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AUTEURS

33 - Sandrine Cerruti

Notes

DIVINE COMÉDIE


C'est toujours compliqué de mesurer le génie d'une oeuvre traduite et en langue ancienne. On peut saisir à la lente lecture de la Divine Comédie, le tour de force de sa construction très resserrée, d'une incroyable modernité formelle en définitive; il y a la folie des images, très inspirée des visions mystiques, mais qui étaient réservées au monde religieux et qu'il s'approprie; le syncrétisme spirituel audacieux et qui lui a valu, sa condamnation à mort par la papauté; la violence des comptes qu'il ose régler à l'endroit du clergé et des proches, autre grief. L'expression de la bête politique florentine qu'il fut. Un tueur. Un enragé. Puis au fil du temps, un Florentin fou-sage, lucide-aveugle. Sur le fil. Incroyable. Il a su changer. Devenir lui-même? Il a su être exilé. Et bien vivre en déclassé. Preuve qu'il a sans doute été heureux et créatif, loin de sa charge. Et mourir à Ravenne. La malaria. 


Toute cette modernité, cette audace, on les ressent à la lecture de ce poème, car, il me semble que toute l'étrangeté de ce texte est bien là : bien que guidé par Virgile, il ne s'agit pour autant pas d'un récit épique, on sent bien qu'il ne cherche pas à fonder, qu'il ne se prend pas pour un fondateur; bien que très lyrique, il n'est pas seulement un chant troubadour (même s'il est marqué par cette esthétique héritière du roman de chevalerie); il y a aussi tout le flou autour du personnage qui ne s'énonce comme Dante que très tardivement dans le récit (la dimension introspective est même remise en question). 

L'originalité, la puissance de ce travail sautent toujours davantage à la figure à la lecture de chaque chant. Malgré les sources écrasantes qui l'inspirent, à la manière d'un poète-colosse, Dante construit un monstre. Un poème-monstre. C'est vrai.


Peut-être que la Divine Comédie est si originale, qu'il s'agit bel et bien d'un poème, d'une édifice de pure création poétique, à échelle géante. Parce que c'est la nature de l'auteur, et non un projet. Son gigantisme, c'est lui. On sent cette démence à sa lecture. Ce poème, je veux dire ce poème qui résiste à toute forme d'étiquette, est immense. Parce que Dante transmet son propre gigantisme. Le sien. Rester humain dans cette incroyable traversée-transposée du monde. 


L'Enfer est ses cercles, la montagne du Purgatoire (c'est lui qui invente ce concept théologique), les sphères du Paradis : un ensemble fou. Assumer une vision gnostique aussi franchement démesurée, d'abord personnelle car portée par sa sensibilité, c'est incroyable. Le personnage qui avance de cercle en cercle est toujours profondément ému. Cette sincérité face à la souffrance touche. Les êtres aux Enfers, nous bouleversent. Le tragique de la répétition, du sans-retour du châtiment émeut, émeut trop pour qu'un regard teinté de jugement puisse l'emporter. Pourtant, il y a eu bien des contresens, c'est amusant, son oeuvre, reconnue de son vivant, a fait grimper l'achat d'indulgences. Elle a crée des peurs tant sa lecture a frappé les imaginations, l'inconscient de ses lecteurs, débordés par une oeuvre aussi saisissante et mal reçue. A mes yeux, la traversée des Enfers dit la piété face aux châtiés. Ce qui est contraire à la vocation de l'Enfer, lieu dans lequel il n'y a justement plus de place pour le regard humain, le regard d'amour. Le personnage, lui, reste humain, constamment. Je suis touchée par cette humanité constante. Cette résistance d'amour, via ses yeux qui refusent de s'accoutumer aux jugements, de s'endurcir. Des yeux qui ne jouent pas le jeu du mal, au cœur du mal, de ce qui fait mal. Des yeux d'amour humain, oui, en somme. Rester humain. Voilà comment je lis ce poème-utopie-d-amour.


La Divine Comédie a contribué à bousculer le monde, à forger une sorte d'identité imaginaire, celle de l'italianité naissante. Placer des Papes ou des hommes d'Eglise aux Enfers, il y est allé très, très, fort. Son édifice a contribué à créer un imaginaire culturel, celui d'une Italie sur laquelle la Toscane s'est imposée en maîtresse toute-puissante. J'ai du mal à croire qu'il ait projeté cela. L'amour-tracé-utopique est présent à chaque vers. Il l'emporte sur la fondation de l'italianité, il me semble. 


Il baptise son oeuvre la Commedia (par opposition au genre tragique) parce que le récit "finit bien". Ben oui. Béatrice quoi. L'amour humain. Comme seule vérité. L'amour. Il est follement tombé amoureux de Béatrice, une petite voisine, quand il a perdu sa mère. Il a fait un mariage arrangé. A su vivre en être hédoniste. Béatrice est morte à 24 ans, il a su créer un amour-moteur-platonique-d-écriture parfait. Quelle belle ruse-muse ! La fixer, en direction des sphères, comme pour s'intimer de rester humain tout au long du parcours d'écriture. Aussi moderne et étonnant qu'Apollinaire écrivant son amour obstiné pour Lou malgré les obus. 


Boccace a sa part fautive. C'est lui qui qualifie la Comédie de Divine. Je trouve important de savoir cela. Cette information redonne à l'oeuvre géante toute sa dimension d'oeuvre libre. De regard libre. De grand poème qui échappe aux genres parce que sa liberté créatrice est plus forte que toute forme d'inspiration en fidélité à des conventions auxquelles il échappe en colosse-maître-sensible de son travail poétique. Il est poète-géant. Parce que, ce que son oeuvre est devenue lui a totalement échappé. Et que le fil amoureux persiste, si on la lit paisiblement. Non comme un texte écrasant, mais comme le poème de l'amour résistant. 


La force de la Divine Comédie, je trouve, est qu'elle se lit avant tout comme on lit un poème, non un texte fondateur écrasant. Son affranchissement poétique est présent à chaque tercet. Et même au cœur des Enfers, le regard d'amour existe, persiste. Là où Orphée a échoué, Dante, lui, il l'a fait. Quel fou furieux!