La
page
blanche

Le dépôt

AUTEURS

6 - Jean-Michel Maubert

IKAROS [troisième extrait du recueil de nouvelles LE SACRIFICE DU GEOMETRE]

(pour Aurore)


« Je me souviens précisément d'une belle amphore de style

attique, à figures noires [...] Le minotaure est beau et

vulnérable. Il a le corps élancé d'un jeune homme et une

tête de taureau. Une tresse de sang s'écoule de sa nuque

jusqu'à terre.

Pauvre Minotaure! Depuis ma plus tendre enfance j'avais

pour lui plus d'affection que pour Thésée, Dédale, et

autres futés. Lorsque mon père me raconta cette histoire

pour la première fois, j'eus un pincement au cœur et je

ressentis de la compassion pour cette créature mi-animal

mi- homme, prise au piège du labyrinthe et d'une histoire

humaine qui lui était étrangère, pleine de fourberies et de

haches. »

Zbigniew Herbert

Le labyrinthe au bord de la mer –




« Icare :

J'ai mal aux bras père à battre le vide

mes jambes s'engourdissent et aspirent aux épines et aux

cailloux aigus

je ne peux regarder le soleil comme tu le regardes père

moi noyé tout entier dans les rayons sombres de la terre »

Zbigniew Herbert

Corde de lumière –





LES ECRITS DU MINOTAURE


…ce fleuve de phrases en moi, brassées, brûlantes comme le sang battant à l'intérieur du corps, jamais elles ne s'amenuisent, s'assèchent, ô mon père, je songe au fleuve Océan entourant notre mère la Terre, tout ce tumulte des pensées, tous ces discours qui jamais ne traversent le rempart osseux de mon crâne; ma bouche demeure semblable à une femme stérile, dépourvue de paroles intelligibles aux oreilles des hommes; cette énorme gueule que j'aperçois dans les reflets d'eau, que je palpe entre mes mains, n'émet que de sombres et caverneux grognements, des hurlements de rage, de terrifiants gémissements; je répands l'effroi, les visages et les corps autour de moi tremblent comme les herbes sous le vent, ma route est parsemée de crainte, de poussière et de sang, et ce tumulte me rend fou; bien des pensées stagnent dans cette caverne d'os, stagnent en mares putrides, dévorées de germes pourrissants; la nuit, au-dedans, me dévore, l'effroyable nuit, hantée de visages de larves et d'éclairs de sang; une horreur sacrée ronge mon cœur; maudits soient les prêtres, je voudrais briser leurs os, les désosser, en faire d'horribles pantins fracassés contre les murs du labyrinthe ou ensevelis dans sa poussière, sa nuit solide, des trophées sans nom; qu'ils goûtent à mon dégoût et à mon horreur, à ce terrifiant carnage auquel ils m'acculent, affamé, désespéré au-delà de tout ce que la terre et le ciel et les sombres souterrains peuvent enfanter; ma nuit est sans remède et je veux un jour goûter le sang de ceux qui me réduisent à cette vie de cloaque, de mort, de fantôme blessé; la nuit viendra pour eux aussi…


…le regard voilé de tristesse de mon Père, ce grand Roi, debout sur un promontoire rocheux, inaccessible, me contemplant dans ce rêve où, prostré, immobile, je reste allongé sur une étendue sans fin d'ossements, une mer sans bords, un lit blanc formé de squelettes en fragments, l'horrible charnier, un lit désert que rien ne peut réchauffer…


…encore l'heure de cette sombre tristesse, la mer déchaînée, telle une louve, bave aux lèvres, le remuement de maigres feuillages oubliés sur les collines, le vol agité des oiseaux, cette odeur de pluie, de poussière, l'air chargé d'une sombre humeur; odeur de sang froid, de ciel déréglé, je vois au loin des vagues de sable, je plisse les paupières…


…je voudrais que ces mots soient semblables à des pierres, ou à des dagues de bronze, qu'ils soient encore tout englués de ma salive épaisse et puante et qu'elle agisse à la manière du poison, des phrases noires et minérales, compactes, funèbres, qui leur percent le coeur…


…ce jour je suis resté si longuement accroupi dans la poussière; les rêves se retirent à la façon des vagues de la marée et me laissent seul, horrifié, face au ciel et à ces hauts murs, mon piège, ma demeure, enfantée comme un mauvais caillot de sang par le tortueux père d'Icare; ma Mère m'interdit de broyer son échine entre mes mains…


…je me suis vu dans l'oeil d'Icare, reflet arrondi à la surface de sa pupille; nos visages se touchaient; cela le faisait rire…


…mon Père, entouré de sa garde et de ses prêtres funestes; les maudits, pendant mon sommeil ils m'ont enchaîné; le vin que cette servante m'a apporté m'a troublé le cerveau et je me suis enfoncé dans un noir sommeil…


…creuser le sol, s’enfoncer, fouir, museau et langue en sang, les paupières contre le sol, les dents pourries par ce goût de terre, l'odeur de vieux sang, d'excréments, et ce grouillement de grosses fourmis et d'insectes noirs, accrochés avidement à mon pelage et qui remontent vers mes yeux, fouir encore, mordre les racines, les os blanchis, broyer de sombres caillasses entre tes dents, creuser la terre comme le guerrier traverse la chair avec sa lame, les mains elles aussi en sang, entaillées, ressemblant à d’étranges bêtes mortes au bout des bras, furie de fossoyeur remuant cette ancestrale terre, nuit dure et froide entre mes doigts, poussière, je pourrais ainsi m'enterrer vivant, creuser, c'est ça, creuser, encore…


…la langueur de ces ciels qui s'éteignent toujours trop précocement, l'orage viendra de nuit comme l'assassin d'un roi; si loin des forêts où j'aimerais chasser, me perdre dans les eaux d'un lac; je ne peux que cheminer sans fin, ici, entre ces pans de murs, ces pierres indifférentes, loin du palais de mon enfance, de ses fastes, des salles baignant dans les lueurs rouges sang, bleues, vertes et ocres des fresques; ces images de fleurs et d'animaux marins, de femmes belles comme la nuit d'été, d'un raffinement brûlant; je restais des heures à me nourrir de leur image; les courtisans m'évitaient; je ne leur ai jamais inspiré que peur et répulsion; hormis Icare, seules les femmes ont vu en moi, le difforme, autre chose qu'un monstre; ma Mère, et la nourrice de mes premières années, et ces femmes qui viennent danser au coeur du labyrinthe, sans peur, attendant même, sans doute, que je les tue, boive leur sang, s'offrant ainsi à moi comme si je désirais une telle offrande…


…ces femmes, à leurs yeux, je suis une sorte de dieu; au sein des appartements où on me cloîtrait on avait banni les miroirs; j'ai vu mon reflet dans l'eau pourtant; cette tête, que j'avais palpée, que je sentais sous mes doigts, je m'en étais forgé une image; mon reflet m'a surpris; au toucher, ma peau, mon pelage ne paraissent pas laids; ils ont leur propre vie, à la manière d’un champ parsemé d’herbes sauvages; c'est la vision qui a fait de moi une créature d'effroi…


…cette danse d'araignées humaines, traversant les feux nocturnes; ces longues mains, ces muscles ligneux, ces peaux sombres gorgées d'antiques parfums, de senteurs végétales et marines; des peaux soyeuses ou âcres, appelant la nuit même à une espèce d'embrasement, de folie inconnue; je revois l'extase de ces nuques, de ces corps dansants; les sortilèges des sons, la poussière soulevée par les pieds nus martelant le sol; et les visages de ces femmes, vouées au feu lunaire, à la furie, ces jeunes bouches avides; les feux des torches changeant tous ces visages en ombres voraces, en ombres dévoreuses, cherchant, comme moi, leur livre de chair, de sang, d'ivresse aveugle; je revois leurs yeux, des yeux comme passés à la fumée, si vaporeux, ô, peut-on imaginer les paupières tremblantes de ces femmes; leurs cœurs, palpitants comme des animaux rendus fous de panique et de joie, des animaux hurlant dans les poitrines leur rage et leur désespoir d'étreindre le sang des autres bêtes; je veux graver ce chant de mort, pour ces bêtes sacrifiées, conduites à moi par ces femmes; je me revois me nourrissant de ce fleuve lourd; de ces chairs palpitantes, maigres et grasses; je revois les cris, les chants inhumains de ces bouches, tels des glaires de nuit; et la torsion de leurs membres, le rythme sourd qui faisait s'agiter tous ces corps, une danse de femmes squelettes, égarées dans la nuit sauvage de ce monde, la nuit de Dionysos…


