La
page
blanche

Le dépôt

AUTEUR-E-S

5 - Jérôme Fortin

Textes divers


Extrait de Moralitudes


L'œil maltraité par ces centaines d'images se referme sur son globe desséché. Tout ce qu'il a vu d'horrible cette seconde-là persiste sur l'écran miniature de sa paupière. Ce théâtre nain rappelle de manière sinistre la télévision nationale et son convoi de bêtises. Puis les restes de lumière s'effritent en une fine poussière jaune ; la rumeur des commentateurs faibli et l'anxieux s'endort enfin dans son tombeau de sommeil. Le photographe regarde son négatif et hésite un instant avant de le plonger dans la solution révélatrice. L'ampoule électrique suce dans le mur l'énergie de sa rubescente lueur.



Portraits


C'est comme si un déficit de conscience avait laissé inachevé le visage de ce petit soldat lunaire. Il n'y a pas le moindre soupçon de haine dans le sélénite de ses yeux ; il ne massacre que par ordonnance, sans trop comprendre pourquoi. Les tueries répétées auront toutefois fini par distiller deux ou trois gouttes de tristesse dans son regard perdu. Sous la pointe du capuchon militaire se devine une boîte crânienne pleine de formules mathématiques. Sûrement s'agit-il d'un fantastique programmeur balistique, capable d'atteindre avec précision la plus difficile des cibles. Il n'a jamais vu, devant ses yeux, les visages carbonisés de ses innombrables victimes. Cette pierre de lune de Tuymans, on la croise souvent en faisant ses courses au supermarché.


*

 

Avec réserve, l'adolescente détourne son visage de nos yeux indiscrets. Du peu que l'on voit, le modelé de son profil est généreux et vierge de toute imperfection. La nuque, la joue et le petit ourlet d'oreille se fondent en un unique aplat de lumière accomplie. C'est comme une litote triangulaire ; et sur sa nuque dansent les reflets d'or d'un soleil anonyme, cependant que son regard reste prisonnier des ténèbres qui saturent l'arrière-plan. L'humble leitmotiv rose et blanc de sa veste et de sa robe n'aura rien à envier aux plus luxueux oripeaux des princesses italiennes. Il s'agit bien là de la fille de Gerhard Richter, Betty pour les intimes.

 *


Il s'agit en fait d'une sorte d'angélophanie au cœur d'une nuit d'été. Intimidés par ce regard espiègle nous porterons d'abord notre attention sur le bouquet de minuscules marguerites. S’agit-il d'une gentille plaisanterie ? Car dans les drapés blancs et olives qui la recouvrent se cachent ces rumeurs de scandale que l'on connaît ; dans les nattes rousses et bouclées de sa chevelure l'arrogance d'une jeunesse insoumise et pygocole. Les joues roses et tendres sont une provocation charcutière ; la bouche un défi amoureux pour les plus audacieux. Gardons-nous de commenter le mamelon démasqué, encore si largement censuré sur les réseaux sociaux. Plus bas sur cet axe imaginaire, le rubis du pendentif fera écho en rehaussant sa splendeur de chair. Ainsi Veneto aurait-il vu Lucrèce Borgia, et son rutilant téton, en l'an 1502.

*

 

Il y a un véritable mystère dans le corps impossible de cette Vénus aux cuisses musclées. Cranach l'ancien a-t-il eu recours à de savants produits en croix pour arriver à faire tenir debout ces proportions improbables ? Serait-ce cette draperie transparente qu'elle tient du bout des doigts qui maintient l'équilibre statique de l’ensemble ? Le regard malicieux de la jeune protestante ne semble guère vouloir nous aider à résoudre cette épineuse énigme.

 *


Chacune des têtes de cette tablée de Katharina Fritsch semble à jamais prisonnière de sa boîte crânienne. Leur uniformité ne les unis guère, bien au contraire ; on les sent prêt à s'entretuer au moindre soupçon de dissidence. Le rouge, le blanc et le noir rappellent les couleurs d'un drapeau maudit. Et ce grave problème de communication semble vouloir se propager, à l'infini, à travers les motifs géométriques de la table et de ses occupants peu bavards. Ce silence est lourd et sans espoir, figé dans une erreur sans issue.

