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AUTEURS

32 - Marie Anne Bruch

Poèmes de septembre

Poème sans titre


Qu'importe de savoir les choses par leur nom

J'aurais pu m'appeler de mille et un possibles

Et l'insecte n'a pas choisi ses mandibules

Pour appeler la rose à taire ses ecchymoses


J'aurais pu m'appeler de mille et un possibles

Et mon nom se déforme au gré de mes visages

Pourtant toujours pareil jusqu'à la fin des temps

Quand il s'effritera sous le marbre du verbe.


Adhère-t-il si bien, le vocable, à la chose ?

Parfois il se décolle et transparaît le vide

Le vide du bon mot, le trop plein de la chose,

L'espace entre les gens, souvent, n'a pas de nom. 


L' espace entre les mots, souvent, me fait défaut

Car mon cœur est plein d'air et mon cerveau prend l'eau

Comment dire tout ça si je parle à mi-mots ?

L'espoir entre les voix est réduit au silence.


Dire le strelitzia sans quartiers de noblesse ?

Oiseau de paradis ou bec de perroquet

Ça convient aussi bien à ma langue vulgaire

Elle, l'étrange fleur, ne répond à aucun...


Mon étiquette hélas aura le dernier mot

Et sur elle il faudra que je ferme les yeux

J'ignore ce qui colle au granit déjà froid 

Le méplat poussiéreux qui ne m'a pas connue. 




Café "les artisans" rue Lecourbe, 15è arrondissement - Lundi 5 septembre à 15h45


Seule en terrasse, une harmonie de turquoise et d'outremer habille les chaises cannées et les petites tables typiquement bistrot pendant qu'une musique techno datée du début de ce siècle me tombe dessus à bras raccourcis. C'est précisément au tournant de ce millénaire que j'habitais ce quartier, et que je venais ici m'asseoir en prostration durant de longues après-midi vides que nul n'aurait pu remplir tant l'angoisse me dévorait et le temps se dérobait sous mes pensées comme une coulée visqueuse. Aujourd'hui ce sont souvent des femmes seules, à robes fleuries, dames d'un âge respectable, promenées par leurs caddies avec une nonchalance quasi provinciale et qui ne semblent pas tellement réjouies par leur statut de petite bourgeoise au foyer ou de jeune retraitée traînant son arthrose poussive. Ce quartier n'a pas beaucoup changé depuis vingt ans que je l'ai quitté et les auvents des commerces ont exactement les mêmes teintes, parfois un peu usées, et des inscriptions approchantes sinon identiques. Une classe d'élèves du primaire est passée devant moi il y a cinq minutes, me rappelant que ce quartier n'est pas seulement le repaire des ex-cadres grisonnants-jamais-désargentés et des jeunes gens de bonne famille comme on n'en fait plus. Quelle angoisse, ce matin, à l'idée de revenir ici, vingt ans après ! Et pourtant il n'y a rien d'autre que des passants maussades et du soleil qui fait boum-boum contre ma tempe. Je ne sens même pas l'afflux des souvenirs ou la surimpression des images - non, je ne vois strictement rien. À mes yeux, cet endroit n'est même pas une annexe ou une oubliette de ma mémoire. Tant de boutiques d'alimentation dans cette rue ! Dans leur interminable touche-touche et hissant haut et fort leurs couleurs ! Est-il possible que ce quartier soit truffé de gourmets, de gloutons et de goinfres ? Un vieux beau, trois mètres devant moi, vient rabâcher ad libitum à ses deux jeunes voisines de table, sur un ton de franche fierté, qu'il aime par-dessus tout la pastilla au poulet. Et, davantage que ma dépression de l'an 2000 ou que mes ex-malheurs conjugaux, dont le piment s'est définitivement éventé, c'est peut-être cela qui mérite d'être considéré, à présent. 




Les Gestes sculptés


Quand l'oeil fixe longtemps une statue, elle bouge

Est-ce un effet d'optique, un genre de mimétisme ?

Les statues à leur tour me voient-elles immortelle

Et gravée dans la pierre attentive et inquiète ?


Quand l'oeil fixe longtemps les statues, elles bougent

Mais on ne peut pas voir les châteaux remuer

Même après un regard plus long que le sommeil

Des princesses de cent et quelques ans dormants.


Quand l'oeil fixe longtemps un rêve, il se déplace

Et j'ai parfois changé en étoiles filantes

Des astres trop stressés pour exaucer mes voeux ;

Ah, ces désirs trop fixes pour scintiller jamais !


Quand l'oeil fixe longtemps des statues, elles bougent

Combien de temps encore pour les voir danser ?

Mais en ont-elles envie ? Leur regard, plus puissant

Que celui des humains, sait pétrifier le temps.