…la chambre des ossements, des restes d'hommes, de femmes; ceux que les prêtres conduisent ici; et surtout, les restes des bêtes qui errent sans fin dans l'enchevêtrement des couloirs…

…Icare m'a amené cette fille au corps couvert de signes; cette fille dont il ne cesse de parler; une suivante; je l'ai longuement contemplée; il est vrai qu'elle est d'une grande beauté; sa peau sombre comme mes rêves a un parfum enivrant ; Icare lui disait de ne pas avoir peur; la jeune fille pourtant tremblait; je me suis accroupi dans la poussière, lui ai fait signe de rester debout et de ne pas bouger; je me suis mis alors à graver sur de grosses dalles les signes que je voyais sur sa peau…


…soeur du labyrinthe, Ariane, visage blanc, à l'opposé de ces femmes tannées du peuple, maudites jeteuses de pierre, ton visage blanc dans ce monde fané, je te sais proche, porteuse du fil qui te permet de revenir sur tes pas; soeur, ton coeur aimant m'importe plus que tout; que suis-je maintenant pour toi, l'enfant-taureau n'est plus; peut-être te souviens-tu de moi et de ces gémissements d'anciennes nuits; celui qui hurle, le gardien des os, le compagnon des bêtes, ton frère de nuit, perdu sans doute à présent dans les chemins de ton sommeil, ombre au creux d'un rêve, oublié à demi peut être; je suis devenu une rumeur de sang, ce sang où folâtrent des guêpes, des mouches et de tendres hannetons; j'aurais dû être le mort-né, l'avorton sanglant, enveloppé dans un linge grossier, lange et linceul, voué à la terre stérile ou aux cendres; tes jours et tes nuits, ainsi que ceux de Phèdre, n'auraient point été troublés comme cela l'a été si souvent; en vous je fus l'obscure pensée; un crachat d'entrailles entre les cuisses de ma mère; une douleur et un tumulte, un poids d’ombre; ainsi il y a depuis tant de nuits, pour la honte de sa noble famille, ce géant difforme, enfermé dans cette gangue de pierre, étouffant sous le poids des morts et de la haine, perdu comme personne ne le fut jamais; un être vil et morose, ton frère pourtant, j'écris cela pour toi, Ariane, à toi qui ne vient presque plus; ma soeur, si tu pouvais seulement poser ta longue main sur mon crâne, un instant je voudrais sentir la légèreté de ta main, comme une feuille fraîche au printemps sur une route poussiéreuse, sentir cette main sur mon front abominable, cette main seule calmant sous l'os de ce front la douleur, cette rage méconnaissant la peur; et je rêve que tu prennes ma tête dans tes bras; et je pourrais alors, avec une joie douce, enfoncer moi-même une lame dans cette gorge épaisse, laisser mon sang lourd, ce sang trop rouge, si brûlant, couler au soleil, et dormir enfin comme je le souhaite si ardemment, noyé dans le sommeil de mon sang; connaître un sommeil sans retour, au lieu d'être toujours, sans fin, enfermé dans un sombre rêve; un jour peut-être, grâce à toi, je pourrais laisser ce corps s'affaisser dans la poussière, sous la lune rouge elle aussi, devenir de la viande pour vautour, l'oeil opaque, le souffle et le coeur enfin éteints; pour toi; c'est ce que les rêves m'enseignent…


…ma tête est un nid de scorpions, je rêve pour moi comme pour d'autres, de la morsure de mort de ces créatures vénéneuses, caparaçonnées, étranges guerriers des sphères animales…


…je me vautre dans la boue; un trou dans le sable, la pluie, la saveur chaude d'une pluie d'été, la poussière couvrant ton visage – cette face; s'enfoncer dans la terre; ce manteau de boue à la saveur écoeurante fait de moi le roi de cette cour peuplée d'ossements muets; mon coeur est fait de cette boue – glaise lourde, épaisse, contenant en elle, dans son grain visqueux entre mes doigts, les traces de vies infimes, herbes, vers, feuilles, carapaces d'insectes, écailles et peaux desséchées de serpents, petits mollusques égarés, restes momifiés de petits oiseaux...; toute cette vie, toute cette mort – cette forêt aride de murs – et, au loin, le moutonnement bleu des vagues, la luxuriance des collines, les champs jaunes brûlants; j'attends la lumière éblouissante du soir – son éclat et son déclin me conviennent mieux que le feu violent du jour seul, en sa plénitude, pareil à un fruit mûr et lourd – , j'attends de voir, dans la clarté mourante, les hauts cyprès se balançant dans le vent, les pins dont le fût gris, lavé par les vents de mer, me fait penser aux immenses ossements d'êtres sans nom; leur écorce reste rude, et quand on me permettait encore, quoique enchaîné, de marcher hors du labyrinthe, je prenais un grand plaisir à m'y frotter longuement pour que la boue qui restait collée à moi s'écaille et tombe en fine poussière; à présent, j'écoute encore les corneilles croasser – et je sens dans ma bouche, en un reflux de salive et de mémoire, le goût de leur sang aigre ; une araignée noire s'aventurant sur ma main provoque en moi un gloussement de plaisir; je joue un peu avec elle, avec toute la délicatesse dont je suis capable – mais je sens son effroi et d'un mouvement je m'en débarrasse…


…je me revois avec ces chaînes autour du cou, autour des jambes; j'attends – sans doute en vain – le couteau qui me délivrera de cette vie misérable; l'odeur de la nuit m'apporte son ivresse; des oiseaux de mer nichent au sommet des murs; des papillons de nuit s'égarent près de ma bouche; le parfum de la menthe, de la myrte; Ariane m'a apporté des olives...




ÉÔS


Ce visage était devenu un parchemin où s'étaient dessinés subtilement les reflets tourmentés de son histoire, inconnue de tout autre. Sa voix résonne encore dans mes nuits.


La lumière du soir illumine la mer et les collines. Des arbres tressaillent près du banc où tu t'assois comme chaque soir. Tu n'as plus la force de gravir le sentier jusqu'aux rochers.


Notre île, la mer. Le bleu infernal du ciel confondu avec le continuel remuement indigo de la mer. Les rochers blanchâtres, semblables à de vieux os dispersés le long du rivage. Les moutons font toujours ta joie. Flot d'écume bêlante, proliférant tel le chardon sur les pentes des collines. Ils sont, dis-tu, comme des nuages ayant par mégarde chuté de l'azur cristallin, errant maintenant sur la terre à la recherche d'une herbe amère, de pissenlits, de chardons, perdus eux aussi au milieu de la compacité obstinée du monde.


Un monticule à peine discernable arrête mon regard. J'avais mal jugé, ce n'était pas un simple bourrelet de terre, mais un chat mort couleur ocre, allongé dans la poussière, se confondant avec la terre. On dirait qu’il s’est momifié tout seul. Comme toujours en cette période de l'année le ciel au-dessus de nos têtes est d'un bleu pur, saturé de sa propre splendeur, une couleur exaltée par son intensité même. Des bourrasques glacées malmènent mes vêtements. Un merle triture un morceau d'écorce à deux pas de la cahute d'Icare. Cette simple construction de pierres sèches lui ressemble. Son corps le fait souffrir. Il pense que sa mort est proche. Icare, mon ami, je viendrai recueillir ton dernier souffle, tes dernières paroles, si tu as la force encore de me murmurer quelque chose. Mon oreille est semblable à un vase d'argile. Depuis bien des jours et bien des nuits maintenant tu y as déversé ton souffle asséché en me faisant le récit de ta vie. Saches que ta voix pleine de nuit, de douleur et de joie, résonnera longtemps encore entre les parois de mon crâne quand tu seras retourné à la terre. En moi demeurent à présent les fragments épars de ta mémoire, tessons brisés dans une caverne d'os. Pour toi, l'esprit tendu comme des mains tâtonnant dans le noir, j'assemblerai patiemment ces fragments, jusqu'à ce que malgré nos patients efforts tout se perde et soit enseveli dans ces ruines et cet amas de vieille poussière que devient la mémoire.