 

*

Ce sont trois têtes de tomates hallucinées qui errent avec consternation au milieu des vestiges d'une mystérieuse activité maraîchère. Le sol est jonché de carottes géantes, de bêches, de râteaux et autres objets d'allure moins horticole. En plus d'avoir l'air stupides, ils ont les fesses à l'air. Leur corps ne sont en effet recouverts que de pulls aux longues manches et aux cols roulés desquels s'écoule la chair figée de leurs mains, de leurs jambes et de leurs culs. Des structures géométriques dissimulent leurs sexes, et on se demande, un peu intrigués, comment elles tiennent sur leur support. Il se pourrait en fait que ces épouvantails mi-homme mi-légumes de Paul McCarthy soient simplement à la recherche de leurs pantalons et, qu’embarrassés, leurs visages aient rougi comme des solanacées. Il ne s’agit là bien-sûr que d’une hypothèse, fort discutable par ailleurs.

 

 *


Il me semble avoir déjà croisé le regard de la déesse afrofuturiste de Mickalene Thomas qui nous regarde droit devant elle au centre d'un fort habile assemblage de carton. J'ai connu, je pense, les étincelles fricatives qui de leurs yeux jaillissent quand la pudeur se heurte au plaisir de l'exhibition amoureuse. Je connais ce sourcil froncé et cette bouche retroussée par le doute et l'indécision. Je connais cette corolle de cheveux nocturnes qui résiste aux intempéries humaines les plus diverses. Oui, je la connais, cette fleur qui hésite à nous faire cadeau de sa plus précieuse ou unique possession immobilière. 



Ce qu'il reste


Le lieu importe peu, de même que l'heure et le jour, mais c'est au bord d'une mer et il vente. Nous savons donc qu'il s'agit d'une planète qui tourne, qu'on suggèrera ainsi ronde, ou ellipsoïdale, peu importe, bien qu'un cube puisse aussi pivoter sur lui-même. On sait aussi qu'elle contient de l'eau.


Retenons juste le vent du large, qui n'arrête à peu près jamais de souffler, et la mer toujours agitée, toujours instable. Retenons un équilibre précaire des éléments ; non pas une colère, mais une absence de quiétude, toujours. Ce n'est pas un vent violent, mais persistant, c'est-à-dire jamais essoufflé. Notons aussi les oiseaux qui ont disparu du décor, pourquoi ne le ferions-nous pas, et l'absence, dans cette description, de bruits humains. Pas l'absence d'humains, mais juste son silence, comme s'il s'était tu, ou avait décidé de parler moins fort, très fatigué de ce long voyage.


Le décor ainsi posé plaçons-y un morceau de conscience que nous nommerons Trude. C'est une femme mais le sexe importe peu lorsqu'on n'est pas en train de se reproduire. Ne négligeons pas les nouvelles théories. Elle pêche des anguilles pour survivre. Elle parle toute seule, puisqu'il n'y a plus personne avec qui parler, et il y en avait si peu avant. Les bras croisés, toujours, comme emprisonnée en soi-même. Il serait difficile de décrire son visage, tant il est tanné par le vent ; et en plus elle le couvre presque toujours d'un épais foulard pour le protéger des grains de sable que transporte celui-ci, le vent, déjà plusieurs fois nommé. Il serait aussi difficile de décrire ce qu'elle fait ou ce qu'elle pense ; et oublions sa silhouette indiscernable sous les couches superposées de manteaux, de pantalons et de robes, que le vent ballotte. Il vaut mieux l'écouter chanter. Enfin si on peut appeler chant cette faible vibration que le vent transporte par moment jusqu'à nos oreilles. Il ne s'agit d'ailleurs même pas d'une mélodie ; il n'y a pas de suite logique dans les notes choisies, et encore moins de motifs à imprimer dans notre mémoire. Il n'y a rien à se rappeler, il n'y a pas de partition.


