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6 - Jean-Michel Maubert

Deux lectures de Bartleby de Melville. 2] Giorgio Agamben "Bartleby ou la création".

"Nouveau Christ", c'est ainsi que Deleuze qualifie Bartleby. Comment comprendre cela ? C'est à cette tâche que s'attele Giorgio Agamben dans son livre "Bartleby ou la création" (ed. Circé). Le philosophe italien s'emploie à suivre les fils généalogiques tissant le labyrinthe de la question philosophique de la puissance pure. Car c'est à cette question que nous confronte le scribe en suspendant par sa formule I would prefer not to toute décision et tout passage à l'acte possible. Dans la tradition de pensée occidentale, la conceptualisation du couple de l'être en puissance et de l'être en acte remonte à Aristote. Elle permet au philosophe de penser les différentes formes de mouvement et de transformation au sein de la nature et de concevoir la genèse des formes individuées. On ne peut ici détailler la grande complexité et subtilité de la pensée d'Aristote sur ce point. On relèvera cependant, à l'instar d'Agamben, la métaphore aristotélicienne de la "pensée ou esprit (...) comparé à un encrier dans lequel le philosophe trempe sa plume, l'encre, la goutte de ténèbres avec quoi la pensée écrit est la pensée elle-même". Dans le traité De anima (livre 3, 430 a), "Aristote compare le nous, intellect ou pensée en puissance, à une tablette à écrire (grammatéion) où rien n'est écrit en entéléchie, de même en va-t-il pour le nous" [l'entéléchie désigne la réalisation de ce qui était en puissance]. On a ici l'image de l'esprit comme "être de pure puissance". Il est important de noter que "toute puissance d'être ou de faire quelque chose est, (...) toujours aussi puissance de ne pas être ou de ne pas faire (...), sans quoi la puissance passerait toujours déjà à l'acte et se confondrait avec lui". Toute puissance est donc en soi impuissance au sens de "puissance de ne pas" (l'architecte ou le musicien conservent leur puissance de faire même quand ils ne construisent pas ou ne jouent pas). Agamben montre que les formulations des sceptiques grecs "en équilibre entre l'affirmation et la négation, l'acceptation et le refus" résonnent fortement dans le "pas davantage " (ou mallon) des pyrrhoniens. C'est l'expérience de l'épochè : la mise en suspend, le fait d'être sans aucune propriété, positive ou négative : pure puissance. Agamben rappelle que les philosophes de l'Islam vont se heurter aux théologiens, qui vont poser dogmatiquement (comme leurs correspondants chrétiens) un pur fatalisme : le monde est le résultat à chaque instant de la création divine. La catégorie de possibilité (et donc celle de contingence) a ainsi été "rayée du monde". Cependant, si on s'en tient à la lignée de pensée instaurée par Aristote, demeure la question "qu'en est-il de ce qui pouvait ne pas être, une fois que le possible s'est réalisé ?" Dans sa Théodicée, Leibniz imagine une pyramide, le Palais des Destinées : "chacun des innombrables appartements qui composent le palais représente un destin possible (...), auquel correspond un monde possible, mais qui n'est pas réalisé". Ainsi Dieu conçoit une infinités de mondes possibles (virtuels), mais n'en fait passer qu'un seul à l'existence, celui qui, selon le principe du meilleur, manifestera le maximum de compossibilité entre les séries d'évènements composant ce monde. Il correspond à la pointe de la pyramide. La base de celle-ci, elle, s'enfonce vers une profondeur abyssale "l'univers extrême (...) où rien n'est com-possible avec autre chose" ou "rien n'est plutôt que quelque chose". De ce palais sourd la lamentation infinie de "tout ce qui aurait pu être et ne s'est pas réalisé, de tout ce qui aurait pu être autrement et a dû être sacrifié, afin que le monde soit comme il est". C'est précisément ce que porte sur ses épaules le scribe Bartleby. On apprend de la bouche de l'avoué que Bartleby a travaillé à Washington "au bureau des Lettres au rebut (dead letters, lettres mortes)". Comme le dit Agamben : "Les lettres jamais arrivées sont le chiffre d'évènements heureux qui auraient pu être, mais qui ne se sont pas réalisés. Ce qui s'est réalisé, c'est la possibilité contraire". Les lettres arrivées trop tard, qui auraient pu sauver quelqu'un de la misère et du désespoir. Les lettres parvenant à un destinataire qui n'a jamais pu les lire, car il n'est plus qu'os et poussière, perdu dans la froideur indifférente d'un tombeau. C'est ce lien profond aux "lettres mortes" qu'incarne la formule de Bartleby. Et au delà de celles-ci, c'est le désespoir, la plainte muette de tout ce qui aurait pu être. Bartleby ne sauve pas ce qui a été, il n'efface pas une faute, n'ouvre pas une réconciliation. Il est le celui qui cherche à sauver à sa façon ce qui aurait pu être, le virtuel (tel que le conçoit Leibniz). Oui, cet étrange figure angélique est livide, et tenace, ascétique, et inébranlable, car, par sa formule, I would prefer not to, il produit une pure suspension, un pur épochè. Pour emprunter une formule à Nietzsche, ce que porte ainsi Bartleby, c'est le poids, le tourment le plus lourd qu'on puisse concevoir. Il est bien le "nouveau Christ ou notre frère à tous".