Icare aime notre terre solaire et sèche, il aime la blancheur des murs, leur surface rêche sous la paume de sa main, les vents de mer, les formes tourmentées des îles qui se perdent dans le lointain.


Éôs, j'aime me souvenir de ma jeunesse, de ces années passées sur les traces de mon père, me glisse-t-il à l'oreille.


Nuit trop chaude. Le corps brûlant. Impossible de trouver le sommeil. La lune blanche, semblable à un oeil mort. Une lune blanche et compacte comme le seront les vers qui nous rongeront quand nous aurons rejoint les morts.


Je suis de sang noble. Issue d'un clan, d'une lignée dont les générations ont macéré dans l'âpreté du désert, la fièvre sacrée et concertée des chasses. Mes ancêtres chassaient et combattaient les fauves, les affrontaient dans un face à face dont on ne sait plus rien aujourd'hui (si ce n'est une marque à l'épaule droite, une forme scarifiée, qui m'a été rituellement imposée dans l'enfance et qui témoigne, d'après les anciens, de l'héroïsme sanglant de mes ancêtres). Je possède des parchemins sur la destinée d'une femme de ma lignée qui a brûlé de cette ivresse. J'aime à penser que son sang lointain coule dans mes veines et nourrit mon âme. Je le sens dans les drames obscurs de mes songes. J'appartiens à cette lignée fiévreuse. Ma mère est morte en me mettant au monde. Mon père avait pour moi un amour fier et sévère. Il me permit d'étudier, de voyager, de m'endurcir dans le maniement des armes et la tension avide et patiente de la chasse. Je fus mariée à un homme de ma condition, qui m'aima et que je tenais en haute estime. J'ai enfanté. Un garçon et deux filles sont nés de nos étreintes. Je menais une vie sereine, jusqu'à ce que mon époux trouve la mort dans un naufrage. Alors, je me suis retirée du monde et demeure à présent sur cette île. Mes enfants mènent leur existence au loin. Seules quelques missives me permettent d'avoir de leurs nouvelles. Je me nomme Éôs de Cnide, fille unique d'Aristarque d'Éphèse.


De longues années durant Icare s'est occupé des morts. Il est devenu fossoyeur après s'être établi sur cette île. Il m'a dit qu'il se sentait proche du monde des morts, qu'il éprouvait une sorte de joie à cheminer et oeuvrer dans les tombeaux et nécropoles. Lui qui fut presque mort et a tout perdu aime le dur cocon minéral où l'on entrepose nos restes.


Icare, ai-je murmuré un soir, tandis que le feu crépitait dans l'âtre et faisait de son visage un étrange théâtre d'ombres, parle-moi de ta mère, de ton enfance auprès d'elle…


Un soleil dur et blanc, un vent sec nous ont tourmentés tout le jour. Nos visages ont pris l'apparence de masques de poussière.


Icare me disait : le visage de ma mère reste gravé en moi, semblable à une fresque inscrite dans la roche la plus dure. C'était une beauté brune. J'aimais la contempler dans la fraîcheur du matin, les cheveux tirés en arrière, une légère pâleur faisant de son visage un masque fragile. Un peu de sang soudain lui montait aux joues, comme attiré par sa bouche rouge. Je me souviens de ses yeux d'un noir brûlant, sombres comme ses cheveux. Le plus souvent elle était habillée simplement, légèrement, les jambes nues, des jambes athlétiques façonnées par la marche et le soleil. Sa voix avait la saveur d'un fruit. Elle aimait chanter.


Ne restent de mon enfance, disait-il, que des impressions chaotiques surgissant telle une averse brutale. Des sensations sauvages ou de simples moments suspendus. La paume de la main frôlant l'herbe d’un champ, la course des insectes dans les sillons de terre sèche, mon visage à proximité de l'eau tiède et endormie d'une mare où patinent quelques libellules, des chevaux immergés dans un champ de bruyère, et surtout le visage et les mains sombres de ma mère, sa chevelure si noire, semblable au plumage des corbeaux, comme un fragment de nuit à portée de main. Ta chevelure, Éôs, me rappelle la sienne. Ses cheveux soyeux, animés d'une vie tranquille, et que ma mémoire associe indissolublement à sa voix, à ses chants, à l'ondulation de ses hanches – ces hanches qui m'avaient porté de long mois, lové en elle, dans la douceur humide de son ventre – font resurgir en moi le souvenir de la chaleur ambrée de sa peau, mais aussi le vent – le goût salé du vent de mer mêlé de cris d’oiseaux–, la chaleur du feu séchant le linge et les fruits, l'odeur du bois et des herbes sauvages, dont les parfums libèrent d'autres paysages, plus secrets, que je retrouve parfois en rêve, des paysages dont ma mère est le centre et qui ne vivent que par elle.


Pendant qu'Icare parlait je l'observais. Il contemplait les flammes du feu sans pouvoir s'en arracher, comme si le feu brûlait aussi en lui et que son esprit devait s'y consumer interminablement.


Mon père, disait-il, m'apprenait lui-même la géométrie, l'architecture et toutes sortes de savoirs pratiques. Quand j'étais encore enfant, on racontait que certaines de ses statues s'étaient animées et qu'il avait fallu les enchaîner pour les empêcher de fuir hors de la vue des hommes. Je les imaginais trouvant pourtant un moyen de se délivrer de ces entraves et se réfugiant dans un désert ou au creux d'une grotte ou à l'abri d'une crique oubliée, et menant leur existence lente et immortelle de statues, vivant une existence sans hommes pour les craindre ou les haïr, entourées de quelques animaux, et aimant les brumes d'automne, les abeilles, les nuages grisâtres de l'hiver, la pluie bienfaisante, la profondeur bleutée des nuits; vivant cette impensable existence sans jamais avoir à goûter le sang des sacrifices, voir et palper les animaux égorgés, éventrés, l'agonie du taureau, celle de la chèvre, et entendre les cris rauques des guerriers, les sons stridents de la victoire, qui, disait-on, réjouissaient les dieux.




L'ARRIVEE EN CRETE


J'ai été malade une partie de la traversée, disait Icare.


La mer – opaque comme le temps, comme notre avenir.


Les fresques bleues et rouges sur les murs. Ces dauphins. Je voulais nager avec eux. Mon père m'y autorisa.


Le palais ouvrait sur la plaine et sur des champs constellés d'épis et de robustes arbres fruitiers.

Les magasins.

La salle du trône.


Déesse mère. Déesse des fauves.

Acrobaties tauromachiques. Chevelures brunes flamboyantes des femmes.

Ornements turquoise.


Les esplanades à l'ouest.

Les gradins.


La ville, au pied de la colline sur laquelle le palais avait été bâti, en était comme une extension simplifiée; les dalles parsemant les rues, formant un sobre treillage géométrique, étaient chaudes sous la plante des pieds ou la paume des mains; des chiens goûtaient paresseusement la matinée, encadrés par l'esquisse d'un rectangle, ou d’une forme moins discernable, de lumière déjà chaude. L’odeur du pain agrémenté de lin, celle des aubergines et du poisson grillé se mêlaient aux fumées venues du port.



MINOS


Minos et ses conseillers nous ont accueillis avec un intérêt teinté de méfiance.


Je revois, Éôs, la salle du trône de Minos. Le roi-dieu était assis sur son siège de pierre. Certains de ses prêtres étaient masqués – des ovales de bronze, de cuivre ou de bois peint s'alignaient sur les côtés, mêlés aux visages des nobles de la cour.


