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blanche

Le dépôt

AUTEUR-E-S

7 - Simon A Langevin

Quévillon




1



La ville est noire. Cornell songe. La nuit des temps est arrivée. Le ciel pèse lourd au-dessus du bâtiment cubique.

C’est la fin de la gloire ancienne. Katt est lasse. La lune est comme un blanc d’oeil.

Il y a quelqu’un devant la porte. Mais elle ne l’entend pas. La chandelle vacille sur la petite table du salon.

L’obscurité a tout envahi. Moyer est parti. Les oiseaux sont tombés raides morts.

Cornell tourne la poignée. Les lumières sont éteintes. Berry dort sur le canapé.

Un silence rôde dehors. Une hostilité couve autour du bâtiment sans fenêtre. La nuit a plongé le monde dans un gouffre.

Sous les draps, Katt est lasse. Un vide occupe la chambre. Moyer est parti.

La porte ne s’ouvre pas. Quelque chose a changé. Plus rien ne sera jamais plus pareil.

À l’intérieur, l’isolement a eu raison de Berry. Elle n’entend pas Katt qui dort aussi. La petite flamme s’affaiblit sur la table du salon.

Le matin ne paraîtra pas. Le matin ne paraîtra plus. Terrées depuis toujours dans les coins, les ténèbres ont jailli soudainement.

Prisonnier, Cornell ne peut entrer. Il frappe contre la porte. Mais Berry ne l’entend pas.

Une absence s’est créée le long du corps de Katt. Elle dort au centre du cercle. Les murs n’ont pas de fenêtre.

Berry s’éveille. Ses genoux sont repliés sous son menton. Ses bras enlacent ses jambes. Elle serre fort.

Moyer est parti. Il l’a laissée seule. Il marche dans la ville noire. Sur les palissades, des cercles ont été dessinés.

Cornell se heurte contre le silence. La porte ne s’ouvre pas. «Berry!» qu’il crie de toutes ses forces. En vain.

En vain et contre tous, Katt remue. Le sommeil l’agite. Il n’y a plus personne pour dormir avec elle.

Berry fixe la petite flamme qui bleuit. Cornell doit revenir. Une inquiétude ronge ses sangs. Le jour est mort.

Un voile assombrit tout. Les pupilles dilatées ont mangé les couleurs. Il n’y a plus rien à voir. Plus rien, à part ce cercle qui se resserre autour d’eux.

Moyer se promène parmi les oiseaux morts. Ils jonchent le sol. Plus une seule lumière n’éclaire la ville.

Berry ne voudrait pas sortir. Cornell ne peut plus entrer. Katt veut toujours dormir. Moyer est toujours parti.

Brusquement est venue la nuit. Le jour ne reviendra plus. L’espace est infini et le temps n’existe plus.

En vain, Berry attend. Elle écoute le silence qui rugit. Katt rêve dans la chambre. Immobile.

Dehors, un oiseau chute. Au pied de Cornell, la terre s’est arrêtée. Des nuages invisibles courent au-dessus de sa tête.

La ville subit l’assaut. Le soleil s’est retiré. Le blanc de l’oeil de la lune qui regarde ailleurs.

Moyer revient vers le bâtiment noir. Après une boucle, il est de retour. C’est l’éternel retour.

Berry ne l’a pas entendu. Katt dort toujours. La petite chandelle est sur le point de mourir. Il n’y a qu’elle pour combattre l’obscurité.

Cornell frappe contre la porte. Moyer est derrière lui. Un vent souffle dans les arbres. Des oiseaux s’enfuient.

Au loin, la ville est attaquée de toutes parts par la nuit. Le jour se cache dans ses retranchements. Cornell et Moyer veulent entrer. Mais personne ne les entend.

Katt a cédé à sa lassitude sous les draps froids. Berry continue d’espérer, seule. La chandelle agonise devant ses yeux. Le temps est suspendu dans l’espace sombre.




2



Dans la chambre, Moyer regarde Katt dormir. Elle est couchée dans ses bras. Lui il est couché dans les bras de la nuit.

