La
page
blanche

Le dépôt

AUTEUR-E-S

63 - Pierre Goujon

Soleil Levant


 

Elle voyait sa barque qui approchait, à l’embouchure du fleuve, dans la grisaille du petit matin. Et lui, debout, à l’arrière, la guidait, à la godille, avec lenteur. Une autre embarcation suivait, puis une autre, à peine visible. Le soleil venait d’apparaître au-dessus du port, petit feu orange pâle accroché par miracle dans un ciel de fumées et de grues ; un avertissement, peut-être, les invitant à ralentir, à rester sur leurs gardes.

 

Elle l’avait attendu, toute la nuit. Il avait dit, au téléphone : « j’arrive ». Et elle, le cœur battant, s’était aussitôt installée près de la fenêtre, enveloppée dans son grand châle. Mais beaucoup trop tôt : il faisait sombre, encore, lorsqu’elle avait poussé la chaise derrière les vitres noires. D’heure en heure, elle avait pu, ainsi, observer la progressive métamorphose de la nuit. Parfois une ombre rapide passait en silence : un rapace nocturne, en chasse, sans doute. Elle sourit de sa posture attentive : elle se disait qu’elle était sur une sorte de passerelle, à elle, qu’elle avait pris le quart, comme lui, sur son cargo, en route vers Le Havre, en plein Océan Indien.

 

Ils avaient fait escale à Manille. Ou à Singapour. Oui, à Singapour, plutôt. Il avait été flâner dans la ville, avec le chef mécanicien et un matelot. Ils avaient fréquenté des bars louches, rencontré des filles. En sortant, des voyous les avaient attaqués et la bagarre avait été rude. Ils s’étaient tous retrouvés au poste de police. Plus tard, on avait pu les voir marcher tranquillement dans les allées d’un grand parc. Ils s’étaient fait photographier au pied d’arbres plusieurs fois centenaires (des essences inconnues dans nos régions), peuplés de singes au derrière rouge et d’oiseaux au gros bec.  Ils enverraient la photo à leur copine, ou à leur maman, à la prochaine escale.

 

Enfin, ils étaient arrivés en vue du Havre. Là, il avait fallu attendre longtemps à cause du trafic et de la marée. Trente gros bateaux, au moins, en file d’attente, au large. Des vraquiers massifs, des porte-conteneurs chargés jusqu’aux yeux, des pétroliers gigantesques. 

 

A présent, il n’était plus bien loin. Sa barque allait accoster, d’un moment à l’autre. Il l’attacherait au ponton avant de commencer de gravir le petit sentier abrupt qui le conduirait auprès d’elle. Au-dessus du port, le ciel prenait une teinte rougeâtre.

 

Soudain, une voix se fit entendre, derrière elle, pas trop forte, mais assurée, un peu autoritaire, quoiqu’aimable. Des gens passèrent à ses côtés, assez vite. On eût dit qu’une tâche impérieuse leur commandait de se presser, de fuir peut-être.

 

— Mesdames, Messieurs, on ferme ! On ferme !

 

Elle se leva, fit quelques pas, s’approcha de la cimaise, se pencha, et lut : Claude Monet, Impression, Soleil Levant (1872).