Minos : Nous te retrouvons parmi nous, homme habile. Eleutherion, que voici, te dira ce que j'attends de toi. Les Achéens t'accusent de meurtre, ils aimeraient remettre la main sur toi. Ils n'en ont pas le pouvoir. Je te l’assure. Tu es à présent sous ma protection. Tu nous as bien servi autrefois, et cela me reste en mémoire.

Dédale : Je suis à ton service grand roi. Je te remercie de ta bienveillance envers mon humble personne. Mon fils, Icare, que voici, sera mon assistant, si tu consens à le prendre aussi sous ta protection.

Minos : Approche, jeune Icare.

Je fis quelques pas, m'agenouillai. Le roi me dit quelques mots, me recommanda d'obéir à mon père puis me renvoya d'un geste solennel.



LA PROGÉNITURE MAUDITE


Malgré lui, mon père fut mêlé à la naissance du Minotaure.

Minos et son clergé avaient persuadé la cour et le peuple qu'Astérion ne pouvait être sa progéniture. Une telle monstruosité ne pouvait être issue de son sang. Quiconque en émettrait publiquement l'idée serait impitoyablement châtié et finirait écorché, noyé dans son sang, la langue et les lèvres arrachées et jetées à la mer, le reste de son corps offert en pâture aux hyènes du souverain sacré. Ainsi nul n'osa souiller son roi et le sang de son roi de paroles impies. On laissa entendre que Pasiphaé, victime d'un enchantement, avait succombé à une horrible et furieuse attraction pour le taureau blanc et s'était unie à lui. On propagea la rumeur comme quoi mon père l'avait aidée dans son entreprise (il devait tacitement accepter cela, pour servir le roi). Mon père n'a jamais cru qu'un tel accouplement fut possible et qu'il ait pu engendrer un tel avorton dans les entrailles de la reine. Mais à part moi, personne ne sut jamais rien de ses pensées.



PASIPHAÉ


Mon père était fasciné par Pasiphaé.


Pasiphaé et ses chats. Je revois entre ses longues mains brunes un minuscule chat tigré baillant et se lovant dans la coupe que formaient ses mains; elle était assise sous un cèdre, un voile limpide posé sur ses cheveux noirs.


Pasiphaé vivait dans une sorte de réclusion, entourée de ses servantes et suivantes – et de ses filles, Phèdre et Ariane. Elles logeaient dans une partie du palais où Minos et son clergé ne pénétraient que rarement. La reine apparaissait en public lors de la cérémonie des moissons – mais, même en cette occasion, sa cour formait autour d'elle un rempart humain, qui maintenait le roi lui-même à bonne distance.


Grenouilles, batraciens divers, crocodiles ornaient les bassins des jardins de la reine.


Dans l'entourage de Pasiphaé il y avait un dresseur et soigneur égyptien, dont la peau était couleur de sable; il était sec et musculeux, ses bras et ses jambes me semblaient aussi noueux que les branches des arbres les plus antiques. Je le revois, debout, tête rasé, le torse traversé de vilaines cicatrices, à quelque distance de la reine; elle le tenait en haute estime et écoutait avec attention les nouvelles du jour concernant sa ménagerie.


Cet homme devint mon ami.

Les hyènes de Minos lui donnaient du fil à retordre; mais comme il n’avait pas son pareil pour s’approcher des bêtes, le roi lui faisait confiance.


Le taureau blanc. Je me souviens de ses longues cornes à l'élégante courbure. Sa tête massive, blanche comme de l'os séché au soleil, surmontait une puissante encolure. De grands yeux gris noirs semblables à un ciel d'orage perpétuel. A la naissance du Minotaure, on le saigna pour l'affaiblir et on le brûla vivant.



LE RÊVE DE LA REINE PUTREFIEE


Son immonde palais.


La cours était figée dans l'attente angoissée de la venue de la reine.


Griffes. Traces de griffes sur les murs et sur les corps.


Une construction labyrinthique – un piège géométrique monumental.


Visages-animaux – comme des greffes monstrueuses.


Cérémonies, étranges rituels.


Univers nocturne et masqué.


Froid.


Un homme à tête de corbeau. Des visages lépreux. D'étranges animaux, antiques et sombres.


L'énorme araignée souriante. Araignée du rêve. La nuit comme matière première, essence de la réalité, disait une voix portée par un corps dissimulé sous un voile.


Ciel rongé d'encre noire.


Masques de mort.


Ville mortuaire.


Visite journalière des tombeaux par la cour. Nécropoles. Vastes souterrains. Cavernes. Momies. Ossuaires (comme des jardins d'os).


L'entretien des tombeaux est le souci constant de la reine et de sa cour. C'est au centre de toutes les conversations, de l’administration, des courtisans, du peuple lui-même.


Les embaumeurs.


Les taxidermistes.


Vieux serviteurs décrépits aux visages craquelés. Elevages d'araignées. Squelettes crayeux d’oiseaux.


Les nobles comme les serviteurs ne trouvent pas le sommeil, ne connaissent qu'un demi-sommeil. On gémit dans la nuit. La plupart des gens se font mal, se mutilent, pendant leur sommeil, comme si une maladie congénitale rongeait les êtres de cette contrée. Quand ils ne meurent pas, cela les laisse physiquement amoindris, mélancoliques et épuisés.


Ces visages ossifiés, saisis d'épouvante comme sur les gravures fines, faites à la pointe sèche, des artistes qui ont séjourné dans ces lieux...


Os de monstres.


Ruines.


Des femmes aux corps de presque araignées, quasi muettes, au service des nobles.


Lézards, varans au pied des tours; on marche sur des passerelles. Le sol est colonisé par les reptiles.


Visages animaux dans la pierre, masques funèbres.


Cortèges pour une autre cérémonie. Toujours ces cérémonies et ces rites funèbres.


Une Artémis décomposée – langue pourrissante – ongles nocturnes – poussiéreuse lumière.


La reine lunaire broie de son lent mouvement la morne poussière.


Un cauchemar gravé dans la placidité saturnale de la pierre.


Silence du palais hanté de cris sourds et de grincements.



ASTERION, LE LABYRINTHE


Un jour, mon père revint du spectacle d'une procession en l'honneur de la Déesse Mère dans un état d'intense agitation intérieure.


Cette procession fut peut-être à l'origine du labyrinthe. Dédale ne disait pas un mot. Les lèvres serrées, presque livide, il ruminait des pensées qui n'avaient de sens que pour lui. Je reconnaissais cet état de transe – d’un calme effrayant – qui s'emparait de tout son être lorsqu'une idée germait dans sa pensée, prenant racine pour ne plus le laisser en paix, grandissant jour après jour, nuit après nuit, dans la caverne d'os où logeait son cerveau. Je devinais que dans sa poitrine les battements de son coeur s'étaient accélérés; il avait rajeuni subitement, son visage s'était figé à l'image d'une statue; il ne fermait pas les yeux, mais était tout entier absorbé par cette nouvelle pensée.

Quand une idée le saisissait ainsi et se trouvait fichée en lui à la façon d'une lame d'épée il ne trouvait plus le repos tant qu'il ne l'avait pas extirpée de sa psychè. Il attendit pourtant la fin des cérémonies. Nous rejoignîmes nos chambres mais Dédale ne dormit pas. Sur des tablettes d'argile il passa la nuit, éclairé par une torche, à tracer des lignes. Je l'observais d'un oeil, somnolais, m'endormais, me réveillais – et il était toujours là, réfléchissant, écrivant, calculant des proportions, posant des mesures, dessinant, sans me prêter la moindre attention. C'est ainsi que naquit, je crois, l'idée du labyrinthe.


Éôs, je me souviens de la construction du labyrinthe. L'édification de cette machine de pierre nous a pris des années. Comme tu le sais, elle fut destinée à le maintenir hors de notre vue, lui, Astérion, la créature la plus étrange et fascinante qu'il m'ait été donné de côtoyer.


