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AUTEUR-E-S

59 - Lolita Michel

Les voix désarticulées - Les derniers mots sont bégayés


 


Les voix désarticulées


Hier la saison jaune fut annoncée par les créatures de l’impossible        Des mains étaient tendues au vent qui passe dans l’éternité       et voilà qu’un être acrobate est sorti de la mer        sur un fil tendu entre les lampadaires fourbes et des immeubles dorés, ne pouvant nommer ce qui l’avait poussé ici        il passe sur un chemin empoisonné 



Des voix par sous terre sont nées elles ont parlé la haine la haine la haine est nôtre    Des liennes des louves des méduses accablées        Étouffant, dégoulinantes          de sueur et d’alcool       elles portent ces voix avec elles                 les font exploser dans leurs pas       leurs grands pas aux allures de lionnes enragées



le petit être effrayé est retourné dans le ventre de sa mère       être tout un à la fois          reprendre sa force et sa voix


reprendre la vie         être entier et vivant, être immense à deux en un



les lionnes ont gonflé       gonflement du tonnerre, la vague immense des mots oubliés


tous les discours en abondance


les créatures de l’impossible sont quelque part dans une saison que l’on ne connaît pas les créatures de la peur, toutes ensemble pour crier


nous existons par la victoire de la boue sur le ciel          pourtant l’air libre a troué          nos poumons


oui il faut mille êtres qui parlent pour entendre quelque chose          mais trois fois rien pour crier



l’être acrobate depuis le ventre de sa mère            raconte des histoires terribles


de créatures joyeuses qui ont mangé le ventre de leur mère pour naître sur terre



Des voix sur le ciel forment des météores magnifiques         qui aspirent tout         la vie le désir et l’amour


elle tournent en cercle en triangle elles rampent elles dansent elles s’animent mais elles



elles sont faibles       ça peine à tomber puis à être          un rire là-bas est ici un rayon de soleil à l’aurore


évidemment        elles bredouillent des sursauts            Nées d’un désert noir sans matière


rien à dire         elles s’accrochent et se griffent                      pour faire des couleurs des éclats pour dire quelque chose elles engendrent du vide         ne parlant jamais de rien en faisant toujours beaucoup de bruit



des mères sont déchirées par l’intérieur du ventre elles vocifèrent         par l’intérieur du ventre, le cri naissant


perçant éclaboussant déchirant tout           tout sur son passage, âpre, vide        l’enfant qui ronge et qui dévore


l’être acrobate qui naît et qui détruit la mère l’enfant qui mange sa mère         depuis l’intérieur du ventre


vorace hargneux



à l’autre bout de cette parcelle de mer              des nouvelles lionnes, émergées par sous terres monstres aux entrailles ensanglantées        errent, livides, l’oeil noir à l’affût        d’un petit être à dévorer



les créatures de l’impossible se se sont alignées, tremblantes sur un rayon de lune immaculé


l’orage passé sur leur peau rouge



l’une d’elle s’est avancée      pour dire      qu’elle coule comme un magma immense       que son bras hier est parti sans elle      sa soeur, la jumelle éclaboussée     a chuchoté des choses étranges et grandes    que l’on a n’a pas comprises


elle a essayé encore une fois        mais ses yeux sont partis          les autres autour excèdent son monde en tous points rien à dire        monde à vomir



les voix des monstres, ensemble, de très près : un grognement qui fait trembler la mer traversant toutes créatures unes à unes


en Chair le grognement a muté         une autre créature est née               les voix des monstres, de très loin :


elles râlent         un soupire entrecoupé de bâillements


des gorges géantes des langues qui n'arrivent pas à articuler du Sens ou quelque chose



c’est un brouhaha de voix qui essaient de parler qui peinent à sortir        des voix qui ne sont rien qu’un souffle incertain



toutes les voix en même temps et tous les mondes à dire        ne suffisent pas pour couvrir le bégaiement du monstre



l’insuffisance complète la voix qui souffre           qui tombe



l’être acrobate la mère meurtrie de l’intérieur           les créatures de l’impossible, les créatures de la peur ensemble


extraient leurs derniers hululements sur l’explosif ensemble           un bégaiement géant et monstrueux


les voix désarticulées sont armées        jusqu’aux dents



 





