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AUTEURS

18 - Tristan Felix

Contre le clone le clown

Tristan Felix

 

 

CONTRE LE CLONE, LE CLOWN

 

 

Déjà le clone est sur le seuil de la maison, il montre patte noire. Il sent très fort. Il a reçu les compliments de la Science, de l’Armée et du Pouvoir. Plus virtuel du tout, il œuvre à notre duplication infinie, à notre perfectionnement, à notre éternité. Il programme, sous forme de robot ou de pedigree OGM, l’espèce exclusive et indestructible apte, qui sait, à nourrir les survivants qui coloniseront une autre biosphère, quand la Terre aura rendu l’âme. Le microcosme du corps est devenu, avec le clone, le macrocosme de tous ses microcosmes que sont les cellules-souches, abîmes vivants, peut-être sœurs jumelles des amibes unicellulaires et déformables, s’étirant tels rhizomes en pseudopodes rampants… À côté, Narcisse ou Alien sont des saintes-nitouche. Quant à Dieu, mutipillez ! mutipillez ! qu’il a dit — ayé, c’est fait. Notre miroir a volé en éclats. Observez un grain de votre peau et dites-vous, estomaqué, qu’elle contient votre oreille, votre foie, votre luette : une vraie chambre froide ou une morgue portatives. Je puis donc me remplacer moi-même, comme un lézard sa queue, me parthénogénérer, pouponner chaque tesselle de mon corps, dans une mosaïque hallucinante. Je deviens mon dieu, mon origine et ma fin. Je me meurs de renaître, phœnix sevré de sa légende.

 

Si l’on pousse l’autonomie de l’être jusqu’en ses limites extrêmes, jusqu’à la folie pure du clown sacré archaïque, hors-la-loi mystique de la Cité, je puis donc m’amputer de l’oreille pour me remplacer l’oreille, me prélever pour me substituer à moi, m’ôter pour m’ajouter ! Voilà bien un paradoxe mathématique réjouissant qui laisse béat, ou béant devant la psyché, désormais inutile puisque mon corps est devenu mon propre miroir, ma bouteille de Klein dont la surface est la profondeur même révulsée en surface. On comprend qu’Alice, la créature d’un mathématicien hors-norme autant qu’énigmatique, inadaptée à sa propre taille, ait eu envie de traverser le miroir, après sa chute vertigineuse pour se figer, sous différentes alter ego, sur des plaques photographiques sensibles et troublantes. Et le clown en tout cela ?

 

Pardi, le clown, maître du nonsense carrollien est l’anticyclone du clone. Il est cap’ de le balayer d’un coup de boule rouge sur sa face de lune effarée. Son ignorance feinte mais convaincue, incorporée, habitée jusqu’en ses tréfonds les plus idiots est le reflet grimaçant, douloureux ou euphorique du spectateur interdit d’ignorance, interdit de virginité, interdit d’invention de la pensée autre que celle à laquelle l’assigne le consensus social. L’Auguste est le double dérangeant, porteur de chaos, l’incommensurable, celui en qui s’incarnent tous les possibles de l’être : demi-portion, hybride, mutant, contrefait, monstre, cinglé, inadapté, animal, dépouille, déchet, raclure, immondice. Il est autorisé, quand l’enfant est grondé et le fou ou le handicapé médicalisés.

 

Le clown offre une mise en abyme inverse de celle du clone en cela qu’il féconde l’impensable quand ce dernier stérilise la pensée, qui devrait être pesée des contraires (« penser » - « peser », doublets issus du latin pensare, fréquentatif de pendere, « peser souvent »), le doute suspendu au fléau de la balance, la relativité, la diversité. Or, l’avènement généralisé du clone sous toutes ses formes menace d’instaurer le règne de l’unicité et la terreur du même. Sans doute sont-ce la recherche et la pensée qui ont découvert le clone… Nul n’ignore cependant que toutes les inventions perpétrées par l’espèce humaine pour survivre ne sont que mimes de la Nature observée (scotch-Brite de même structure que les langues de chat, techniques de chasse copiées sur celle des poulpes etc.) et que cette mimesis (« imitation ») doublée d’une metis (« conseil, ruse ») aboutit à la disparition progressive de toutes les espèces qui ne sont pas l’homme mais dont il s’est servi pour être. Les cellules-souches, par lesquelles je me duplique et les cellules-miroirs par lesquelles je désire tout ce que l’autre a ou fait, forment le couple idéal et fatal.

 

Entre Dracula et Méphisto, l’homme inféodé à lui-même aspire la substance de l’autre en un processus sui generis suicidaire, une anthropophagie autophage. Cette transfusion à grande échelle, depuis les premiers élevages et pacages, n’est peut-être qu’une des infinies modalités du vivant, qui contient sa propre mort en gésine.

 

Le clown ne manque de rien, il est son tout, sans le savoir quand le clone manque de tout.