Sans être tout à fait morts, on survit. En témoignent les plantations d'immondices qu'elle découvre parfois lors de ses longues promenades sur la grève. Parfois même des châteaux de sable, les donjons pleins de mégots. Les cartons de pizza emportés par le vent avec leurs restes, les cannettes de bière cabossées, des souillures de fornications. Le grand dessein de l'humanité semble vouloir persister comme persiste la soufflerie du vent, et les soleils qui continuent à se lever malgré le peu qu'il leur reste à éclairer. Ce qu'il reste, c'est ça. La lune suffirait amplement ; cette masse de lumière est superflue. Il faudrait la charrier vers d'autres rêves, où naitraient peut-être de nouvelles philosophies de l'espoir, façon primitive, inspirées de la constance de ces sphères suspendues là-haut dans le ciel. Mais ce qu'il reste peut-il survivre ? Peut-on espérer de cela une nouvelle insurrection de conscience ?


Un jour elle tomba par hasard sur une très vieille femme entièrement vêtue d'écarlate, et qui portait sur son dos un genre de gros sac de pommes de terre. Le poids de celui-ci la faisait ployer vers le sol, à moins que ce ne fut l'âge. Ce n'était pas Madonna, et c'est malheureusement tout ce que nous ne saurons jamais d'elle. Que portait-elle dans son sac ? Pourquoi était-elle entièrement vêtue de rouge ? Jamais nous ne le saurons. Jamais.


Pour nous consoler nous regarderons Trude prendre son bain, à un des rares instants où le vent semble vouloir s'essouffler. Un mercredi soir entre dix-sept heures quinze et dix-sept heures vingt-six en l'occurrence. C'est court, onze minutes, pour se baigner dans une mer dangereuse. Par pudeur, nous n'allons décrire que les mollets, dont le muscle se démarque bien du jarret, lui-même solidaire de la jambe. Voilà pour le bain de minuit. J'ai tout vu, moi, dans la phosphorescence laiteuse de ce clair de lune séduit.


A-t-on déjà parlé de son mariage dans le Wyoming en mille-neuf-cent-quatre-vingt-treize ? Quatre enfants en tout, la moitié vaguement difforme, mais l'autre moitié merveilleusement proportionnée. Le pavillon de banlieue avec sa piscine avec sa pointe de pizza gonflable avec son barbecue avec sa pelouse verte. Le ciel était différent à cette époque, dans le sens qu'il était bleu. Jeune, elle portait des strings sur sa croupe. Cette sexualité lui apparait aujourd'hui comme un reportage graveleux du National Geographic sur les singes bonobo. A quoi bon se rappeler un passé endormi dans un coin oublié du cerveau, s'il n'y a même pas de leçons à en tirer. Mais qu'en est-il de ses enfants, les beaux comme les laids, que sont-ils devenus ? Nous nous posons tous la question. Trude se pose toujours la question, lorsqu'elle marche le long du rivage en marée basse, contournant les plumes d'eau vaseuse remplies d'anguilles électriques. Un jour, l'un d'eux la retrouva. Elle s'en souvient bien. Elle l'avait aperçu de très loin, lorsqu'elle revenait vers sa cabane, après la pêche. Il était planté là sans bouger, amputé d'un bras. Il s'agissait d'un des difformes, son plus jeune, celui qui avait toujours eu le plus besoin d'elle.


C'était un taiseux qui n'avait jamais rien eu à dire et il n'en n'avait pas plus, aussi leur réunion ne fut pas accompagnée d'une effusion de paroles. Son bras avait été mangé par un loup, une nuit qu'il dormait très profondément, dans une forêt. Il espérait encore qu'il repousse un jour, car il avait abandonné l'école très tôt pour travailler comme pompiste dans un Shell. "Au moins, il m'en reste un", avait-il l'habitude de dire, optimiste de nature. Il est de ceux dont on ne peut pas vraiment en dire plus. Lui-même avait très vite épuisé son propre sujet, et comme rien d'autre ne l'intéressait, il se taisait. Ce n'est pas avec les oreilles que nous allons percer ce mystère.


Il resta là, auprès de sa mère, car il n'avait apparemment aucun autre endroit où aller. Combien de temps ? Nul ne le sait, mais ce fut exactement sept cent vingt-huit jours et sept cent vingt-sept nuits.


Il aimait se baigner dans la mer mais ne pouvait pas nager à cause de son handicap. La noyade pourrait expliquer sa soudaine disparition.