N'a jamais quitté ma mémoire, Éôs, le souvenir de la naissance et des premières années d'Astérion. Je m'étais caché pour voir les sages-femmes oeuvrer autour du corps déformé et douloureux de Pasiphaé. Cet accouchement me parut être avant tout un rituel sanglant. Une fois extrait du corps de sa mère, l'enfant, à la tête ornée de protubérances osseuses, hurla (c'était une sorte de mugissement) d'une façon si glaçante que l'une des sages-femmes (la plus jeune, déjà saisie d'horreur) s'effondra en larmes, tandis qu'une autre plus âgée tenait entre ses mains la masse informe, sanglante et gémissante, qu'elle regardait avec une expression de dégoût qui semblait s'être pétrifiée sur son visage (j'eus l'impression que ses traits s'étaient définitivement minéralisés, comme lorsqu'on croise le regard de Méduse).


Pendant qu'il croissait, telle une étrange racine, sauvage et vénéneuse, mon père dirigeait la lente, la secrète édification du labyrinthe.


L'enfant-taureau était vorace. Il avait manifesté une cruauté aveugle dès les premiers temps de son existence. Un oiseau égaré n'avait aucune chance de survie s'il se posait à proximité de l'endroit où il se trouvait, jouant aux osselets ou apparemment immobile, le regard perdu dans le vide. Le volatile finissait broyé entre ses mâchoires.


On le tenait le plus souvent reclus dans une cage au sein d'une chambre reculée du palais.


Astérion et ses soeurs, Ariane et Phèdre: elles étaient comme deux soleils à ses yeux. Il brûlait d'amour pour elles.


Icare, écrit Éôs, m'a raconté que le Minotaure – encore jeune – et lui, jouaient à tuer des oiseaux à coup de pierres, leur lançant des projectiles quand ils les repéraient dans les arbres. Astérion avait déjà des chaînes qui l'empêchaient de s'égarer. Ils étaient attentifs aux chants et suivaient les mouvements des oiseaux. Astérion était terriblement adroit avec une pierre; en quelques bonds il était sur la bête qu'il avait assommée et lui arrachait la tête et les entrailles. Parfois Icare le trouvait à même la terre, léchant le sol caillouteux, les pierres, se coupant la langue, la bouche couverte de fourmis; il raffolait de ces petites choses piquantes et coriaces qui tournicotaient en tous sens. Dans ces moments d'innocence sauvage, disait Icare, ses yeux noirs de granit brillaient comme une pierre sous la pluie.


Des chardons germaient du sol. Astérion se penchait, les prenait dans une de ses puissantes mains, les portait à sa gueule, les y fourrait, ses yeux changeaient de lueur et j'avais, disait Icare, la sensation qu'il souriait presque de ce simple plaisir.


Astérion fut déposé au cœur du labyrinthe pendant son sommeil. On avait mêlé à sa nourriture une décoction de plantes qui éteignit en lui toute flamme et le fit sombrer dans un endormissement minéral. On le hissa dans un chariot tiré par des boeufs, il y avait des soldats, des prêtres, mon père, et je vis ce cortège qui allait sceller le destin d’Astérion disparaître lentement dans la poussière d’un chemin. Je songeais à lui toute la nuit, à ses tourments à venir, et à ce qu’avait dû être son éveil – l’effroi, puis la rage désespérée qui à cet instant devait lui étreindre le cœur – au sein de cette prison de pierre, sa demeure à présent, froide, cyclopéenne, indifférente.


Même si, disait Icare, la multiplication des murs entravait la propagation des sons, nous parvenaient fréquemment des feulements et des cris (ceux d'une victime sacrificielle ou d'un quelconque jeune homme trop téméraire, s'apercevant bien trop tard qu'il ne pouvait compter sur aucun secours et qu'il avait surestimé ses forces). Parfois son souffle puissant de bête obstinée s'approchait dangereusement des bords extérieurs du labyrinthe. On se disait qu'il finirait par surgir brusquement de l'une des ouvertures de la construction et nous sentions nos poils se hérisser et quelque chose vaciller et trembler au fond de nos ventres.


Une crique, la mer hérissée de rochers. Des dauphins gris et bleus sautaient dans les vagues.

Je te vois, mon ami, te tenant là, debout, giflé de tous côtés par les flots grondants.


Souvent, disait Icare, Minos s'entretenait avec mon père.


Cette manière de camisole, disait Icare (en ces monologues dont il était familier), de linceul déjà, dans lequel ils t'enserraient vivant, je revois tes pieds, ces sabots, entravés de grosses chaînes. Je me souviens de la profondeur noire de tes yeux. Cette clarté d'abîme qui chavirait tes victimes, peut-être les hypnotisait, comme sans doute tu le fis avec moi, attiré par une fureur si étrange, contenue à même l'oeil, ce globe à l'éclat minéral. Je n'ai jamais vu une telle chose dans aucune face, aucune tête animale ou humaine. J'aurais pu le fixer dans la pierre si j'avais été le digne fils de mon père. C'est ce que je me disais, tourmenté alors par le sort de cette créature qui fut mon ami. Ses cris de douleur résonnent parfois encore dans ma tête, la nuit, au coeur du sommeil, comme des épines qui me déchirent la cervelle. Sa nuit à lui, je n'ose plus l'imaginer. Un monde de concassage d'os, de hurlements, de poussière et de sang, imprégnant sa sombre fourrure, pénétrant dans la bouche, et les naseaux, s’immisçant sous l’orbe du crâne, dans les tristes replis du cerveau, intimement mêlé à son souffle et à ses songes...


Le labyrinthe était pour mes yeux martelés de lumière, à peine reposés par les ombres immobile du palais, une espèce particulièrement retorse et gigantesque d'araignée – ou de pieuvre ou d'être hybride, minéral, écailleux –, un piège architectural, sorti des sombres pensées, des songes torturés de mon père. En rêve je nous voyais cheminer en lui, perdus dans ce cocon contorsionné et aride, errant au fil de ses mille chemins, le coeur vide, les yeux secs, tandis qu'apparaissait ici et là au dessus de nos échines et de nos fronts un lointain soleil de bronze.


Les miroirs lui étaient interdits – Astérion n'aurait pour seul destin que la poussière et le sang, les os brisés – pour se connaître et s'éprouver, un miroir d'os et de sang, les restes d'une bien étrange guerre – l'horreur d'être perdu au sein de cet espace morcelé indéfiniment rythmé par des murs toujours semblables. L'espace resserré de ces murs ! Qui peut imaginer une telle existence, aride et meurtrie, si délaissée, et cette demeure minérale et obscure, emprisonnant méthodiquement sa fureur. Se souvenait-il de ces joies étranges inexplicables qu'on éprouve en goûtant la seule lumière? L'intérieur de son crâne, son propre cerveau, ne serait-il pas à jamais noyé dans l'effroi – cet effroi qui la nuit me tenait éveillé devant le piège géométrique qu'avait conçu mon père.


