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AUTEUR-E-S

60 - Christophe Goarant - Corrêa-de-Sá

Transparences Dentelle

Transparences dentelle – Préliminaires


Qu’elles soient femmes, nymphes ou déesses, nombreuses sont les figures féminines que l’on trouve dans l’Iliade et l’Odyssée occupées à tisser en chantant. Pièces de tissus et chants relèvent d’une création et d’un artisanat souvent associés, et constituent les cadeaux traditionnels offerts aux visiteurs et voyageurs dans le bassin méditerranéen antique. Tissage et création relèvent d’ailleurs tous deux de la mètis, cette forme d’intelligence qui mêle savoir–faire, technique, ruse, faculté d’adaptation et créativité. Athéna, fille de Métis, est ainsi la déesse de la sagesse et de la stratégie militaire, mais aussi la protectrice des artisans et des artistes. La métaphore est souvent esquissée qui rapproche Andromaque, Hélène, Calypso, Circé ou Pénélope de la figure de l’aède. La large toile que tisse Hélène raconte ainsi, tout comme le chant du poète, les épreuves auxquelles sont confrontés les Troyens. De même, lorsqu’ils accostent sur l’île d’Ééa, et avant même de voir la magicienne, les compagnons d’Ulysse savent-ils tout de suite, grâce au son de sa voix et à la « musique » du métier à tisser, à quoi est occupée Circé. C’est que le bruit de la navette guidant les fils de trame sur la chaîne tendue du métier semble accompagner le chant des femmes à leur ouvrage, à la manière du plectre qui fait naître la musique de la phorminx dont s’accompagne l’aède. Cette parenté entre tissage et création littéraire perdure aujourd’hui encore jusque dans la langue, où tout texte demeure –ne serait-ce que par étymologie– un dérivé textile né de l’entrecroisement des divers fils d’intrigue. 

 

Chanter le textile, composer un recueil où s’entremêlent poésie et pièces de tissus relevait donc en quelque sorte de l’évidence et d’un retour aux origines. Transparences dentelle est né de cette volonté, croiser deux imaginaires et faire s’entre-répondre textes et matières (le rapprochement que suggère « Instant couture » entre l’écriture et le travail de dentelière est à ce titre programmatique). Chaque poème s’inspire de créations de lingerie et tente d’investir par les mots, un imaginaire fait de soieries, tulles, guipures, dentelles ou broderies. Les textes s’efforcent ainsi, à la manière d’une création haute couture, de s’approcher au plus près des univers, périodes et histoires que suggèrent les coupes, matières, imprimés, arabesques brodées et motifs nés des ajourages de dentelle ou de guipure. Au fil des pages, un habillage de mots vient parer les ensembles couture, un dialogue s’instaure entre les deux créations, qui tantôt masque et révèle, tantôt lève le voile sur des pans d’imaginaire, et nous invite à céder à une rêverie poétique pour mieux nous laisser ravir par ces univers variés que suggèrent étoffes et poèmes. Des palais vénitiens évoqués dans « Un soir sur la lagune » et « Quattrocento » aux cités de la Perse antique ou de l’Inde des maharadjas qui affleurent dans « Jardin persan » ou « Le mystère du Taj », des jardins luxuriants et sauvages d’une nature première qui servent de cadre à « Luxuriance jungle » aux bosquets et allées géométriques des jardins à la française qui se dessinent dans « Théâtre de verdure » , chaque dialogue devient une invitation au voyage, une volonté supplémentaire de faire exister un univers et d’en incarner les héroïnes, de la femme première de « Morsure d’Eden » à la reine Zénobie de « Palmyre vaincue » ou encore aux princesses anonymes qui hantent et animent les bals sur la lagune ou les soirées de fête sur la terrasse d’un palais lointain d’une Inde exotique et mystérieuse… et l’on croirait presque que le froissement d’étoffe, caresse des matières, allié à la musique des textes fait exister un bref instant les parfums lointains et les saveurs épicées que les synesthésies suggèrent et font advenir au fil des pages et des poèmes.   