Et toujours ce vent, incessant. Le bruit incessant du vent, son sifflement comme on dit, s'infiltrant à travers les planches de la petite cabane où Trude essaie de se réchauffer la nuit. L'odeur des anguilles électrique, l'iode de la mer. Elle se rappelle à chaque aurore la silhouette amputée de son fils au milieu de ce champ de reflets, et essaie de comprendre. Essaie de comprendre ce qui a pu se passer pour en arriver là.




Pour l'amour de @mondaymorning


surtout Le terrorisme

du bonheur des autres

Denis Vanier


Parlons au présent puisqu'il n'est pas encore mort. Contempler l'instant. Et tourne la terre sur son pivot oblique.


L'œil sans profondeur de l'ara. Affleurant à la surface du vide, mais d'un vide. Angoisse. Plis et replis de chair ; étroits replats cendreux composant un visage terne, d'une réfractance apathique. Tant sous la nitescence du soleil que sous le phosphore de la lune. Qu'il s'appelle Icare, Irjambe, Lulu ou Pinsonneau, peu importe ; nous l'appellerons Jean-Marie. Jean-Marie La Peine. La peine de ne pas être né dans le corps d'une libellule ou d'une autruche, flamand rose sans éclat. La part de grâce perdue dans un trop-plein de plumes ; mais toute créature n'a-t-elle pas droit à l’amour ?


Pas sans abris quand même il loue une petite chambre de bonne avec vasistas. Vue imprenable sur Venus. Qu'il n'aurait pas su où mettre de toutes façons... Dans la poche de son vieil imperméable troué au niveau de la verge ? Sorte de quasimodo, la bosse du cul à la place du dos, résultat d'une mauvaise alimentation, juste des frites. Parfois une tranche de jambon, trempée dans la moutarde. Le fruit, le légume vert, le grain : ignorés. La calorie en solde, toujours, avec resservice aux petites heures de la nuit. Pain sandwich et Doritos les jours de fête. Et la télé toujours ouverte, qui signale son désarroi. Celui du monde. Les news en boucle-continue, en faveur de l'obscurité. La grippe l'hiver, la canicule l'été. Oblitération. Peur. Gaz lacrymogènes. Coronavirus.


Sans être méchant, il a longuement étudié l'égyptologie. Il en a développé une vision à la fois solaire et pyramidale de l'Univers, dont il constitue l'hypercentre. Tant absolu que relatif. Ce manque d'objectivité lui a souvent été reproché. Il visite les momies le dimanche et se sent en famille. Sa silhouette, que l'on aperçoit par hasard entre deux rictus pharaoniques pétrifiés, crée un malaise chez l'adulte, la terreur chez l'enfant. C'est l'occasion de leur apprendre que certains êtres ne doivent pas être regardés dans les yeux. Gros plan sur la cornée vitreuse et jaunâtre, liquide toujours, comme trempée d'une larme éternelle.


L'heure du bain de plus en plus rare. L'odeur du corps de plus en plus. Eau noire laissant un cerne indélébile dans la bassine. Lorsqu'il y trempe son cul, en suçant le gras salé des frites gommé sur ses doigts. La langue fouillant, avide, le creux des phalanges et des phalangines. Même après avoir chié. Son ombre sur les tomettes pétées lui tient compagnie, à défaut de berger allemand. L'ombre longue du petit matin, la seule que permet le petit vasistas. La lumière de tombeau de la pyramide de Khéops éclairant une mort bénie. Le corps sacré de Jean-Marie cerclé de son sillon de crasse. Eau noire dans l'aurore, couilles qui flottent, frites à la dérive parmi les clapotis... Les yeux fermés sur un recueillement serein ; le masque de l'immortalité fixant ses traits. On dirait pour toujours. Ou bien il dort, assoupi par la caresse de l'eau dans l'interstice de sa raie.


Bien qu'aimant la solitude il n’en a pas moins la capacité d'aimer. Des passions parfois cannibales le maintiennent éveillé jusqu'aux petites heures de la déraison. En l'occurrence, elle se pseudonymise @mondaymorning et a la bouche comme une ventouse ; elle danse sur TikTok. En plus d'avoir un gros cul, toujours fort comprimé, elle est friande de Poké Bowls et de chai lattés. Jean-Marie a bien essayé la mixture mais ne l'a pas digérée. Elle fait des synchronisations labiales où chaque syllabe est le prétexte à une allusion pornographique. Il l'a découverte par hasard sur le téléphone offert par l'assistance sociale, à l'apex d'une douloureuse érection. Il croit qu'elle vit aux îles Seychelles, tant est céruléen la toile de fond de ses stories aux nuages effacés. Il semble que rien au monde ne puisse atténuer cette splendeur grand-public, en représentation patreon continue sur les réseaux sociaux. C'est finalement un homme aux goûts simples du côté de la verge.