Dehors, il n’y a que les étoiles qui scintillent. Tout le reste est recouvert d’une épaisse ténèbre. Le jour semble incapable de se relever.

Katt est constamment appesantie par une langueur. Moyer se sent appelé à l’extérieur. Quelque chose a changé.

Sur le canapé, dorment Cornell et Berry. Ils sont enlacés. Leurs angoisses sont atténuées par un rêve soporifique.

Le silence se trouve meurtri par les respirations. Un calme lié à la nuit sévit. On dirait un autre monde.

La tête de Katt repose sur son bras. Son visage apaisé est beau. Ses cheveux blonds luisent à la lumière de la flamme qui danse.

Moyer n’a qu’un regard. Tout son corps est tourné vers la nuit. Il a envie de s’échapper. Quelque chose l’appelle.

Dans le bâtiment, il n’y a qu’eux. Plus personne ne sillonne la ville. La ville est éteinte, déserte.

Il retire son bras doucement. Katt souffle son haleine chaude. Ses yeux ne s’ouvrent pas. Elle est loin d’ici. Seule.

Au milieu de la chambre trône la solitude de Moyer. Debout, face à l’inconnu, il exauce son esprit. Une pulsion secoue son être.

Dans le bâtiment, il n’y a que lui. Le couloir se prolonge dans le noir. Cornell et Berry gisent à l’unisson. Une flamme inonde le salon.

L’escalier s’enfonce vers la porte. Moyer s’accroche à son espoir. Il prie le soleil.

De l’autre côté, la nuit est pleine. Les arbres continuent de s’ériger. De temps en temps, il pleut un oiseau.

Des cercles se sont ajoutés aux autres cercles. Des mains ont parcouru les parois de briques. Pourtant, il n’y a même pas une ombre.

Le vent ne fait aucun son. Katt dort encore là-haut. Des oiseaux morts jonchent le sol.

Une présence a la mainmise sur la ville au loin. Il n’y a plus ni aucune lumière ni aucune âme qui y vive. Quelque chose a précipité le monde dans un gouffre.

Moyer marche avec épouvante. Ses pas ne sont pas sûrs. Il s’éloigne du bâtiment cubique sans fenêtre. La porte n’est pas verrouillée.

Il ne se sent pas seul. Sa peau se hérisse. Il n’y a pas que le vent qui l’effleure.

Le jour est loin derrière. Le jour est encore plus loin devant. Une brisure a interrompu le temps. Le temps s’est arrêté.

Les étoiles observent un instant de silence. Moyer poursuit sa course. Son esprit se dissipe. Il voudrait s’envoler à la place des oiseaux.

Katt l’attend, assoupie au centre du lit chaud. Tout est flou, sombre et silencieux. Un froid s’élève de la terre.

Cornell et Berry font le même rêve. Leur corps n’en font plus qu’un. Leurs yeux sont fermés sur cette réalité qui les entoure.

La lune a fui, comme un œil qui regarde ailleurs. Moyer est seul à l’extérieur. À mesure qu’il marche, il suit la courbe de ses appréhensions.

Un oiseau tombe à ses pieds. La nuit rit dans ses replis duveteux. Là-bas, au centre de la ville, il fait encore plus noir.

Au-dessus du bâtiment, descend une nuée mauvaise qui étouffe le soleil. Désormais, la lumière n’est plus qu’un souvenir. Tout n’est plus qu’un mystère.

Moyer est de retour. Devant lui, la façade du bâtiment sans fenêtre lui barre la route. La porte est close. À l’intérieur, Katt se repose.

Dans la chambre, la chandelle s’est éteinte. Un filet de fumée serpente dans l’obscurité. Un courant d’air est passé en trombe.




3



Dans le salon, Berry contemple le néant. Le canapé l’empêche de basculer. La nuit a tué son sourire.

Cornell est sorti. Un silence remplace sa présence. Dans l’autre pièce, Katt rêve.

Berry s’accroche à cette petite flamme. Une chandelle orne la table basse. Elle est bien la seule à combattre cette obscurité envahissante.

