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blanche

Le dépôt

AUTEUR-E-S

63 - Pierre Goujon

Amour

Amour

 

 


Comment ne pas inventer ? Comment ne pas mentir, d’une manière ou d’une autre ? Je sais, tu ne cesseras pas de me répéter que je divague, que je suis fou, mais aussi tu nieras toi-même tes propres mensonges, refusant de reconnaître que si je te parle de nos rires ou de nos doutes anciens ce n’est pas parce que j’ai besoin de me nourrir des bruits du souvenir, mais bien parce que je sais qu’ils te surchargeaient parfois de peaux et de défroques qui te rendaient méconnaissable. Je veux savoir comment la transformation s’opère. Comment s’enchaînent les différences. Ça commençait par de triviales constatations. On disait : tiens, voilà la pluie. Elle tombait, en effet, régulière, faisant luire les branches des arbres sous les lampadaires, installant d’immenses flaques sur le bitume. Je te conviais à écouter le bruit de la pluie sur les feuilles des arbres du jardin. Du jardin ? Quoi, quel jardin ? Tu tendais l’oreille. Tu faisais semblant, pour me faire plaisir, et tu pensais, comme moi, à une autre pluie sur un autre jardin. Non ? Tu crois peut-être que je ne le sais pas ? On le voyait, ce jardin, dans tes yeux. La pluie, par-dessus tout ça, eh bien, je te le dis, elle était là comme un produit auxiliaire, un additif nécessaire à la manipulation magique du photographe qui fixe les grains d’argent. Impressionne. Empoisonne. Lentement, cela se transformait en un papier jauni et terne où, le cœur battant, on reconnaissait les sédiments qui pesaient sur notre cœur et notre front. Ce n’était pas mon jardin. Ce n’était pas moi. Ce n’était pas ton jardin non plus, ce n’était pas toi. C’était rien. Ou peut-être seulement une histoire que nous inventons et qui se poursuit, au hasard, absurde, changeante, déformée au gré d’événements qui nous blessent, nous raturent, nous effacent. Comment se reconnaître ? Je te le dis, on peut sans arrêt recommencer l’inventaire. Chercher un fil conducteur, le chemin qui mène de la distraction au jeu, par exemple, et du jeu à la duplicité. Et les questions éternelles reviennent 

 

— Est-ce que tu m’aimes ?

— A quoi penses-tu ?

— Est-ce que tu m’aimes ?

— A quoi joues-tu ?

— Est-ce que tu m’aimes ?