fenêtre de ma chambre. Ils semblaient bien le connaître, ou en tout cas être très excités par sa visite. Peut-être un vieil ami coincé à l'étranger durant la crise? Un membre de la famille? Il n'était pas très grand mais d'une forte carrure, et portait en permanence d'énigmatiques lunettes de soleil. Un genre de cow-boy lui aussi, mais un peu sioux, en raison de la peau basanée et des pommettes saillantes. Il devait avoir dans les cinquante-cinq ans. Bien que profondément ridée, sa peau bénéficiait d'une étonnante flexibilité grâce à ce qui semblait être une activité anormale des glandes séborrhées. Son visage paraissait huilé en permanence, comme un gland sorti d’une capote. Il portait des vestes de cuir et des chemises largement déboutonnées révélant une poitrine velue. Il était évident, on le sentait bien, que cet homme jouissait d’un fort ascendant sur mes hôtes. Tant Michel que Michèle se pâmaient devant cette énigme; on aurait dit des groupies face à une rock star.


Puis il revint. D'abord une fois par semaine, puis deux. Bientôt, on le vit presque tous les jours franchir la porte du jardin dont il possédait vraisemblablement une clé. Il va sans dire qu’avec cette nouvelle distribution des rôles on m'oublia dans ma petite chambre rose bonbon. On m'apportait encore le petit déjeuner, mais on me laissait le manger seul. Sauf une fois, pour me présenter David. Celui-ci n'enleva même pas ses lunettes et ne m’adressa qu'un faible et peu courtois sourire en pénétrant dans la pièce. Michèle n'avait pas entièrement perdu sa sollicitude à mon égard, mais il y avait maintenant quelque chose de forcée et de polie dans ses manières. Michel, lui, rayonnait tout bonnement de bonheur. Il sautillait autour de David comme une puce. Ça faisait drôle de voir un tel homme se comporter ainsi. Ce David devait certainement être quelqu’un de très important, peut-être même un acteur fameux, ou un célèbre écrivain? Pour quelqu'un comme moi, insensible au magnétisme humain, ce comportement était incompréhensible. Je ne voyais devant moi qu'un petit homme graisseux aux épaules larges, l'air vaguement inquiétant. Je trouvais aussi son odeur repoussante. Ça rappelait des couilles en sueur sur lesquelles on aurait aspergé de l’eau de Cologne bon marché. J'avais déjà senti cette odeur dans des vestiaires quand ma mère m'obligeait à aller faire du sport.


Bientôt, Michèle cessa complètement ses visites amoureuses. Ou enfin, elle venait de temps en temps, par politesse ou par pitié. Car bien qu'incapable d'exprimer la moindre émotion, le désarroi devait pouvoir se lire sur mon visage. Je m'étais habitué à ses soins, à cette attention si particulière qu’elle me prodiguait depuis des mois. Je ne pouvais pas me plaindre de ne plus les recevoir, ces soins, car je n'avais jamais rien donné en retour. Pas tant par égoïsme que par incapacité à le faire.


Puis le jour arriva où j'étais clairement devenu de trop dans cette maison. Les jours précédent mon expulsion, on se montra très attentionné à mon égard, recommençant à me nourrir tous les jours et à me tenir compagnie durant le petit déjeuner. Michèle revint même, un soir, me montrer de nouvelles photos de ses aquarelles. J’en vins même un instant à croire que tout était redevenu comme avant, et que cet homme mystérieux avait regagné les ténèbres desquelles il avait surgi. Mais c'était un leurre, ou enfin... Peut-être juste une façon pour mes hôtes de se déculpabiliser de me foutre à la porte. Mais il fallait que je comprenne. J'étais maintenant pleinement guéri de ma blessure, il était temps pour moi de reprendre une vie normale. Comment leur expliquer que je ne la connaissais pas cette vie-là?


Ils firent semblant d'avoir du chagrin. Michel en tout cas. Michèle paraissait un peu plus sincère. Elle ne pleurait pas, mais au moins ne laissait pas dégouliner ses sourires de manière aussi indécente que son mari. On le voit très bien, sur cette photo prise par Michèle avec son polaroïd; on voit bien à quel point Michel est content de me voir déguerpir de leur maison de poupette. C'est lui qui ouvrit la porte du jardinet et qui, la main sur mon épaule, me poussa gentiment vers la sortie. C'est également lui qui, avec un claquement sec, la referma sur son mensonge. Puis il y eut ce silence bouleversé.


Il était midi mais il faisait noir. Et je ne n'avais même pas de photo d'elle pour me rappeler son visage aux contours incertains.


Illustration: Cindy Sherman, 1992