La
page
blanche

Le dépôt

AUTEUR-E-S

Différences des écritures entre hommes et femmes

Différences des écritures entre hommes et femmes (extraits de "Après Babel" de George STEINER - p 79-80)


La différence entre la langue parlée par les hommes et les femmes constitue, à mon avis, un aspect crucial des rapports qu'entretiennent langage et sexualité. Les ethnolinguistes citent bon nombre de langues dans lesquelles les deux sexes emploie des structures grammaticales distinctes et un vocabulaire en partie distinct. On a étudié les variantes féminine et masculine du koasati, langue de la branche muskogée pratiquée dans le sud-ouest de la Louisiane. Les oppositions sont principalement grammaticales. Du fait qu'elles élèvent les garçons, les femmes connaissent la langue des hommes. De plus, les hommes utilisent à l'occasion des formes féminines quand, au cours d'un récit, ils rapportent les paroles d'une femme. Il arrive que la langue des femmes soit plus archaïque que celle des hommes, ce qui donne à penser. Le même phénomène se répète en hitsiti, autre langue indienne muskogée . On retrouve ce caractère double dans les dialectes esquimaux, en caraïbe, langue indienne d'Amérique du Sud et en thaï. J'ai l'impression qu'une telle division marque presque toutes les langues à un moment donné de leur évolution et que bien des îlots de différences lexicales et syntaxiques fondées sur le sexe passent encore inaperçus. De toute évidence, les distinctions formelles, relevées par exemple dans la langue enfantine des Japonais et des Cherokees, sont faciles à repérer et à décrire. Mais pourtant le phénomène vraiment important, je dirais même universel, est l'emploi sélectif que font les hommes et femmes de mots et de structures grammaticales identiques.


Autre passage du livre de Steiner :


Quelles qu'en soient les causes premières, le travail de traduction est constant, toujours approximatif. Hommes et femmes ne communiquent que grâce a une adaptation continue. Comme la respiration, c'est un phénomène inconscient ; et tout comme elle, sujet à des ralentissements, à des arrêts meurtriers. Sous le coup de la haine, de l'ennui, d'une grande peur, des gouffre se creusent. C'est comme si un homme et une femme découvraient leurs voix respectives avec la conviction nauséeuse qu'ils n'ont pas de parler commun, que, jusqu'à présent, leur compréhension reposait sur un jargon dérisoire resté en-deçà de la signification. Les fils conducteurs se retrouvent d'un coup par terre et l'incompréhension met à vif le pouls vibrant sous la peau. Strindberg peint comme nul autre ces désintégrations. Les pièces de Harold Pinter se concentrent sur les mares de silence qui suivent.