Une sombre flamme dévorait mon coeur. J'aspirais à nos retrouvailles. Les murs du labyrinthe l'enfermaient dans ses tourments, dans son royaume de mort solide et de poussière, loin des siens, loin de moi – et je ne pouvais l'apaiser, me blottir contre sa carcasse chaude et forte, d'une force qui me paraissait incommensurable. Sa silhouette si étrange avait sa propre lumière; un pelage presque humain, soyeux par endroits, dur comme la laine vierge à d'autres endroits – et , bien sûr, il y avait cette tête qui était comme un marteau d'os, une chose puissante, mais peut-être aussi, je me le suis souvent demandé, un naufrage d'os, un paysage concassé – à sa façon douloureuse une sorte de labyrinthe de peau et d'os; une face dans laquelle les yeux vivaient d’une vie extraordinaire, une vie inhumaine, des yeux arides de lune, d'un gris sans âge... La puissance de son torse, de ses bras, faisaient qu'à chaque instant il pouvait me broyer, faire de moi un chiffon sanglant qu'il aurait piétiné dans la poussière; ou, à pleine bouche, il aurait pu prendre mon échine entre ses mâchoires et me la briser sans effort, me réduisant ainsi à un grotesque pantin désarticulé...Tout cela, je le sentais, était possible, peut-être inévitable à long terme – mais à part quelques mordillages et coups de griffes sur le visage, les bras et la poitrine, jamais Astérion ne me fit le moindre mal. Même lorsque nous combattions, par jeu – nous étions encore enfants – l'un contre l'autre, il ne me fit pas sentir de façon humiliante la supériorité de sa force; je me souviens même que plusieurs fois il se vautra dans la poussière, suite à un combat de lutte, faisant en sorte que je sois l'illusoire vainqueur de notre joute. S'il tuait, c'était parce qu'on l'affamait des jours durant. Il en hurlait de douleur. Puis, on lui jetait en pâture des jeunes gens. Il s'abreuvait alors de leur sang, les déchiquetait, poussé à cette folie aveugle et sanguinaire par le clergé retord de Minos. La folie homicide qui s'emparait de lui servait leurs dessins : maintenir les Athéniens dans la peur; leur laisser penser que de la terre crétoise pouvait surgir (et peut-être fourmillaient-ils dans ses entrailles ténébreuses) des monstres sans pitié dont il ne tenait qu'au roi de lâcher ou non la bride pour ensanglanter leur terre, dévorer leurs habitants, déchirer la chair de leur chair. Mais de tout ceci Astérion ne savait rien. Il n'était qu'un instrument politique, aveugle à cette image et à ces récits qu'avait fabriqués le pouvoir crétois. On avait fait de lui le symbole du destin funeste que devrait endurer ceux qui oseraient s'en prendre à Minos et à sa terre.


Le Minotaure, Eôs, avait un rapport de sacralité – comme s'il s'était inventé sa propre religion – avec les os de ses victimes. Comme le font les éléphants avec les os de leurs aïeux, il traitait les ossements avec une grande douceur, les enfouissait en divers endroits du labyrinthe suivant un rite qui n'avait de sens que pour lui.



ARIANE, PHEDRE


Cette senteur poivrée entêtante qu'avaient les parfums des femmes me fit tourner la tête. J'étais fasciné par leurs seins à peine voilés, leurs cheveux noirs comme l'encre du poulpe, leurs paupières et leurs yeux ornés de noir et de bleu, leurs bouches ourlées, telle une terre rouge appelant le sang des sacrifices; je contemplais, comme si j'étais moi-même une idole de pierre – immobile et oubliée, muette –, les mouvements de leurs jambes, de leurs cuisses musclées et graciles, les veines de leurs pieds, la cambrure de leurs reins... Toutes ces épaules, ces nuques – une lente procession d'images hantait mes rêves, me tourmentait, entravait mon sommeil. Les filles de Minos et de Pasiphaé m'avaient paru si envoûtantes – on sentait en elles les échos énigmatiques de cette île tissée de mer et de soleil. Dans l'air et la terre, dans les plantes et les rochers, je sentais vibrer une ferveur féminine, sauvage et sacrée, violente, émanant des profondeurs de l'île. Ariane avait en elle quelque chose de ce sang sauvage. Sa longue chevelure noire, légèrement frisée, tombant jusqu'au bas de son dos, encadrait un visage clair, qui avait pourtant un air oriental. Elle me semblait être une ombre féline, passant furtivement dans les couloirs du palais, et parfois au creux de mes songes. Elle sentait le feu, la mer, la nuit, la brûlure du vent. Phèdre, elle, était belle et froide comme l'albâtre. Elle me paraissait pourtant agitée secrètement d'un sourd et profond tumulte. Son regard bleuté avait la saveur fraîche et lointaine d'une île caressée par le vent du large. J'aurais voulu me prosterner à ses pieds – mais est-ce un destin digne d'un homme d'être semblable à un pauvre serviteur cherchant le sens de sa vie dans le regard d'une statue. Ariane était plus proche d'Astérion que Phèdre. Ils semblaient avoir en partage la même âme, le même souffle. Le regard d'Ariane possédait les mêmes reflets sauvages que celui de son frère. Il la vénérait – elle le savait – comme il vénérait sa mère.


Ces femmes pourtant demeuraient lointaines, inaccessibles.



TRANSE


J'ai contemplé autrefois, dans les jardins, ces femmes qui vénéraient le Minotaure (sans doute luttaient-elles secrètement contre le clergé de Minos). J'ai vu, sans bien comprendre ce à quoi j'assistais, les corps de ces femmes en transe – offertes aux éléments, exaltées comme le feu; je revois des peaux sombres, des colliers, des bracelets, des pieds nus sur les pierres, leur silhouettes fines dansant sous la lune. Le palais, la nuit, la lune et le taureau, la mer profonde, les oliviers, les pins, l'arbousier – et cette transe autour du Minotaure, encore enfant. Parfois cela avait lieu dans une salle souterraine du palais; je revois, comme à travers un voile, des visages ensauvagés, j'entends des chants sourds, il y a ces longs colliers tournant autour des corps, Astérion emmailloté comme une momie, des nués d'insectes couronnant son énorme tête, et cette étrange musique, le son suave et terrifiant qui sortait de sa gorge. Je me demande à présent si je n'ai pas simplement rêvé ces sortilèges, Éôs.



THERA


Thera était alors une jeune fille. Une des suivantes de Pasiphaé. Sa peau était aussi noire que la nuit. Ses cheveux coiffés en longues tresses tombaient sur ses épaules et son dos. Elle était plus grande que les autres femmes. Une longue silhouette dont la grâce silencieuse m'a saisi immédiatement. On se regardait souvent sans se parler. Je sentais que son mutisme était l'expression d'une âme aristocratique. Elle n'était pas d'ici. Elle aurait pu être, dans son pays, une reine du désert, c'est ce que j'imaginais. Je n'arrivais plus à ôter son image de mes pensées.


Son corps avait un parfum que je ne connaissais pas.


Un navire avait fait naufrage. Il s'était fracassé contre des récifs. On avait retrouvé l'enfant dans une crique, entre le bras d'une femme qui, elle, n'avait pas survécu. D'autres cadavres gisaient sur les rochers. L'homme, qui l'a trouvée, un pêcheur, avait une fille qui était servante au palais. C'est ainsi qu'une des suivantes de Pasiphaé entendit parler d'elle, raconta l'histoire à sa maîtresse, qui voulut voir l'enfant, et, pensant qu'il s'agissait d'un signe, ordonna qu'on s'occupe d'elle, qu'on l'éduque pour faire d'elle l'une de ses suivantes. C'est Pasiphaé elle-même qui la nomma Thera.


L'oscillation des oliviers sous le vent chargé d'odeurs de fin d'après-midi. Ce ciel intensément cru. Les façades bleues des maisons du port. L'eau transparente d'une petite crique où Thera se baignait nue. On aurait dit une déesse venue des profondeurs. Pour moi il n'y avait rien de plus beau que Thera nageant nue dans l'eau limpide argentée d'un après-midi brassé de lumière.

Sa beauté me transperçait le cœur.


Et il y a toutes ces images.


Des masques à la teinte d'or. Les colonnes rouges du temple de la déesse aux serpents.


Le jour profond et bleu – les oliveraies.

Le lac. Les cyprès.

La garrigue. L'odeur de la résine.


Le son métallique strident des cigales. L'herbe jaune desséchée. Poussière sur les lèvres. Murs blancs. Je descends le long de la falaise. L'odeur du thym et celle légèrement âcre et profonde de la lavande. Un champ à ma droite, nappe mauve ondulante, et au loin des colonnes rouges sang, des façades bleus. Des chèvres sur un chemin caillouteux, d'autres en équilibre sur le fil d'une pente escarpée. Des moutons. Des formes noires que je distingue à peine entre quelques arbres courts tordus. Des taureaux, robes noires, longues volutes des cornes. De la fumée venait de l'arrière d'une colline.