La porte au bas de l’escalier s’est refermée dans le dos de Cornell. Il chevauche les rues dans le noir. Il cherche un bout de soleil.

La nuit se prolonge indéfiniment. Les heures défilent. Et tout reste au beau fixe.

Des bruits se font entendre dans la chambre. Katt remue dans l’océan de ses draps. Le sommeil l’a abandonnée à sa solitude.

Une chaleur se mêle au réel.

Les mains de Berry se crampent à ses jambes. Son corps tressaille. Elle attend le retour de Cornell avec impatience.

À tâtons, l’esprit brouillon, Katt déambule. Elle apparaît dans le salon, une main dans les cheveux. Berry l’accueille dans son regard défait.

Ce n’est pas un rêve. Elle aurait voulu Cornell. Cornell court un danger au sein de la ville.

Moyer n’est pas là non plus. Katt est pleine des traces de son départ. Les deux femmes transportent chacune leur solitude, comme des escargots.

Katt contourne les meubles. Elle s’expose à la lumière de la flamme ondulée. Berry suit son parcours en arc, jusqu’à l’espace vacant du canapé.

Leur regard se touche. L’obscurité les noie. Elles sont liées par la même langueur corsée.

Dehors le jour a été écrasé. Une puissance d’encre a tout remplacé. Ce qui les oppresse.

C’est comme si des mains entouraient leur cou. Comme si l’air venait à manquer. Comme si la nuit s’était levée dans leur cœur.

Tout ce qu’elles voient se pare de noir. Tout porte cet emblème de l’assombrissement. La lumière du jour a été réduite à néant. Ce philtre devant leurs yeux confond tout, annihile tout éclat.

Cornell et Moyer cherchent la faille. Ils cherchent à éliminer cette malédiction. Quelque part se cèle la source.

Moyer enjambe les oiseaux morts. Cornell tente de rentrer. Des impasses se jettent devant eux. Des pièges sont tendus dans les détours.

Autour du bâtiment, une rumeur gronde. Une vapeur noire engloutit les couleurs. Une brise glaciale embaume ce qui reste de vif.

Berry ressent cette froideur dans ses veines. Katt devant elle a le teint blanc. Le rose de ses joues s’est évaporé.

Les craintes piquent Berry. Cornell devrait être ici. Jamais plus il devra l’abandonner. Elle n’est pas sortie depuis que c’est arrivé.

Katt s’est endormie. Sa tête oblique sur le bras du canapé. Elle ne supporte pas ce nouveau monde.

Berry tend l’oreille vers la porte, en bas de l’escalier. Un silence force l’entrée. Personne ne vient frapper.




4



Moyer ferme la porte doucement. Cornell ouvre un œil vitreux. Quelqu’un est sorti.

Berry dort. Cornell a la tête enfouie dans sa poitrine. Son oreille a perçu ce départ.

La chair de Berry dégage une odeur saline. Son visage fermé par le sommeil est de toute beauté. Seul le confort de leur enlacement l’empêche de s’extirper.

Pourtant, à l’extérieur, une chose l’appelle. Le soleil ne reviendra plus. Il doit savoir.

Depuis un temps, il n’a vu personne. Il n’y a que Moyer et Katt. Et Berry qui ne veut pas être quittée.

Berry est habitée par ce drame. L’absence de lumière a tari sa joie. Cornell fera tout pour elle. Quitte à tout risquer.

C’est à cet instant qu’une voix a appelé. C’est à cet instant que les murs ont parlé. C’est à cet instant que la terre a tremblé. C’est à cet instant qu’une fumée noire s’est infiltrée.

Une mauvaise augure a rampé de dessous le canapé. De partout, une sombre influence a proliféré. Cornell s’est senti encerclé. Sous lui Berry n’était pas en sécurité.

De toutes parts, les murs ont craqué. Le plancher a gonflé. Le bâtiment de forme cubique s’est ébranlé. À l’intérieur, Cornell, Berry et Katt sont demeurés inertes.

Un vent souffle sur la ville. Moyer est quelque part dans les rues. Il n’y a plus rien à voir.

