La
page
blanche

Le dépôt

AUTEUR-E-S

5 - Jérôme Fortin

Mon ami Thomas (extraits)


SÉQUENCE/21

 

C’est sous un ciel givré qu’on se dirige, un après-midi de février, vers l’aréna municipale pour assister à une joute de hockey amateur. Une brise froide fait onduler les cheveux de Chloé sous la tuque Benetton. Le froid croque les rares morceaux de peau exposés; fait rougir les pommettes, brûle les tarins, gerce les lèvres. Dans le grand aréna il la regarde rire et comprend la fragilité de toutes choses. Ils ont enlevé leurs mitaines et se tiennent par la main pendant qu’on coure après la rondelle sur la patinoire en contrebas. Le monde lui apparaît comme un objet fragile, en verre, qu’on doit envelopper dans une couverture avant de le mettre dans son pack-sac. Le défenseur plaque brutalement l’attaquant sur la bande; une bagarre générale éclate sur la glace, au grand plaisir des quelques spectateurs disséminés dans les gradins. Ça serait génial, pense Thomas, si la vie était comme un magnétoscope, une cassette vidéo qu’on peut mettre sur pause, rejouer et rembobiner à volonté.

 

SÉQUENCE/34

 

(extrait)

 

Elle lui avait pourtant parue toute chaude quelques minutes plus tôt. Mais au moment de passer « à l’acte », comme on dit, elle s’était refermée, enroulée sur elle-même comme une fleur qui se recroqueville pour préserver son eau vitale. Thomas, dont c’est la première tentative, insiste un peu, essaie de comprendre comment ça marche, puis abandonne ses efforts dans une brume pensive. Il passera le restant de la nuit avec ce truc dur comme une branche de cerisier entre les jambes, douloureux. La pudeur l’empêche de se soulager lui-même, dans le lit, à côté de cette adolescente immobile. Dehors, dans le ciel pulvérulent, la pluie s’est remise à tomber. Laure s’est endormie au son des grosses gouttes s’atomisant sur les gouttières et les poubelles en métal encombrant la ruelle derrière la fenêtre. Les premières lueurs de l’aube flottent dans la chambre déjetée. Thomas finit par s’endormir lui aussi, d’un sommeil lourd et sans rêve.

 

SÉQUENCE/46

 

(extrait)

 

Ses parents et sa sœur son absents. Elle est mirobolante. Elle est exquise. Elle lui lance pour finir sa petite culotte, comme dans les films à Super Écran. Il attrape au vol la bobette et refuse de la lui redonner. Leur petite rixe les mènera jusqu’à sa chambre, à l’étage, dans son lit, sous les couvertures, entièrement nus. La lumière oblique les météorise dans un nuage jaune. C’eut été le moment idéal. Magique. Spontané. Sans un milligramme d’alcool ou de THC dans les veines. Aucune puanteur de tabac dans la pièce. Même pas de musique, juste les bruissements syncrétiques de l’été indien derrière la grande fenêtre ouverte; rouges-gorges, avions traversant le ciel, lointaines tondeuses à gazon.

- Pourquoi pas?

- Non.

- Pourquoi?

- Je ne suis pas prête. Et pis ce n’est pas assez romantique.