L'odeur fraîche et salée de la mer. Nager lentement au sein de cette étendue d'un calme transparent bleuté, miroitant, à cette heure, à la manière d'un bouclier d'argent poli. Je frôle des poissons chats et parfois contemple ces poissons volants qui inquiètent les marins superstitieux. Je nous revois, Thera tout contre moi, soudée à mon corps, noire et palpitante lumière, sa bouche rouge, ses yeux de nuit sans lune, ce parfum profond et lointain de sa peau; rester ainsi, me perdre en elle, dormir. Je pense en rêve aux larmes des tortues au moment de la ponte, sous une lune aussi rouge qu'une mare de sang. Et à la mer profonde, et à ces dauphins gris; descendre encore, vers l'ombre épaisse, vers la nuit sans mots, ne plus respirer. L'éveil soudain, étendu sur le sable, les membres écartés, encore agité par ces images qui bourdonnaient entre les parois de mon crâne, à la façon des abeilles au sein d'une ruche. Le ciel semblait saigner. La nuit bleutée aspirait les couleurs du jour. Thera n'était plus à mes côtés. La forme de son corps avait laissé un empreinte sur le sable.


Thera avait des scarifications sur le visage, sur le dos, les bras – il y avait des formes géométriques, des spirales, ainsi que des glyphes, des fragments d'une écriture inconnue. Personne au palais ne savait ce que cela voulait dire. Elle-même n'en avait qu'une obscure conscience, les signes étaient pour elle comme du bois fossilisé qu'on sortirait de la pâte opaque d'un marécage. Nous nous retrouvions sur une plage ou dans une chambre silencieuse du palais. J'aimais le grain de sa peau, sa saveur sombre, son velouté. Souvent, je parcourais avec mes doigts les signes qui étaient gravés à sa surface. Elle gardait les yeux clos, laissant flotter sur ses lèvres un sourire léger comme une libellule. Je rêvais de déchiffrer la signification de ces signes, espérant que ceux-ci pourraient se dévoiler à moi dans leur vérité simplement en parcourant cette peau admirable, cette singulière carte vivante. Ces signes, je les ai mémorisés. Ils me hantaient comme me hantait le mystère des origines de Thera. Je les ai gravés sur des fragments de roches plates et ai montré certains caractères à mon père. Il fut intrigué. Il me promit de les étudier – mais il n'en eut pas le temps. Il me dit seulement que selon lui les spirales renvoyaient à l'architecture d'une cité, peut-être des tours ayant une fonction guerrière ou sacrée.



L'EFFIGIE


En secret Dédale façonnait de petites sculptures à l'effigie de Pasiphaé. Ses longs cheveux sombres, finement tressés, tombant sur ses épaules, encadraient un visage de déesse égyptienne. Son corps demeurait admirable; elle s'était adonnée lors de fête sacrées, bien avant que les enfantements successifs fatiguent et alourdissent sa chair, à de dangereuses acrobaties avec des taureaux. La fermeté des muscles de ses bras, de ses cuisses, de son cou, ralentissaient la lente dégradation de l'âge mûr.



DANS LE LABYRINTHE


Les murs élevés du labyrinthe hantaient mon âme. A force de l'avoir vu grandir – construit peu à peu par les mains des ouvriers –, de l'avoir vu enfiévrer l'esprit de mon père, quelque chose de cette construction démente et infernale s'est déposé en moi. Au fond de mes songes noirs et fiévreux, je retrouvais Astérion – devenu une ombre vivante, féroce, invaincue.


Des monologues inaudibles (grognements et murmures, mugissements, plaintes, prières chantées dans l'idiome d'Astérion), des choses impensables (comme ses dialogues avec les insectes et les oiseaux), incompréhensibles au logos humain, résonnent dans ma tête, disait Icare. La nuit de sa pensée est devenue la mienne. Dans mon plus sombre rêve, Astérion se tenait accroupi, ramassé sur lui-même, donnant la sensation d'être prêt à bondir, à jaillir tel un flot de sang noir d'une artère béante. Pourtant il restait calme. J'avais l'impression qu'il rêvait les yeux ouverts. Je m'approchais. Son pelage était poisseux. Il suait du sang et bientôt je me retrouvais couvert de son sang : incapable de l'abandonner, je me serrais contre lui, comme si je pouvais retarder son agonie, lui donner une part de mes forces, de mon souffle vital. L'air semblait tramé de poussière. Mes larmes se mêlaient à sa sudation sanglante. Longtemps murée au fond d'un silence têtu sa voix insensiblement me sembla devenir un murmure grave, une sorte de mélopée sourde, pleine de colère froide et de douleur; c'est ce que lentement tissait la voix venue de sa gorge, de son immense gueule massive. Je pensais l'accompagner jusqu'aux portes du royaume d'Hades. Souvent, dans mon enfance, son ombre quasi minérale m'avait enveloppé en elle, sous le soleil violent ou sous la lune froide; et bien des fois Astérion m'avait protégé des hommes et des bêtes. Ô mon terrible ami, dont je percevais, le coeur battant, le trouble, la terreur aussi. Toute cette rage hurlée dans la fixité de ses yeux, dans cette façon qu'il avait de respirer plus lentement... Il trouva le courage de se relever malgré la douleur, de poser sur mon épaule, mon cou, une main épuisée, lourde de nuit, exprimant une tristesse qui ne pourrait jamais trouver de mots. Quand je m'éveillais de ce songe où je le voyais s'éteindre sans remède j'eus un bref instant la sensation d'avoir les mains et le visage couverts de sang.


Certains murs du labyrinthe, disait Icare, étaient couverts de signes gravés. Astérion traçait à l'aide d'un burin ces signes dans la langue que les femmes lui avaient apprise. Certains mots de cette langue me sont restés inconnus. Quand on essayait de les prononcer, c'était comme avoir un étrange fruit dans la bouche. Une saveur archaïque, amère et sombre. Je songeais à un fruit vénéneux sans nom. Quelque chose comme un rythme figé dans la pierre, rendu vivant par la bouche, le murmure de la voix. C'étaient ces sons qu'Astérion psalmodiait des nuits durant, seul, accroupi dans le sable ensanglanté du labyrinthe, ou au milieu des femmes. Elles lui offraient leur propre sang. Icare se souvenait de certain de ces mots, il les prononçait à présent, au bord du chant. C'était une forme de prière. Une prière à quelque chose d'inconnu. Et puis tout retombait en poussière. La voix retombait d'elle-même, comme l'eau s'enfouissant dans la terre.



RÊVE


Ce qui vint cette nuit-là dans mon rêve fut une bien étrange créature. Je l'ai aperçue nageant dans une lumière matinale, à demi voilée par les volutes d'un étang brumeux. Des libellules glissaient à la surface de l'onde. La lune translucide était encore visible. De sombres grognements manifestaient l'intense plaisir de la créature à s'immerger dans ce creux d'eau fraîche. Je l'ai d'abord prise pour un cerf, mais c'était bien autre chose. Un de ces êtres qui vivent dans les replis les plus obscurs de la nature. Comme Astérion. Quand il sortit, tout ruisselant, des papillons bleutés se posèrent un instant sur la peau ambrée de son dos. La bête s'immobilisa. Je la vis distinctement dans un fragment de lumière. C'était un de ces monstres dont on m'avait parlé au village. Un corps d'homme massif et musculeux, recouvert à certains endroits de pelage, porté par des jambes puissantes et velues, se terminant par des sabots; sa tête pouvait rappeler, comme un souvenir à peine distinct, ce qu'était une tête d'homme. Un reste déformé de tête humaine, muré dans une masse crânienne puissamment animale. Elle tendait vers une forme ovoïde, comme si des os compacts de cervidé, telles des herbes sauvages, avaient poussé en une lente et inexorable croissance, colonisant et défigurant ce qui aurait pu être une face humaine. De chaque côté de ce crâne monstrueux s'élevaient des bois, d'impressionnantes ramures aux teintes d'ivoire. Je fus frappé par la terrible beauté qui émanait de lui. Aucun athlète, lutteur ou adepte du pancrace, ne pouvait rivaliser avec un tel corps. Seul Astérion aurait pu l'affronter. Qui n'aurait pas dépensé son or pour les voir s'étriper dans une arène tel des Titans !



