La
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blanche

Le dépôt

AUTEUR-E-S

63 - Pierre Goujon

Tenez bon, Jeff

Tenez bon, Jeff

 

 

A six heures du matin, Hubert perdit connaissance.  Ses compagnons de jeu se portèrent à son secours, aussi vite qu’ils le purent et, non sans difficulté, tentèrent tout d’abord de l’extraire de sa chaise.  Tous étaient à bout de forces (cela faisait maintenant plus de dix heures qu’ils jouaient, presque sans discontinuer).  Ils réussirent malgré tout à le redresser, et s’employèrent à le transporter, pas à pas, vers une des chambres de la villa.  Ils déposèrent son corps inanimé sur le lit.  Et là, ils durent constater l’irrémédiable : Hubert était mort.

 

Le jour se levait à peine.  La table de jeu était toujours éclairée, de cet éclairage violent, blanc, vertical, qui écrase les reliefs et accentue cette sorte de fascination qu’exercent sur les joueurs les objets épars sur le tapis vert (un vert si cru), les cartes, les jetons multicolores, les fiches.

 

—  Il faut continuer, dit le Commandant, d’une voix blanche.

 

Ils reprirent place, avec gravité, autour de la table.  Madame Thérèse, s’assit face au Commandant, Jeff et Marquis de part et d’autre.  Ayant dégagé la place d’Hubert, ils se sentaient plus à l’aise, quoique très affectés par la disparition de leur ami.  Leur lassitude était extrême.

 

—  Marquis, c’est à vous de donner.

 

Marquis réunit les cartes, les battit, avec maladresse, les distribua.  Chacun prit connaissance de sa main.  De nouvelles enchères furent lancées.  Le jeu recommença.  

 

Ils jouèrent encore (mais avec davantage de lenteur) pendant plus de cinq heures.

 

A midi, Jeff, en sueur, déclara qu’il n’en pouvait plus.  Il réclama une pause, un répit.  Le Commandant dit que ce n’était pas possible.  Madame Thérèse approuva : « Tenez bon, Jeff », fit-elle.  Marquis ne disait rien.  Jeff se résigna, et l’on reprit tant bien que mal le cours du jeu.

 

A une heure, Jeff se leva.  « Je vais aux toilettes », dit-il.  Il s’éloigna, en titubant.  Comme il ne revenait pas, on s’inquiéta.

 

—  Il faudrait aller voir, fit le Commandant.

—  J’y vais, dit Marquis.

 

Il se déplia de sa chaise et parvint, non sans mal, à se tenir debout.  Ses cuisses étaient raides, et une douleur aiguë enveloppait ses reins.  Arrivé aux toilettes, il appela.  Madame Thérèse et le Commandant se regardèrent, avec inquiétude.

 

—  Que se passe-t-il ?

—  Venez ! cria Marquis, Jeff a eu un malaise !

 

Ils s’efforcèrent, à leur tour, de se lever.  En s’appuyant aux meubles du salon, enlacés comme deux ivrognes au sortir d’un bar, et traînant les pieds, ils atteignirent les toilettes.  Assis, écroulé plutôt, sur le siège, Jeff gisait, sans connaissance.  Marquis, livide, les yeux rouges, tentait, avec le peu de forces qui lui restaient, de le redresser.  Mais sans succès.  Madame Thérèse et le Commandant firent ce qu’ils pouvaient pour aider Marquis, mais, eux aussi, étaient brisés de fatigue.  Avec infiniment de déplaisir, ils se résignèrent à laisser Jeff, seul, affaissé sur lui-même, comme il était, dans les toilettes. 

 

Ils revinrent s’installer à la table.

 

—  Nous allons devoir poursuivre à trois, dit le Commandant.

 

Ils reprirent place pour une nouvelle série de parties.  Ils jouèrent près de trois heures.  Puis Madame Thérèse se plaignit : elle avait trop chaud.  Elle voulut qu’on ouvrît au moins une fenêtre, une porte-fenêtre, en fait, celle qui donnait sur la terrasse.  Le Commandant y consentit, malgré les réserves de Marquis, lequel craignait que les bruits venus du dehors ne constituent une nuisance propre à troubler la concentration des joueurs.  Il est vrai que c’était le printemps, la nature résonnait de mille chants, un vent léger, doux, agitait mollement les rideaux.  Quatre heures de l’après-midi venaient de sonner, le soleil, déjà incliné, mais encore intense et chaud, déposait une tache orange sur le plateau d’une table basse, à l’autre bout de la pièce.  Et tout cela troublait profondément Madame Thérèse qui donnait des signes d’agitation, voire d’égarement.

 

—  C’est à vous de jouer, Madame Thérèse, dit le Commandant, non sans quelque impatience.

—  Oui, oui…

 

Mais elle ne bougeait pas.  Elle tenait ses cartes d’une main tremblante.  Soudain, étalant brusquement son jeu (les cartes dispersées sur le tapis vert de la table évoquaient les éclats de quelque explosion fulgurante —une fleur juste éclose—, et le contraste des couleurs serrait le cœur de chacun), elle se leva en proie à des frissons violents et se mit à chanter :

 

Ah ! Pour moi que la vie serait belle

Si j’étais t’hi, si j’étais ron

Si j’étais t’hirondelle

 

—  Allons, allons, fit Marquis, reprenez vos esprits.

