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AUTEUR-E-S

67 - Pierre Andreani

Présentation


Né dans le sud de la France au début des années quatre-vingt, Pierre Andreani publie principalement de la poésie (Hormis la joie, Sous le sceau du Tabellion, 2021 ; L'écœuré parlant, Éditions du Contentieux, 2019) et des récits de voyage (Paradis Grec, Éditions du Port d'Attache, 2019). Bien connu des revues francophones (Verso, Dissonances, Hurle-vent, Traversées, FPM, etc...), il édite également de la poésie chez ( m i l a g r o ).

 

 

1/ - Peux-tu indiquer un livre que tu aimes particulièrement ?

 

L’œuvre de Dostoïevski a marqué un tournant dans mon rapport à la littérature et donc, forcément, à la vie. Particulièrement « Crime et Châtiment » (1866), à travers lequel j’ai définitivement pactisé avec la figure du jeune homme seul, réfractaire, isolé au point de devenir fou que j’étais probablement en passe de devenir moi-même, durant mes années étudiantes, entre deux soirées branchées, entre deux introspections trop profondes. Un livre sur la volonté de la jeunesse d’embrasser le monde et sa maladresse (sic), la peur, la parano, l’angoisse. Tout pour me plaire ! Ce livre m’a donné un ami, Raskolnikov ou Fiodor ? Plutôt le premier, je dirais… Je ne l’ai jamais relu, il faudrait que je le fasse.

 

2/ - Peux-tu donner un vers, un mot, que tu aimes ?

 

Chez un poète que je tiens en haute estime, Saint-John Perse, pour la cohérence de son œuvre magnifique. Le voici : « Quand vous aurez fini de me coiffer, j'aurai fini de vous haïr ». Ce vers me revient toujours en mémoire, la colère d’un enfant impuissant qu’on essaie de contraindre par voie de peigne. Ça rappellera des souvenirs à tout un chacun. Et c’est aussi une bien belle définition de la poésie, une lutte acharnée pour la vraie liberté individuelle, lutte pour se positionner toujours hors du cadre (qui lui-même est mouvant).

 

3/ - Quelles sont tes lectures habituelles aujourd’hui et comment s’expliquent ces habitudes ?

 

Je lis principalement des romans et des biographies. La dernière en date, c’est celle de Gauguin par Henri Perruchot (1961) que je recommande chaudement. Très peu de poésie pour ne pas trop interférer avec mon travail d’écriture. J’en lis presque uniquement pour écrire des notes de lectures qui paraissent ci et là, sur mon blog (https://poesie-passant.blogspot.com), dans Recours Au Poème, ou la revue La Grappe, et bien entendu ce qu’on envoie à ma maison d’édition associative (https://milagro-editions.com).

 

4/ - Le monde lit-il toujours et quoi?

 

Je ne sais pas ce que lit le monde. Je ne sais pas si le monde lit toujours. Je ne sais pas si le monde a jamais lu. Ce que je sais c’est que le monde écrit, surtout. Sans doute un effet du temps libre et de la généralisation des études longues. Déjà en son temps, Rimbaud disait quelque chose comme ça, admettant qu’il lui avait été permis d’apprendre à lire, à écrire, à versifier en latin grâce aux progrès de l’instruction, alors qu’il aurait sans doute eu un destin de petit paysan sous l’Ancien Régime.

 

5/ - Est-il nécessaire de produire ?

 

Question qui complète la précédente. Pablo Neruda dans un texte flamboyant à T.S. Eliot, écrit : « Toutes ces œuvres d'art... Elles sont si nombreuses que le monde ne sait plus où les mettre... Il faut les accrocher hors des maisons... Et tous ces livres... Toutes ces plaquettes... Qui est capable de les lire ?... Si seulement on pouvait les manger... Si dans une crise de voracité nous pouvions en faire des salades, les hacher, les assaisonner... Nous en sommes repus... Nous en avons par-dessus la tête... » Ça date des années 1940 ou 1950… Alors, en effet, je suis partagé. L’idée d’ajouter encore ne serait-ce qu’une ligne à tout cet amas, parfois, peut agir comme un frein.

 

 

6/ - Pour qui écris-tu de la poésie ?

 

Pour qui ou plutôt pour quoi ? À force, je ne sais plus. Au début, j’essayais d’écrire du roman, mais reprenant sans cesse les paragraphes que j’établissais à grand-peine, j’en faisais des pièces ultra-ouvragées et très peu compréhensibles, qui n’étaient plus utilisables qu’indépendamment du reste du texte. C’était devenu des poèmes. Il y a aussi eu un moment où j’ai attrapé le goût de l’alexandrin, j’en écrivais des tonnes, après avoir lu Verlaine… Ils n’étaient pas tous justes, mais ça m’était facile. Puis c’est passé, et je me suis plongé dans le vers libre. Aussi, il y a eu l’ambition de se voir publié. Cela me semblait être le comble du « chic » (ça ne se dit plus) que de pouvoir lire son nom sur la couverture d’un livre. Une promesse. Puis c’est arrivé, mais ça n’a pas eu l’effet escompté. Je me console maintenant en imaginant que je construis quelque chose, que mes textes forment un tout. J’ai d’ailleurs un fichier sur mon ordinateur qui les regroupe, revus et corrigés, parfaitement mis en page et que je consulte de temps en temps pour me rassurer, me rappeler que j’existe. Observer mes « œuvres complètes » me fait du bien, et je n’ignore pas pourquoi. J’écrivais ceci dans un de mes premiers recueils, « Un Tel Bombardement » (2015) : « Écrire alors, mais qu'est-ce ? – Tombeau dit-on, testament, homélie, compilation de sursaut, chaque entrave recyclée ». Donc exister, mais aussi disparaître. Évidemment, il y a quelque chose d’incroyablement névrotique là-dessous. Et, d’ailleurs, je pense tous les jours à arrêter.