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blanche

Le dépôt

AUTEUR-E-S

6 - Jean-Michel Maubert

FRAGMENTS DES TEMPS D'APHASIE [Poèmes - 2011]

murs. murs de terre. la nuit comme une vague.


immense.


des lampadaires gris. une cohorte pétrifiée.


un labyrinthe d'arbres. formes sèches, décharnées.


le vide en toi. intense. se durcissant. tissé entre les mots.






bunker. fenêtres murées.


l'impossible jointure des temps.


la plaine explosée.


puits. trous d'eau. masse noire des cieux.


l'orbe brûlante. les contours nets de l'usine


telle une momie d'acier


martelant les zones de clarté.






endormis, fœtus pâles à même la bouche,

infimes structures bio-linguistiques, machines,

rêves décomposés, flux des souffles s'éteignant,

champignons, forêts de mots, tout ça germant, gémissant,

au fond du pourrissoir de la bouche-cerveau – cette trame

des douleurs, éclairs de sang, naissance entre tes

cuisses, toi, moi, ce qui se tord, os brisés, ramper, toujours,

nos têtes vides dans l'air des morts, à vifs, écorchés, cherchant

la surface, la peau, espérant la douceur de ce qui ne peut être

sacrifié, le silence et ses odeurs,

ô fleur facile, le cœur ouvert,

un chant peut-être






petits yeux

boutons noirs

marguerites minées

lambeaux

bandelettes

tête de limbes

tout ce qui est décousu

déchiré

comme

la langue dans la bouche

un jour peut-être

refaite à neuf

des lignes vibratoires

un autre paysage

pauvre rongeur

recollé à l'os






ce cercueil

plombé :

cocon d'argent

pour la vierge asymétrique.

visages des lombrics

pâles humains

lovés dans les

urnes nucléaires.

viendra l'oubli

les poussières

du chant






en équilibre.

le fil

de la nuit rouge.

le port, les bombes

ce fracas de lumières

mélangé à tes os






digue

bouches ensablées

le crâne du vautour

dans son berceau de vase.

là où la terre tremble

dans le sel

le feu






en moi

s'assemblent les nuits

vrilles vierges

dépeçant ton lent paysage






orques sur le rivage

lèvres en sang

lune batracienne.

tortue des îles grises

crânes pelés.

lune de torture -

des bouches gelées

sur ma peau.

entre les rides

court le hanneton

cercueil de boue sèche /

demeure des ânes.

je suis au fond du piège

étranglé - muet

grignotant mon cancer






aimer ta nuit

l'oxygène de ton corps

ton sexe dévorant ma bouche et cette

gymnastique de la boue

de la vie en béquilles.

là où il y a des lacs

des serpents

entre les herbes

la vie morose

les calmes souterrains

et la peur dans la gorge -

bouches sans dents

vieille innocence.

sur ces terres se brisent nos pas

et

sous

nos têtes indolentes

ces meutes

de

vertèbres. dans les langues d'ivoire

à nue se dit déjà

notre fin






acrobate lissant ta lumière noire

agile sous la lampe

surplombant la mer des pantins

des faces troubles – ce cortège funeste et vain


cherchant encore une sortie dans l'impassible dédale...


enfer

d'un lent miroir – comme une sonde dans ce drame désert






ta peau d'ombre –

seule

mesure pour la bouche-lézard


dans cette fièvre

où la fleur du mort se déploie



viendra ma rédemption,

infirme

et

douceâtre

entre tes cuisses






marécages. nuit.

nappe verte. langueur des nénuphars.


entre les hauts arbres

ce ciel : disons un radiateur éteint.


les dieux batraciens

sèment leurs baisers de sang froid


une douceur morose

ou une grise panique

lorsque le soir descend.



ici –

une lumière voilée, un

fragment de gel






les racines de ton ombre


amarrées


à mon corps,


fragments d'os


ces mares sans ciel


ce champ de ruines


napalm


les routes brûlées


la ville déserte, sans un grain de lumière


ta bouche en poussière






l'amputée dort


tenant entre ses mains


le moignon à vif



la douleur brûlante


immobile


telle une cigarette se consumant seule.






ma tête de rat


mes côtes cassées


la terre vierge


et noire


ces rideaux paradant


à la façon des linceuls.



ne reste de ton corps


qu'une vaine cérémonie



aime le ver de terre

crucifié

en silence


une rose dans l'eau






décombres.

marécages. bruissements.

le macadam

fêlé comme porcelaine.

des insectes brisés.

leur fines armures

séchant au soleil.

ouvertes, suintantes.

des fourmis grouillent déjà.


sur le bitume

le brouillard du matin

souvenir de feuilles de menthe fraîche.

des fougères rongent les fenêtres.

une troupe de corbeaux

comme un cirque monotone

stagne dans une carcasse de voiture -

délestée de ses roues, de ses vitres,

rouillant dans la dureté des herbes.


les murs n'ont plus de saison.

plus d'assise.

des assiettes s'éternisent sur les toits.

pas de frontières. un rivage de nuit.

le monde sans rebords.






le hiboux

malencontreux

me dévisage

une dernière fois.


dans l'ombre

je l'ai enveloppé

frère des mulots

ainsi parlait le suaire humain.







museau de la bête.

en moi

l'aveugle danseur


dont le linge maladif

éponge nos nuits



à la lisière

de la forêt

là où tu demeures

sur le fil des limbes

ces têtes humaines,

Ussmell.

l'écorce-autel

de la maman-momie -

tête de petit dur

d'écorché gris-monde

crissant parfois,


avec au-dessus une planète de fer.






marcher avec les voix de la sœur

agneau ou semeuse de sang

au dedans elle

et ses essaims pour le feu


imagine

qu'au matin

la ville

ne soit que vrilles et poussière.






la fente limpide

où dort le cœur.


en t'aimant

comme en silence

vint la douleur.


cils.

poussière.

souplesse de la joie.


tête vierge des cendres


où surnagent de calmes songes


comme


suivre de tes vertèbres la ligne d'ombre


et telle une corde solide m'y suspendre