Les derniers mots sont bégayés



Plus rien dans les mains. Qu’un goût de passé dans la bouche


Cette guerre qui n’est pas la mienne. Qui passe si vite à mes pieds


Plus rien sur terre, la dernière saison est passée. Nous avons lu tous les papiers


et une météore s’approche. Plus rien dans nos yeux éteints que cette guerre a brûlés,



les yeux tombés. Je n’ai plus les mots je n’ai plus le temps. Les chairs meurtries hurlent hurlent encore un peu là bas ailleurs. Le ciel consumé appelle autre chose. Autre chose maintenant que l’absurde qui rigole qui passe et languit. Où irons nous trouver du Sens et des mots, des hommes à aimer, des visages décuplés ? La chair abîmée rampe doucement. Bientôt un jour peut-être. Les soleils les ciels pluvieux les ciels heureux, les bagages sont lourds lourds à porter comme ce sentier immense.



Plus rien dans la bouche plus rien encore une fois. J’ai bégayé, j’ai hésité parce que je ne sais



rien rien d’autre, que je ne sais rien rien rien ri en. Ma main est loin elle aussi et je la vois maintenant là-bas dans ce ciel qui n’est pas le mien nous allons nous passons. Dans le vers advient la douleur mais la douleur n’est pas victime la douleur est un cri un bégaiement en même temps



et je parle en criant en hurlant en même temps Et toutes les voix en même temps : “Demain c’est la fin du monde ! Demain on meurt !”



Il faudra parcourir des continents entiers de peurs pour vous rencontrer, vous, êtres d’argent élevés et sculptés à l’image de la vie qui renaît. Nous ne vous trouverons certainement pas, les créatrices vous ont cachés. Les clés nous échappent le sablier file à toute vitesse. L’être de douleur a esquissé l'énigme de la vie. les questions sont en train d’être posées. Les savants sortent leurs grands livres, les petits dictionnaires. Mais les définitions ne suffisent pas pour répondre à le genèse, un grand commencement. Des musiciens parlent les langues du bégaiement de l’indicible et de ce qui passe toujours. Ils raquent sur leur morceau de bois. Des paroles des notes diluviennes, le rythme phénoménal.



Les professeurs n’en disent pas tant. Ils ont maintenant tout à apprendre. Rien ne passera plus peut-être. Les couleurs, les bruits se mélangent les cendres sont nouvelles. De loin, tous bégaient personne n’a la réponse. Des poèmes extraits du chaos pleurs sur les têtes éprouvées la création est absurde mais jolie. L’effort est divin, il prend des ampleurs de soleil. Les questions posées se posent encore.



Mais ces langues qui pendent pour parler forment un bégaiement géant, le plus implacable grondement de bégaiement petits bruits        inspiration expiration expiration rigolote           râle peut-êt cla asss.... iliiiiaa



Des grands yeux sur un visage d’homme. Et ce petit être là pour aimer ce visage ci. Rien qu’un râle bruyant, des couleurs de l'Aurore ici.



Une main joliment coiffée portée à une bouche qui a faim. Et qui crie qu’elle a faim. La fin du monde


de toi de moi de nous.



Toutes les questions en suspens les réponses qui n’ont jamais existé. La vie accrochée à une toile d’araignée colossale         un petit doigt qui montre une voie           la lumière rouge sous des longs cheveux rouges et épais tes grains de beauté projetés au ciel       la voie lactée, les printemps disparus



le ciel et toi vous êtes      des immenses incendies         la fin du monde vous donne un rayon de tempête          les fourmis circulent en sarabande


et les chevaux meurent meurent meurent



Des poètes sont nés car la marmite de la sorcière a explosé sur un cristal de lune. Les voisins ont bu   tous les champagnes      habité tous les lieux        raconté tout l’amour 



Il ne me reste plus que quelques lignes



que quelques mots avec ces restes de mains extraits du chaos. Le corps imparfait maladroit tremblant


Le corps qui vit hors de lui qui rit de vie. A dit Rien. Je ne sais rien.



Et la fin du monde, les vides multipliés, le grand Apocalypse qui fait hurler tes bouches


les derniers mots sont begayés