  

A l’évidence première, celle d’associer textes et tissus, il faut en ajouter une autre, plus évidente encore. Lingerie et poésie relèvent en effet toutes deux de l’art de la séduction. Que l’on songe à l’amour courtois ou au blason médiévaux, aux poèmes libertins de Boisrobert, Saint-Amant ou Théophile de Viau, à la période romantique avec des textes de Lamartine, Vigny, Musset, ou Hugo, ou encore aux nombreux poètes du XXème siècle, d’Apollinaire à Aragon, Brassens ou Moustaki, qui ont chanté l’être aimé, la poésie a souvent loué et décliné l’amour en ses diverses formes. Transparences dentelle se fait dès lors voyage littéraire et au gré des textes ré-explore ces diverses sensibilités en ravivant parfois quelques formes fixes, de la terza rima de « Lodge en fleur », au pantoum de « Nimbée au jour » ou au rondeau de « Bouquet tropical », en passant par de nombreux sonnets. 

 

L’histoire de la lingerie et ses pièces variées et changeantes, procède d’une même diversité, et, du moins dans son histoire récente, relève d’une démarche de séduction ou, pour le moins, de sublimation du corps féminin. Qu’ils soient galbant, gainant, invisibles, laissés entraperçus ou portés dessus, les dessous nous en disent long sur la vision et la place du corps et de l’intime au sein d’une société. Ils nous renseignent sur les rapports de séduction et sur l’évolution de l’imaginaire érotique à un moment donné. Masquant, voire effaçant toute trace de féminité à certaines époques (que l’on songe aux bandeaux que les romaines de l’Antiquité ou les garçonnes des Années Folles se nouaient autour de la poitrine pour en dissimuler et pour en atténuer les formes, ou à la chemise qui fut durant tout le Moyen Âge un dessous unisexe et unique), la lingerie va a contrario sculpter, contraindre et mettre en valeur les attributs féminins à d’autres moments (du corset à la gaine ou à l’effet push-up de nos soutiens gorges actuels, en passant par les crinolines ou les culottes ampli-formes, les exemples de ce modelage du corps des femmes sont nombreux).

Cette alternance qui tantôt masque, tantôt suggère, souligne ou accentue ; ce va-et-vient entre sobriété et simplicité (les ensembles culottes / soutiens gorges – voire culottes seules à petits motifs fleuris et tons pastels lorsque dans les années soixante les soutiens gorges étaient brulés – fut à ce titre une révolution et une libération), et le luxe des parures séduction et glamour alliant dentelles, soies, broderies et guipures (auquel les collections de lingerie semblent revenir depuis les années 1990), rythment l’évolution et l’histoire de la lingerie. Tout comme les textes, les ensembles se font tantôt sages, tantôt frivoles ou provoquant un jeu de séduction, comme dans « Noir fusion » où « tout cet ensemble qui s’ajoure / en dit plus long qu’il ne parait » et où, si l’on regarde « par-delà [la] parure / [un] corps de rock est en fusion. »



 

          C’était l’heure tranquille…

 

A peine on la perçoit progresser pas à pas

Parmi l’heure furtive, en l’ombre noctambule –

Un mouvement léger, qui se fond véranda,

Détachant silhouette au monde crépuscule. 

 

Quand les gens pressent rue, au sortir des bureaux,

Et s’allonge, entêtant, le ballet des murmures,

Disparaissent en loin des voitures échos,

Pour se fondre silence en un tout qui perdure.

 

Sans me voir, elle passe… et ses muscles tendus

Font comme un éclat bref en un rayon de brume,

Détaillant de sa jambe : et le galbe, et le nu,

Qu’un long étirement éternise et consume. 

 

Son imprimé de soie –unique vêtement–

Lui mouchette le corps en un jeu transparence,

Qui l’incarne, féline, en ses déplacements,

Où son geste le moindre est déjà presque danse.

 

Et la scène se fige en un bruit qui s’enfuit,

De tissu qui retombe, à ses pieds, sous l’alcôve,

En cette heure où le jour enfin cède à la nuit :

Le glissement d’étoffe indistingue les fauves.



 

              Frisson de soie…

 

Comme un souffle d’orient croît en aube légère,

Pour venir émailler le monde à son repos –

La campagne s’étire, enfle brise lumière,

La soie, en un frisson, paresse sur sa peau.