Une pluie d’oiseaux morts recouvre le sol de cadavres. Les arbres rabougrissent. Dans le ciel, les étoiles pâlissent.

Il occure une transformation. Cornell protège Berry avec son corps. Katt est dans la chambre. La pression s’accentue.

Cornell se lève. À côté du canapé, il regarde le corps de Berry. Elle dort les bras ouverts. L’empreinte de son corps absent continue de la hanter.

À travers les meubles, il gagne le couloir. La chandelle éclaire sa fuite. L’escalier le mène à la porte close.

Dehors, un vide avale sa course. Cornell ne sait pas où aller. En quelques pas, il se sent perdu. Une panique l’a lancé dans les rues presqu’invisibles.

Avec lui, le souvenir iridescent de Berry. Il court après cette image qu’il vient de quitter. Elle est restée derrière lui, prisonnière du sommeil.

Les contours des buildings et des arbres se confondent avec l’horizon indistinct. Cornell nage dans une marée noire. Des mouvements fantomatiques naissent de ce trouble.

Quelque chose le pousse à retourner auprès de Berry. Son départ précipité peut l’affaiblir. Elle est seule dans cette incompréhension mystifiante.

Katt n’y peut rien. Moyer n’y peut rien. Le temps n’y peut rien. Le monde n’y peut rien. Le soleil n’y peut rien. Rien ni personne n’y peut rien.

Cornell est seul. Berry est seule. Katt est seule. Moyer est seul. Tous ensemble ils sont seuls.

La terre a cessé de tourner. Cornell tourne sur lui-même. Le temps s’est arrêté. Le cycle est brisé.

Cornell revient à lui. Il revient sur ses pas. Cornell est revenu devant la porte close. Il frappe et crie «Berry!»

Mais Berry est loin d’ici. Berry s’est engouffrée. Sans le savoir, elle est avec Katt, dans un autre lieu.

Le bâtiment cubique sans fenêtre ne protège personne. Il fait aussi sombre à l’intérieur qu’à l’extérieur. Cornell n’aurait jamais dû sortir.

Moyer revient. Il est derrière lui. À deux, ils sont deux fois perdus. La porte ne s’ouvre pas. Moyer voudrait tant appeler Katt.

Au-dessus d’eux, des ombres s’échappent vers le ciel laqué. L’espace est hermétique. N’entre pas qui veut. Seule une étendue noire délimite le monde maintenant.




5



Au cœur de la ville jaillit la source. Depuis plusieurs jours, il n’y a plus personne. Des silhouettes informes ne ressemblent plus à personne.

Toutes les lumières ont disparu en même temps. Le soleil s’est éteint d’un coup. Même les étoiles ne parviennent plus à luire jusqu’ici.

Un serpent s’est enroulé autour du monde. Une main s’est refermée sur l’esprit de Katt. Une eau a noyé Berry. La terre a avalé Moyer. Le vent a soufflé sur Cornell.

Dans la rue, ils ont vu arriver la nuit. Ils ont vu se déchirer le ciel. Ils ont vu la voûte s’abattre sur eux.

Pendant cette seconde, leurs yeux étaient de feu. Leurs mains cherchaient des mains à saisir. Leurs cœurs s’emplissaient de vœux.

Pendant cette seconde, l’obscurité s’est jetée sur eux. Un voile a enveloppé leur esprit. Le temps leur a été ravi.

Il n’y avait plus qu’eux. Tout le reste avait disparu. Ils étaient pris au milieu.

Ce n’était pas un rêve. Ce n’était pas un songe. Ce n’était pas une vision. Ce n’était que la fin d’une ère.

Ils ont vu le bâtiment cubique. Ils ont couru. La porte était ouverte. Ils sont entrés. Puis ils ont dormi.

Moyer caressait les cheveux de Katt dans le lit. Sur le canapé, Cornell était étendu sur la poitrine haletante de Berry. Leurs yeux se rappelaient ce qu’ils avaient vécu.

