La
page
blanche

Le dépôt

AUTEURS

6 - Jean-Michel Maubert

FITZLIBUZLI OU LE MONDE-LAPIN [Poèmes - 2011]


tête de lapin


sur fond noir.


dans cet étonnant miroir


où le pelage devient peau.


la face profilée, dentue –


un étrange fruit ou un élégant visage.


des yeux ronds


comme fous,


ruinés par la lumière grise.






sous le ciel psychotique


des têtes lunaires – paraissant modelées, vainement, par la clinique des vents.




bouches-cratères, cils bordant la mer, pantins unijambistes.



le parc se remplie d'ombres.


le fou à la fenêtre – les autres fous aux autres fenêtres.



dans l'herbe les oreilles, gratteurs de terre,


grignoteurs de saveurs astrales – pissenlits, racines,


poussières d'os antiques...


il faut bien manger – pense le lapin-penseur.






à la télé pour fous la séquence des lapins.


le clou de la soirée.


dans le salon de carton-pâte des lapins bourgeois louent,


le museau dans le verre,


leur


décorateur - un certain Dr. d.lyn – ch (peu de rides/un œil rieur – d'après les récits).



dans le monde-lapin on dort un peu n'importe quand.


le jour de préférence


car le soleil est trop vif.


on préfère la fadeur lunaire.


on s'assoie dans l'herbe. on médite devant la lente chute – c'est-à-dire l'étirement indéfiniment


indéfini – d'une goutte de rosée, comme s'il s'agissait de la fin d'une planète.



partout on dissimule de petits tas de terre. des leurres. il en faut.



le quotidien. les taupes. les terriers. les arbres. la rudesse caressante des écorces.


(le lapin-penseur appelle ça la quotidienneté – ça a une essence – personne ne sait pourquoi).



reste


la peur du sang. et le peuple des fous.





régulièrement


le lapin mange-miroir


creuse la terre des champs.


sa bouche : entailles, lèvres couturées, boursouflures ;


paupières cousues.


son chant de lune attire les lombrics.


dans la terre naît


un fol espoir.


tandis que l'ascète mange-miroir


ne rêve que d'une chose :


dégoter un de ces éclats luminescent


et nager dans son eau morte -


s'y repaître, brasser les flots de sa propre image


et si ça ne marche pas, le concasser, l'avaler,


en faire une poudre, afin que les jeux de reflets à l'infini


puissent de déployer dans son antre viscérale – le ventre noir qui lui apparaît dans ses rêves :


l'intérieur (on appelle ça l'intérieur, chez ceux-qui-pensent).






le lapin mange-miroir dit :


les mots sont des miroirs


car le mot se répète dans la tête


dans le crâne-lapin


les images glissent à la surface de l'os.


le lapin dit encore :


c'est une bouche morte !


les fous approuvent.



le miroir les attend


dans le parc.






souvent


dans le parc


il y a un conciliabule


de lapins


(quelques fous sont autorisés à les accompagner).


c'est toujours un moment de symbiose, d'intimité cérémonielle.


frottements de museaux dans la brume, exercices télépathiques,


jeux de rebonds et d'équilibres, moments de pur silence...



pourtant, ce jour, cette nuit, la peur gagne leurs têtes


comme l'inondation dévorant les terres :


les fous déménagent ! on va construire un supermarché !


de belles enseignes bleues et rouges clignoteront dans la campagne !



plus personne ne saura qui sont vraiment les lapins.