Elle fait des selfies de ses fesses, qu'on dirait des formations rocheuses longuement lissées par le ressac de la mer. Ses seins sont comme des citrouilles sous le soleil de Corse. Elle aime aussi les arts ; on la voit quelque part maintenant au sol, du bout de l'index, une pyramide entièrement faite de verre. Toujours, elle prend ses desserts en photo. C'est être sophistiqué. Et cette façon tellement originale d'immortaliser les derniers rayons du jour et leurs réflexions d'aquarelle sur le papier buvard d'une mer au beau fixe ! N'oublions pas ses lectures ; le livre, toujours neuf, prenant la pose à côté d'une bouteille de Corona, sur un aplat de sable blanc. Le titre en lettres attachées ; l'ombre chinoise d'une femme portant un chapeau à larges rabats. Elle est toujours en vacances, comme lui. Elle fleurit végétative au sein d'un nuage de gaz épicurien, comme lui dans son tombeau lunaire. A chaque œil sa chimère.


Elle coûte cher à sponsoriser. Ça explique les beaux bateaux et les hôtels de luxe à Dubaï, les chiottes avec des robinets en or. La serviette blanche comme lis nouée serrée au liséré d'un téton rose ; une autre entortillée en turban au-dessus de la tête surcrémée. La moue boudeuse, toujours, lorsqu’elle sort de la douche. Car elle n'a pas l'air heureuse au creux centre de cet écrin cinq étoiles. Femme-bijou. Elle sourit rarement, le visage lisse comme une pêche. Ou sinon juste un peu, pour faire saillir les pommettes à cinq milles euros. Souvent dans une Lamborghini écarlate stationnée devant un palace en carton. Une débauche d’or et de coulées de Soleil, toujours. Le latté à vingt-cinq euros le matin ; le champagne à trois cents la nuit. Canapé crème. Jambes nues et bronzées. Beaucoup. Beaucoup de maquillage.


Elle se met à poil pour les @fansonly*.


Dans leur fixité minérale, dans l'angoisse de leur mort-vivance éternelle, les momies égyptiennes du musée semblent se demander la raison de ce vide inhabituelle, cette absence de caresse sur le papyrus de leur épiderme millénaire.


* moyennant un supplément de cinquante euros



Pipi et Caranchon


Pipi et Caranchon vécurent, je le sais, une belle histoire d'amour. Ce fut une histoire simple, qu'on pourrait résumer sur un ticket de métro. Je le sais, car j'ai passé de longues années sous leur lit. J'avais déjà raconté leur histoire à Michel en mil neuf cent quatre-vingt- douze, soit huit ans avant que Pipi rencontre Caranchon. Mais Caranchon, lui, rencontra Pipi des années plus tard. Tout ça se passa bien des années après le déménagement de Michel, que je ne vis jamais plus par la suite.


Leur lit, sous lequel j'habitais, se situait dans une petite maison dans lequel se trouvait leur lit, situé dans leur chambre, quelque part dans leur petite maison. Cette maison de poupée, une petite fille la rangeait tous les soirs dans son coffre a jouets. Tout ça se passait bien avant que Pipi rencontre Caranchon, sous un aqueduc. C'était durant la guerre, comme j'avais déjà expliqué à Michel. Caranchon était dynamiteur, et Pipi passait là pour assembler un bouquet de fleurs. Des années plus tard, lorsque la guerre fut terminée, Pipi rencontra Caranchon lors d'une fête foraine, bien après qu'ils eurent abandonné leur petite maison, dans laquelle je vivais, caché sous leur lit.