 

Elle n’écoutait pas ; elle continuait de chanter (de brailler, plutôt) sa chanson, tout en se dirigeant vers la porte fenêtre.  Elle en franchit le seuil et fit quelques pas chancelants sur la terrasse.  Elle ne vit pas les quatre marches qui permettaient d’accéder au jardin ; elle les manqua et s’écroula de tout son long en hurlant.  Marquis et le Commandant ne purent venir à son aide.  Exténués, bloqués sur leur chaise, le moindre mouvement leur semblait une entreprise impossible.  Cependant les hurlements de Madame Thérèse faiblissaient, cédant la place à un gémissement sourd qui allait en diminuant.  Lorsqu’ils n’entendirent plus rien (de leur position, d’ailleurs, ne pouvant apercevoir aucun détail de la scène, il leur était impossible de juger de la gravité de la situation), ils hochèrent la tête, chacun de son côté, sans trop oser se regarder pourtant.

 

—  Elle n’aurait pas dû chanter cette chanson, dit Marquis.

—  Je l’ai trouvée bien vulgaire, fit, de son côté, le Commandant.

 

Ils gardèrent un instant le silence. 

 

—  Poursuivons, reprit le Commandant.  Voulez-vous vous donner la peine de distribuer ?

 

Ils jouèrent encore deux heures.  Le jour déclinait.  On entendait moins de chants d’oiseaux, et les ombres s’allongeaient au pied des objets et des meubles.  Il fallut allumer la lampe, au-dessus de la table de jeu, et, à nouveau, l’éclairage porté avec une extrême dureté sur les cartes s’imposa avec violence, amplifiant dramatiquement, dans l’âme et le cœur des joueurs, cette impression de fatalité que tout jeu de hasard véhicule.  Une angoisse diffuse étreignit alors les deux hommes.  Ils manipulaient les cartes avec de plus en plus de nervosité.  Marquis alla même jusqu’à en écorner une dans sa précipitation, et le Commandant lui en fit le reproche sévère.  Le Commandant, pourtant, ne manifestait pas moins d’agitation, en dépit de son statut implicitement reconnu par Marquis d’homme « supérieur », ce qui aurait dû le conduire à davantage de sérénité.  Mais dans l’état où ils se trouvaient, l’un et l’autre, après tant d’heures de jeu, de tension nerveuse, de fatigue, aucune forme de sérénité n’était plus possible.  Soudain, tendant l’oreille, « Vous entendez ? », fit le Commandant.

 

—  Non, dit Marquis.

—  Vous n’entendez pas ?

—  Non.

—  Enfin, vous n’entendez pas ces grondements, ces clameurs lointaines ?  Ils arrivent, certainement, pour le grand tournoi !

—  Non.  Je n’entends rien.

 

« Il faut que j’aille les accueillir », dit le Commandant, « c’est là-bas, au fond du parc ».  Il se leva (fort péniblement), se dirigea vers la porte-fenêtre.  La nuit était maintenant bien établie.  Ayant fait quelques pas hésitants à sa suite, Marquis vit le Commandant aborder en tremblant de tout son corps les premières marches qui descendaient vers le jardin.  Il aperçut encore quelques minutes sa silhouette imprécise qui s’effaçait progressivement dans l’obscurité.  Puis il ne vit plus rien.  Il appela :

 

—  Commandant !  Vous êtes là ?

 

Comme il n’obtenait pas de réponse il appela de nouveau « Commandant ? »  Mais aucun bruit, aucun signe ne lui parvint de la masse sombre des arbres qui bordaient le parc, au loin, à la limite du jardin.  Il se résigna, cessa ses appels et rentra.

 

Resté seul, Marquis demeura pensif, un long moment.  Il ne savait plus qui il était, où il était.  Il porta ses regards autour de lui, vit les meubles, les cadres accrochés aux murs, les rideaux, l’ordinateur posé sur une table dans un coin de la pièce, et tout lui paraissait nouveau, inconnu, insolite.  Il contempla les cartes étalées sur le tapis de la table de jeu, et il lui sembla que les rois, les reines et les valets avaient entamé devant lui, en son honneur pourrait-on dire, une sorte de danse rituelle, à la manière des personnages de ces festivités primitives qu’une peuplade exotique et bienveillante offre au visiteur étranger.  La danse était une illusion, naturellement ; Marquis s’en rendit compte, et s’émut de ce qu’il avait pu, en un moment de faiblesse, être l’objet d’une sorte d’hallucination pernicieuse, à l’instar du Commandant, lorsque ce dernier avait cru entendre des voix, venant des zones sombres du parc, au loin.  Il se ressaisit.  Non sans peine.  Il se dit qu’il était de son devoir de poursuivre la tâche, répondant instinctivement, mécaniquement, pourrait-on dire, à une force obscure qui lui commandait de jouer, jouer encore, jusqu’à la fin.  Jouer.  Mais avec qui, contre qui ? 

 

Restait l’ordinateur.  Au prix d’une grande souffrance (tout déplacement physique était devenu pour lui un supplice), il s’approcha de l’appareil et prit place devant l’écran.  Il alluma.  Par un effort mental surhumain il parvint à retrouver le mot de passe, et put lancer un programme de jeu.  Des cartes s’affichèrent en cascade.  Plusieurs parties s’enchaînèrent.  Une heure plus tard, épuisé, il s’affaissa, sa tête heurta le clavier, et il perdit connaissance, sans voir l’ultime message que la petite machine, affichait, indéfiniment :

 

ERROR – PRESS ANY KEY TO CONTINUE

ERROR – PRESS ANY KEY TO CONTINUE

ERROR – PRESS ANY KEY TO CONTINUE

ERROR – PRESS ANY KEY TO CONTINUE

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