Une fatigue les alourdissait. Un poids imprévu pesait sur leur sort. Ils n’avaient plus que leur peau pour se sentir réels.

La nuit les habillait. La nuit les éclairait. Ils étaient devenus aveugles au jour. Le bâtiment les enfermait.

Une force mystérieuse et ambiante a commencé à s’infiltrer en eux. Une main invisible s’accaparait leur vitalité. Un étau se resserrait à l’intérieur, pressait leurs tripes.

Un manque de force les atténuait. Le sommeil les empêchait de se relever et d’aller à la rencontre du mal. Un endormissement continu brisait leurs reins.

Katt passait des heures à dormir. Berry peinait à veiller toute seule. Cornell et Moyer sortaient dehors pour ne pas sombrer eux aussi.

Une chose vivante mais pourtant invisible se trouvait parmi eux. Elle semblait se trouver là où il y avait une accumulation d’obscurité. Elle proliférait sans cesse.

Elle mangeait tout ce qu’elle trouvait de lumineux. Elle dévorait les éclairs et les lueurs. Elle s’introduisait à l’intérieur d’eux.

Cornell ne savait pas comment se battre. Moyer ignorait tout de la force en présence. Berry et Katt attendaient dans le repos forcé.

Cornell pressait Berry contre lui. Il ne voulait pas la perdre. Il aimait tout ce qu’elle était depuis le début.

Moyer embrassait Katt avec espoir. Il tentait de retenir tout ce qu’elle était pour lui. Il voulait tant la défendre contre cette invasion silencieuse.

Partout il n’y avait que ce noir rampant. Ils n’étaient à l’abri nulle part.




6



Cornell peut voir à travers ses yeux fermés. Il ne sait plus s’il dort ou s’il est réveillé. Il y a toujours du noir autour de lui.

Il est loin de Berry. Berry est à ses côtés. Il ne ressent rien. Elle n’a ni chaleur ni parfum.

Il veut la prendre dans ses bras, mais Berry n’est pas là. Il veut s’en aller, mais elle le prie de rester là.

Il ne sait pas où aller. Il est au milieu de nulle part. Il est enfermé dans un cube noir.

Moyer est sorti. Il voudrait entrer. Il cherche une porte.

Katt est quelque part. Il veut la trouver. Mais devant lui il n’y a que des murs qui se dressent.

Il est dans un labyrinthe sans issues. Il se croit sur les traces de Katt. Elle n’est jamais là.

Il entend sa respiration. Il voit son rêve. Mais il ne peut pas la toucher. Ses bras se referment toujours sur une image.

Berry sent la présence de Cornell. Elle l’attend d’une minute à l’autre. Mais il n’est jamais là.

Elle rêve de se faire étreindre. Elle désire ses bras autour d’elle. Mais elle ne vit que du souvenir de Cornell.

Maintes fois ses mains l’ont caressée. Maintes fois son haleine l’a réchauffée. Maintenant son ombre passe tout droit devant elle.

Elle n’est plus sur le canapé. Elle n’est plus dans le salon. Elle n’est même plus dans le bâtiment.

Katt croit passer sa main dans ses cheveux. Elle pense que Moyer est là à la regarder. Mais elle est toute fin seule.

Les draps ne conservent plus sa chaleur. Son lit s’étend à perte de vue. Les murs de la chambre ont disparu.

Une main tente de la saisir. Son esprit cherche à dormir. Une langueur démesurée l’écrase de tout son poids.

Elle n’est pas seule et Moyer n’est pas là. Elle voudrait tant qu’il revienne. Il faut qu’il revienne.

Elle va se réveiller et lui faire signe. Elle va ouvrir la porte. Pourvu qu’il soit là.

Cornell songe. Il est devant la porte. De l’autre côté, Berry est assoupie sur le canapé.

La chandelle vacille, éclaire son visage apaisé. Il voudrait tant entrer. Mais il ne le peut pas.

Il crie «Berry!» dans l’infini de la nuit. Sa voix ne produit aucun son. Sinon il n’y a personne pour l’entendre.