Il y avait une fenêtre dans leur chambre, que je pouvais voir depuis mon emplacement, sous le lit. Dans le ciel généralement bleu circulaient des nuages blancs, que je comptais pour passer le temps. C'était longtemps avant qu'ils y aménagent, Pipi et Caranchon, dans cette maison de poupée. C'était à l'époque où Michel y vivait encore. Je n'avais d'abord pas reconnu Pipi, car elle avait changé de couleur de cheveux. Avant de rencontrer Caranchon, sous un aqueduc, elle les portait noirs et drus comme ceux d'un gorille. Mais l'amour les avait rendus blonds et souples comme ceux d'un ange sur un gâteau. Selon les jours, ils étaient très longs ou très courts. Je le sais, car je la regardais souvent prendre son bain.


Caranchon ne se remit jamais complètement de la mort de Pipi. Il l'enterra dans le jardin derrière leur maison et un arbre poussa. Pipi ne se remit jamais complètement de la mort de Caranchon. Elle l'enterra dans le jardin derrière leur maison et un arbre poussa. De mon emplacement, sous le lit, dans leur chambre, dans leur maison, je pouvais apercevoir, de la fenêtre, les faîtes des deux arbres qui, lorsqu'il ventait, se frôlaient et se caressaient. Puis la petite fille rangeait la maison dans son coffre à jouets, et on n'y voyait plus rien tant il faisait noir. J'ai déjà raconté tout ça à Michel en mil neuf cent quatre-vingt douze, à l'époque où Caranchon portait encore sa moustache de général. Il avait les épaules carrées, et les fesses dures comme celles d'un singe.


Est-ce que je vous ai déjà raconté comment Pipi rencontra Caranchon? Elle faisait des livraisons en bicyclette durant la guerre, des pâtes alimentaires et du papier du toilette, on la voyait défiler devant soi comme une comète. C'était en Allemagne, je crois. Caranchon, lui, vivait en France, et moi aussi, sous le lit de Michel. Leur rencontre eut donc été impossible, n'eut été l'intervention de Michel. Il leur permit de s'unir pour la vie, et aussi pour la mort. Les arbres du jardins fleurissent tous les printemps, comme je peux le voir parfois, lorsque je regarde dans cette direction.




Ce roman que je n'écrirai jamais



A quoi bon écrire des histoires. Des histoires je parle; cette orchestration du hasard rehaussée d'un brin de psychologie hominidienne. Quelques émotions de catalogue au passage. Un peu de pornographie rose bonbon les jours où l'inspiration fait défaut. Un roman sans les trompe-l’œil de la littérature ressemblerait à quoi finalement? Vous le savez bien mais n'osez l'admettre. Un tel roman serait coupable de trop ressembler à la vie, la sienne, pas celle des autres. D'autres l'ont fait avant toi, ou tenté de le faire; mais l'intrigue, cette vieille mélodie sédative, réapparaitra toujours, c'est inéluctable. Toujours cette embrouille de passions qui devra se résoudre dans les dix dernières pages. Toujours cette histoire de fesses mouillées. Toujours ce drame. Toujours ces larmes. Toujours ce pathos pour rehausser la nullité du vécu ordinaire. Toujours le

terrorisme du bonheur des autres

.

Un des personnages d'un tel roman pourrait s'appeler Jean. Je vous préviens, Jean brille surtout par son absence d'éclat, il a l'âme mate. Il s'agit d’un jeune vieux de trente ans, juste assez doué pour avoir été capable de terminer, au prix d'un effort colossal, des études d'ingénieur. Téléguidé depuis la naissance par des parents ambitieux, ou snobs, ou les deux, son cerveau n'a pas acquis cette solidité que confère les coups répétés d'une dialectique auto-infligée. C'est en somme un être qui réfléchit peu en dehors du cadre pratique. Il se croit intelligent car il est très rationnel. Très jeune, avant tous les autres, il savait attacher correctement ses belles bottines. Mais ses yeux, qu'un goût commun qualifiera de « beaux », c'est- à-dire couleur de ciel bleu sans nuage, font peur aux jeunes enfants. Certains animaux aussi le fuient. Il n'est pourtant pas méchant, mais c'est Jean. Un mètre quatre-vingt-douze d'orgueil naïf, conditionné par une mère trop ambitieuse et une auto-appréciation fortement positive de sa propre personne. En effet, tous les indicateurs sont au vert. Habileté inouïe à nouer et dénouer ses chaussures et aspect physique correspondant aux standards proverbiaux de la beauté. Pourtant on le regarde très peu. Il ennuie les filles et indiffère les garçons, qui ne voient en lui aucun adversaire sexuel sérieux. Il se demande souvent pourquoi. Lui si grand, lui si beau, lui si intelligent. Jean l'élu, que tout le monde ignore.