 

Ajustant son ensemble en un chant de dentelle,

Qui semble s’élever sous ses doigts caressants,

Des corolles pastel, d’amples fleurs se révèlent

Aux parfums d’horizon que tisse un jour naissant.

 

En cette heure incertaine où des ombres lascives

Se prolongent d’errance au gré d’un soleil ras,

La trame du matin – rêves à la dérive – 

S’émerveille au satin qu’échancre son éclat.

 

Vaporeuse et légère, elle agit comme un charme,

En des brumes de tulle, œuvre recréation,

Tout scintille à l’aurore et son voile de larmes,

Où son corps frémissant vient se tendre passion. 



 

             Théâtre de verdure…

 

On croirait le décor d'un bosquet que Le Nôtre

Aurait voulu croquer à même votre peau -

Théâtre de verdure où s'arquent, part et d’autre,

Des guirlandes guipure au tomber de rideau.

 

La nature s'ordonne en des courbes charnelles, 

Soulignant vos attraits de leurs cours sinueux

En un ballet qu'on danse en fuites éternelles,

Pour vous mieux incarner comme reine en ces lieux.

 

Car en ce jardin clos vous régnez sans partage,

Déesse tutélaire aux charmes sans rivaux,

Le temps qu'une illusion, tour à tour fol et sage,

Ne s'achève sur scène au tomber de rideau.


 


           Effusion bleue…

 

Elle anime en bougeant d’ondoyantes corolles 

Qui propagent au loin de vibrants camaïeux

En des vagues sans fin, légères et frivoles

Où l’écume dentelle en effusion de bleu.

 

L’océan tout entier, chaloupant à ses hanches,

Promène son errance en un cours indécis,

Comme dans un sous-bois ce tapis de pervenches

Semble se disperser en quête d’infini. 



 

             Perle océan…

 

Une perle océan vient affleurer sa peau,

Hésitante et frivole en cette heure estivale,

Toute gorgée au sel des brises capitales,

Qui soufflent cet ailleurs où s’étirent les eaux.

 

Un frisson de soleil libère les cristaux

Que la mer abandonne à son corps de vestale,

Comme une fleur marine entrouvrant ses pétales

Pour déposer un goût de large sur son dos.

 

Le noir de son maillot, contrastant sa peau blanche,

S’ajoure par endroits, puis lui galbe les hanches,

Epousant chaque forme en un long mouvement.


Couchée à même sable, en courbes arabesques

Qu’une houle éternise en un rêve indolent,

Elle est femme océan… qu’elle incarnerait presque.



 

             L’invitation au voyage…

 

Une saveur lointaine à sa peau vient se fondre,

Pareille à des cristaux que laissent les embruns

Qui sèchent leurs ailleurs, en souvenir de l’onde,

Sous un soleil complice et des rêves sans tain.

 

C’est d’un bleu d’outre-mer que son corps déshabille

Le tulle, la dentelle, à ses courbes tendus,

Qui miroitent l’écume où la vague grésille,

Et scintille panache en volutes perdu.

 

Tout en elle s’enivre à la brise du large

De parfums inconnus en ports mystérieux –

L’amarre vient à rompre, elle invite au voyage,

Le monde mis à nu se reflète en ses yeux.



 

           Morsure d’Eden…

 

S’arabesque dentelle, ondoyante ceinture,

Esquisse mouvement aux diffuses couleurs,

Qui, sur tulle fond blanc, s’aquarellent en fleurs,

Et lui ceignent la taille en corolles guipure.

 

Ces rehauts de pastel à l’éclat de morsure,

Rouges parmi ce vert où serpentent saveurs,

Se mêlent aux parfums que distillent lenteur

Tous les fruits défendus en ce coin de parjure.

 

Désormais presque nue, elle songe au jardin

Qu’évoque l’imprimé qui lui couvre les reins…

Et son regard perdu comme doute et s’abîme

 

Dans la folle nature où son rêve se perd.

Comme femme première, innocente et sublime,

Qui s’éveille, incrédule, aux portes de l’Enfer.


 

 

Dans une serre en floraison,

Chaleur humide et tropicale

Me tourne sens en déraison

Parmi des forêts de pétales.