Il croit que c’est un rêve. Pourtant, le vent souffle sur sa peau. Dans le ciel, il n’y a plus aucun oiseau.

Il tourne la poignée. Il entre. Il est à nouveau dehors. Tout s’est retourné contre lui.

Moyer court dans les rues. Son ombre le devance. Il cherche le bâtiment cubique sans fenêtre.

Katt l’attend, lasse. Elle a du mal à ne pas dormir. Une force inconnue pèse sur ses épaules frêles.

Moyer voudrait tant la délivrer. Mais il est pris dans les mailles du même filet. Autour de lui il ne voit que du noir.

Il cherche à comprendre. Il cherche à détruire la source du mal. Mais il est déjà trop tard.

Dans les rues, il court à sa perte. Katt l’aime encore. Il veut encore lui caresser les cheveux.

De ses bras, Berry enlace ses jambes. Mais elle n’a plus de corps. Elle ne voit plus cette flamme sur la table.

Elle ne sait plus si elle dort. Tout est d’un noir opaque. Elle a été engloutie.

Cornell ne pourra jamais la retrouver. C’est comme si elle était cachée. Dans un trou loin d’ici.

Elle voudrait tant qu’il vienne la rejoindre. Mais elle ne sait plus où elle est. Elle est perdue dans la nuit.

Katt se réveille. Elle marche dans le ciel. Elle sait que tout ne sera jamais plus pareil.

Moyer ne revient pas. Il ne la retrouvera pas. Elle ne peut même plus voir ses mains.

Il n’y a plus d’hier, plus d’aujourd’hui, plus de demain. Il n’y a qu’un monde d’ombres indistinct.

Elle ne peut pas appeler sans voix. Elle ne peut pas voir sans yeux. Elle ne peut même plus vivre sans son amour.




7



Le monde n’est plus ce qu’il était. Il ne sera jamais plus le même. Il est revenu à ce qu’il sera.

Le monde s’est refermé sur lui-même. Il a tout capturé en son sein. Plus rien ne pourra en sortir.

Le cercle s’est resserré autour du monde, a étreint le monde. Le corps de la bête s’est enroulé. D’un spasme s’est lové.

Une frontière s’est levée entre l’esprit et le corps. Des murs se sont dressés entre les esprits. Chacun a été fait prisonnier.

Une ère nouvelle est arrivée. Tout a changé. Tout restera toujours pareil.

L’histoire s’est répétée. Tout recommence encore. Ce n’est pas un début. Ce n’est pas la fin.

Cornell ne pourra jamais plus entrer. Moyer errera toujours. Berry n’en finira plus d’attendre. Katt ne se réveillera pas de son sommeil.

Autour du bâtiment tout s’est écroulé. Le monde a disparu. La forme noire a tout consumé.

Il ne reste plus que le souvenir d’un passé. Ci-gît la promesse d’un futur. Demeurent les vestiges des esprits qui se trouvaient là.

Le bâtiment s’est effondré sur lui-même. Tout ce qui s’y trouvait a été transporté ailleurs. L’espace et le temps se sont rejoints dans une autre zone.

Tout n’a pas été perdu. Tout n’est pas mort. Pas même les oiseaux tombés du ciel.

Les cheveux de Katt subsistent. Le regard de Berry subsiste. La quête de Moyer subsiste. Le désir de Cornell subsiste.

Tout s’est transporté ailleurs. Tout a changé de nature. Tout a changé de goût, de couleur, de température.

L’espace vide créé par le départ se remplira de nouveau. Le trou béant laissé par l’absence sera comblé. Le manque causé par la perte sera assouvi.

Un nouveau Cornell entrera quelque part. Un autre Moyer parviendra à comprendre. Une seconde Berry n’aura pas attendu en vain. Une Katt se réveillera.

Et tout va pouvoir recommencer. Tout va pouvoir s’accomplir. Tout va pouvoir se boucler. Tout va pouvoir.

Au centre, ils vont se réunir. Tous les quatre, ils vont se retrouver. Ensemble, ils vont poursuivre leur vie.












Limoilou, le 8 novembre 2022. Simon A. Langevin.