Un autre personnage de ce roman que je n'écrirai jamais pourrait être Julie, qu'on imagine volontiers avec des mèches blondes et des lunettes Dior achetées en solde. La description doit être assez flatteuse pour maintenir l'intérêt du lecteur jusqu'à la scène pornographique qui aura lieu à la page cinquante-six. Scène que je n'écrirai pas, même soft, car cette blonde n'est pas mon genre. Sa voix haut perchée, et ce large sourire comme greffé au milieu d'une paysage sans présence, ramolli par un excès de crèmes vitaminées. Ne parle que de son nouveau job : juste un CDD, mais la RH lui a promis un CDI d'ici la fin de l'année. On l'écoute par politesse, et peut-être aussi un peu parce qu'on n'a rien de mieux à faire cette journée-là, ou parce qu'il pleut. Non seulement ce qu'elle raconte nous indiffère, mais en plus le timbre de sa voix est insupportable. Et pourtant. Pourtant... Comme Jean, Julie a tous les indicateurs au vert. Après s'être longuement regardée dans la glace, elle en a conclu qu'elle était d'une beauté envoûtante. Elle pourrait être mannequin si elle mesurait sept centimètres de plus, et c'est sans parler de sa personnalité. Il vaut mieux ne pas en parler en effet. On sait qu'elle a des mèches blondes et un CDD, et peut-être bientôt un CDI, et franchement, on ne veut pas en savoir plus.

Ces tourtereaux se rencontrerons vers la page vingt-cinq. Ce ne sera pas un coup de foudre, car de tels êtres sont incapables de passion, mais plutôt une lente et accidentelle descente vers le cul. Cela prendra de longues semaines avant que leurs regards sans profondeur finissent par se voir, leurs yeux bleus, semblables à des billes, ne faisant d'abord que ricocher l'un sur l'autre. Puis, presque simultanément, au hasard des rencontres de couloir (imaginons qu'ils travaillent dans la même boîte de saletés high-tech), l'un découvrira enfin la valeur décorative de l'autre. Elle n'est pas mal, se dira Jean. Elle pourrait le mettre en valeur. Il n'est pas mal, pensera Julie. Il est grand et il a les yeux bleus, donc il est beau. Il est ingénieur, donc il est intelligent. Voilà des faits que personne au monde ne pourraient nier. Lorsqu'on n'a pas l'œil pour la beauté et les choses de l'esprit, il est pratique d'avoir de tels barèmes à sa disposition pour nous aider à tomber amoureux. Enfin, tomber amoureux très tranquillement. S'attacher serait un terme plus adéquat. Car malgré tout, ces égotistes sont quand même capables de s'aimer.

Que se passera-t-il durant les vingt-cinq premières pages de ce roman que je n'écrirai jamais? Il faudrait d'abord définir une scène et la situer dans un espace en trois dimensions, qu'on décrirait avec plus ou moins de détails. Ce pourrait être par exemple la salle d'attente de cette boîte de saletés high-tech, qu'on imaginera vachement design, sans aquarium. Aux murs sont peints des « nuages de mots » qui résument de manière synthétique et visuelle les valeurs de la compagnie. On y trouvera tous les « mots clés » à la mode, disposés soit à la verticale, soit à l'horizontale, la taille de la police indiquant leur importance relative :

INNOVATION

, RESPONSABLE,

MILIEU DE VIE

,

PARTICIPATION

, SOLIDAIRE, DURABILITÉ... Assise bien droite sur sa petite chaise pas très confortable, Julie, qui rayonnera de dynamisme en l’attente de son entretien d’embauche, sera impressionnée par toutes ces valeurs modernes. Cela apaisera sa conscience. C'est ça le nouveau capitalisme à visage humain, et qui prend soin de la planète. C'est bien ce qu'elle pensait. Ce sont les pauvres et les gens sans éducation qui polluent.