La
page
blanche

Le dépôt

AUTEURS

6 - Jean-Michel Maubert

CHRONIQUES VAINES DU MICRO-MONDE [Poèmes - 2011]

Chacun a son arbre décharné. La fille aux longs cheveux noirs et aux lèvres mauves se balance lentement, rêveusement diront certains, au bout du sien ; son visage crayeux surmonté d'un masque blanc à long bec, figure d'oiseau ou masque de lépreux s'imprime dans la tête et il devient très difficile de ne plus rêver d'elle. Les autres : têtes blanches ; petits yeux gris, nez aussi long et redoutable que des nageoires de narval ; redingotes ou vestons sombres et élégants, cravates, certains ont des hauts de forme, plus ou moins hauts... Sans que l'on sache pourquoi ces ermites ou croques-morts malgré leur grâce évidente sont constamment négligés par les visiteurs du zoo-central, fierté exotique de tous les habitants de la ville creuse, trente septième capitale sur l'échelle universelle d'évaluation micro-matérielle.



La haute-société vient avant toute chose observer les créatures blanches : des fantômes-pandas qui ne sont que des têtes pelucheuses à la luminosité laiteuse, portés par des petites pattes ultra courtes ; yeux cernés d'ombre, oreilles idem ; des ballons soyeux vivants, apparemment placides. La haute-société, chapeautée diversement, postée sur des passerelles, munie de jumelles, de monocles, de lunettes scrute les dites créatures dans leur complexes circonvolutions, leurs ternes acrobaties, leur quotidienneté.



Le rhinocéros ferreux à la double corne en spirale, juché sur sa perche, semblant en quasi apesanteur passe régulièrement haut dessus des têtes richement chapeautées ; sa grisailleuse armure, sa rigidité sereine séduisent toujours autant nos chers nobles dignes et curieux ; par contre, sont fort peu appréciés de la raffinée compagnie les chapeaux-cyclopes qui, tombant dont ne sait où, scrutent trop longuement, avec trop d'insistance (leur chute étant connue pour son épouvantable lenteur) les couvre chefs de l'élite en visite...



L'œil-chapeau sur son étagère, endurant un repos détesté, paupière close, cils immobiles, incarne disent certains une forme de sagesse. Une main gantée de femme le prend souvent au dépourvu et malgré cela il ne cille pas, ses cils ne frétillent même pas de manière insensible comme on aurait pu s'y attendre.



L'élément liquide a aussi ses adeptes. La bonne société murée derrière d'épais hublots de bathyscaphe se délecte lors d'interminables plongées de ce qui palpite sous la surface des eaux. On se trouve alors projeté dans un monde où le bleu intense et pur se dégrade lentement en noir minéral des profondeurs. Tressaillent, glissent, flottent, s'évanouissent, une quantité à peine dicible de créatures aux conformations et mœurs déroutantes.



Poursuivons. L'aquarium bleu comme le ciel intense des jours de plein été, peuplé de longs poissons dorés aux petits yeux d'argent, d'anguilles ondulantes, d'hippocampes impassibles tels de micro-statues du monde aquatique, mais aussi de choses molles et blanches qui ne sont que cils vibratiles, de poissons-disques quasi transparents, de poisson-visages dont l'image ne quitte plus vos rêves - comme une photographie collée à votre cerveau -, de mini-cachalots, de poissons-ampoules, de méduses chantantes, de poissons-nuages aux formes versatiles, de poisson-machines...représente aux yeux de tous la plus charmante concentration de faune aqueuse que l'on puisse trouver dans l'univers-spirale que nous avons la chance de parcourir durant notre trop brève existence.



Souvent tu t'éveilles dans un monde de sphères, d'yeux, de globes parfaits, compacts, légers (comme certaines de tes idées), d'animalcules aux minuscules têtes, paupières frémissantes, pattes d'où surgissent des ongles, des cils, petites bouches cireuses modulant quelques micro-notes d'effroi, sans oublier les poudroiements noirs ou anthracites...



Le bord intérieur des spires est d'une étrange austérité.

Dans la pierre les lions ne tremblent plus. Au delà de leur désert immobile, s'étend une zone de roseaux enchevêtrés, d'où surgissent des têtes osseuses pointues féroces dont on ne sait pas grand chose. Entre de fines rayures de nuit on aperçoit tel ou tel étang (des eaux sans nom), calme, profond, replié sur son rêve sombre ; de brunes racines arthritiques plongent dans les eaux leurs appendices contournés ; sur les rives on trouve des ossements, de vieilles fourrures desséchées. La nuit ici est semblable à un œuf de lumière enténébré : un oeuf noir, sans bords, tel un ventre fécond, enfantant des rongeurs-démons, tout en dents et en moustaches frémissantes, pattes griffues, museaux humides, experts en grattage de terre boueuse à demi-sèche, sans omettre (c'eut été un comble!) les grignotements de matières crâniennes. Ces créatures peu recommandables sont accompagnées au sein même de leur pelage par des insectes caparaçonnés – en fait, une tendre chaire réfugiée au plus profond d'une armure, toute portes closes.

Il est certain que la nuit n'est pas ici du tout semblable à celle de chez nous, qui s'avère, reconnaissons-le, en comparaison, pauvre et nue, peuplée d'âmes charnelles errantes, de végétaux ascétiques, et, comme on sait, d'ex-ermites engrillagés fuyant le désert central...