 

Et tous ces parfums qui s’exhalent

Perdent mon esprit vagabond,

Qui s’aventure à ce dédale,

Dans une serre en floraison.

 

Des rouges, carmin, vermillon,

Rehaussés d’ocre ou jaune pâle,

Se troublent, mêlent, tourbillon – 

Chaleur humide et tropicale.

 

Autour de moi, feuilles s’étalent,

Du vert pastel au céladon,

Tout un camaïeu qui spirale

Me tourne sens en déraison.

 

Au milieu des fleurs et bourgeons,

J’ai cru la voir, comme spectrale,

Passer – furtive apparition –

Parmi des forêts de pétales.

 

Temple Nature a sa vestale,

Mon cœur désormais sa passion,

Vêtue en nacre et de percale…

Trop courte, hélas, fut ma vision

Dans une serre.

 


 

      Nimbée au jour…

 

Nimbée au jour, elle parait,

L’aube, dehors, juste frissonne,

Comme parée à ces reflets 

D’éclats copeaux qui s’abandonnent.

 

L’aube, dehors, juste frissonne,

Presque immobile elle se tient.

D’éclats copeaux qui s’abandonnent

En arabesques couvrent seins.

 

Presque immobile elle se tient,

Le regard vague, âme perdue

En arabesques couvrent seins,

De blanc, d’ivoire et de statue.

 

Le regard vague, âme perdue,

Née aux ciseaux, façonnant corps,

De blanc, d’ivoire et de statue

Qui voudrait soudain vivre encor.

 

Née aux ciseaux, façonnant corps,

D’un rêve artiste qui s’acharne,

Qui voudrait soudain vivre encor,

Forcer destin pour qu’il s’incarne.

 

D’un rêve artiste qui s’acharne,

Advienne ainsi l’amour parfait,

Forcer destin pour qu’il s’incarne :

Nimbée au jour, elle parait.




     Noir fusion…

 

Mat et satin, comme en partage,

Abrasent corps en jeux floraux :

Amples pétales tatouages

Prennent relief à même peau.

 

Sombre ou brillante de guipure,

La chair frissonne cet aveu :

Voyez par-delà ma parure

Toute mon âme comme en feu !

 

Car sous un masque transparence,

Mon cœur de rock est en fusion…

Sachez passer les apparences,

Et sous le noir… lire passion.

 

Tout cet ensemble qui s’ajoure

En dit plus long qu’il ne parait,

Et sous le tulle qui m’entoure

Percent au jour tous mes secrets. 



 

       Eternel tissage…

 

Femme navette à son ouvrage,

Tisse sa toile, rythme temps,

Les fils de chaîne, à son passage,

Vibrent un camaïeu safran.

 

Femme immuable, femme mage,

Femme prêtresse, au fil des chants,

Façonne monde, paysages,

Scande légendes nuit des ans.

 

Dans cette trame, encrent sillage,

Tombent parfois des larmes sang,

D’où vont renaitre fleurs sauvages,

Gardent mémoire s’espaçant.

 

Et chaque fleur en ce tissage

Est monde entier hors du néant,

Comme en un livre chaque page

Se lie à l’autre infiniment.

 

Tout l’univers et davantage,

En cette étoffe, lentement,

Fait rayonner, comme en partage,

Tout l’éternel un court instant.



 

       Palmyre vaincue…

 

Zénobie, au palais, se tient face au désert,

Le regard qui s’éloigne en des brumes nomades

Que le Simoun entraîne où l’horizon se perd

En volutes cumin, lentement, qui s’évadent.

 

La reine porte encore une tiare à son front,

Et le satin de soie étoffe sa parure

De reflets argentés sur un sable profond

Rehaussé de bijoux, d’opale et de guipure.

 

On croirait qu’elle invoque un royaume lointain

Dont le vent, sans arrêt, déplace la frontière –

Un empire mouvant, sans limites ni frein,

Qu’elle appelle soudain de ses vœux et prières.

 

Cependant qu’elle songe, une ville s’endort :

Palmyre, la romaine, à la fois triste et grave,

Dans la chaleur du soir, se résigne à son sort…

En un rêve de femme, elle vit sans entraves.