DESTIN


Les prêtres réussirent à monter Minos contre mon père.

Une nuit, on se saisit de nous, les hommes de Minos nous ligotèrent, nous enserrèrent la tête dans des cagoules et nous jetèrent comme de vulgaires déchets de repas entre les murs du labyrinthe.

On nous fit savoir que des gardes étaient postés aux diverses entrées et sorties du labyrinthe. Mon père avait beau en être le concepteur, il n'en tirerait aucun profit. Nous entendîmes la voix de Minos lui-même nous maudire. Puis les hommes se firent silencieux. Il n'y avait plus désormais que mon qu' Astérion, mon père et moi.


Pourtant jamais nous ne vîmes le Minotaure. Nous entendions son pas lourd, ses grognements féroces, nous l'entendions racler la pierre – mais jamais il ne surgit devant mon père et moi, comme s'il cherchait à nous préserver de lui-même.


Un matin, je trouvais dans la poussière le corps sans vie de Théra, à demi dévorée. Minos savait que je l'aimais. Sa haine l'aveuglait. Il s'en était pris à une innocente jeune femme, l'avait livrée en pâture à Astérion. Le Minotaure ne l'avait pas reconnue. Il l'avait saignée. Je l'ai enterrée de mes propres mains. J'étais imprégné de son sang et de l'odeur de sa mort. J'ai gardé avec moi l'un de ses os. Plus tard, je l'ai sculpté à son effigie.


Dédale avait dissimulé en divers endroits du labyrinthe divers artefacts (des plumes, de la cire, des couteaux) pour nous sortir de ce piège de pierre (en vérité, il se doutait depuis toujours que le roi pouvait se retourner contre lui); ceux-ci se trouvaient en des lieux du labyrinthe dont lui seul avait connaissance; il mit cependant du temps à les retrouver, tant sa propre oeuvre semblait destiner à piéger tout être à deux jambes dans ses entrelacs, même celui qui l'avait fait naître dans les méandres obscurs de son cerveau. Chose remarquable, mon père avait fait construire certains couloirs de façon à ce que des courants aériens ascendants puissent porter et soulever ceux qui tenteraient – à l'instar de Dédale lui-même – de s'enfuir par la voie des airs.




LA CHUTE


Celui qui dans tes songes éternellement chute te ressemble trait pour trait. Les membres tordus par la vitesse. Dédale réduit à un point de chair, un cri d'effroi sortait de sa bouche minuscule. Tu l'apercevais à peine, toi qui est monté si haut. Si haut. Et maintenant encore tu ne peux oublier l'éblouissement du mouvement ascensionnel. Son extase insupportable demeure en toi malgré la peur. Une zone de joie translucide. Tes paupières sont aussi pesantes que des boucliers de bronze. Tu te sentais porté, toi et ta chair lisse, cette future poussière d'os et de sang. Tu étais aspiré par cet incendie compact au-dessus toi. Enfiévré par ce goût vif et brûlant du triomphe dans ta bouche, tes poumons, cette énergie nouvelle de tes os et de tes muscles. Une ivresse défaisant la peine et les lancinantes blessures qui toujours dévoraient tes nuits. C'était là une indicible palpitation te portant au-delà de la fatigue, des affres du corps meurtri. La voix de Dédale semblait s'être écoulée vers le sol telle une eau trop claire. Des fragments à peine audibles t'étaient parvenus. La pression de l'air sur tes tympans les rendait incompréhensibles. Ces mots disloqués de ton père, oubliés à présent comme le reste. La peur elle-même contient une forme de joie. C'est un impensable choc qui t'attend. La mer, sombre, en bas, a la dureté du bouclier. A sa surface tu vas te fracasser et te défaire dans sa nuit liquide. Les yeux brûlés. Le corps brisé. Un instant revient sous l'os arrondi de ton crâne l'image du visage osseux de ta mère, le rire des chiens, de cela tu n'es pas sûr, les autres enfants se moquaient de tes histoires, il y en eut tant... Des créatures à la lisière du monde, sous les eaux, certaines sont là, embusquées, elles te guettent. Tu finiras liquéfié dans leurs entrailles. Ne pas tomber sur le sol emporté par une bourrasque, là où le rivage brûlant embrasse une eau remuante. L'eau te convient, ces songes liquides peuplés de ténèbres c'est en eux que tu tombes, toi qui si souvent rêvais des abîmes. Ce vivant gouffre va te digérer promptement. Le ciel est partout, ô mère.


A m'élever ainsi je me sentais brûler jusque dans mon âme. J'étais arrivé à un tel point d'incandescence de ce ciel pourtant indifférent à nos malheurs, une telle hauteur, que je ne voulais plus retourner vers la vie collée à la terre, à cette vie qui sentait la mort, le sacrifice des êtres aimés; là-haut, le point de lumière aveuglante m'absorbait, me tirait toujours davantage vers le haut; une bouche de lumière pouvant boire mon désespoir, comme si c'était la bouche d'un dieu. La lumière brûlante du ciel se confondit en moi avec les lames de fond de la mer qui, je le savais, allaient me transformer en pantin désarticulé; ces courants qui te précipitent tout entier, os et chair, sang et pensée, dans leurs gouffres d'amertumes, leurs tourbillons liquides, te broyant et t'emportant peut-être vers une autre lumière. J'espérais sans doute alors, dans mon extase aveuglée, fuir mon propre corps, ma vie, ma mémoire. Au sein du vol je m'étais senti plus véloce – c'est ce que je croyais – que n'importe quel oiseau; même la chute ne pouvait entamer cette révélation d'un autre état, d'une joie si étrange, si intense; je ne pensais pas un instant survivre, je ne voulais plus rien, Éôs, seulement m'enfouir dans la lumière ou dans la nuit; cela n'avait plus d'importance.


Les ailes, même en lambeaux, ont ralenti ma chute. La cire fondait, une partie des plumes s'étaient détachées. Je revois, sous forme d'images fragmentées, le choc face à l'eau dure, compacte comme la paroi d'une falaise. La terrible trouée vers les profondeurs. Cette sorte de mort qui a suivi. Des années durant, la nuit, en rêve, je me suis débattu au sein d'une impalpable masse d'eau, épuisé par le vol en compagnie de mon père, ma montée démesurée vers le soleil implacable et l'épouvantable violence de mon corps percutant la masse liquide. Je n'aurais jamais dû être rejeté par les flots sur la terre ferme. Je ne sais pas ce qui m'a sauvé. Je me suis retrouvé sur une grève inconnue de moi, atrocement meurtri, le corps brisé, le visage tuméfié, incapable de ramper vers un abri. A demi-mort, je sombrais dans l'inconscience, la tête dans le sable, les pieds balayés par le mouvement des vagues. Un instant je recouvrai mes esprits, la lumière du soleil me frappa au visage. J'entraperçus des ombres, des crabes qui s'immobilisaient à proximité de mon flanc blessé, l'atterrissage d'une mouette près du lieu où je gisais. Quelque chose en moi demeurait vivant, voulait vivre.


Des pêcheurs m'ont trouvé et m'ont ramené dans leur village (quelques pauvres cahutes bordant le rivage). Le moindre mouvement me faisait gémir de douleur. On m'a confié à une femme qui devait être une guérisseuse.

Me restent en mémoire des impressions de ce temps de douleur. Des images confuses. Le délire de la fièvre, un mauvais sommeil semblable à des sables mouvants dont je n'arrivais pas à m'extraire. Une insondable fatigue qui jamais ne paraissait devoir cesser. Des cauchemars revenant nuit après nuit. Parfois pourtant, au sein de cet enlisement, une lueur, une main sur mon visage et mon front, une main fraîche apportant un peu d'apaisement; puis de nouveau je m'enfonçais dans la souffrance et le cauchemar, dans une vase épaisse de fièvre et de renoncement. Une nuit vivante, avide, où bien des fois j'ai sombré. Prisonnier de ce corps de douleur. Prisonnier d'un bloc de nuit. Je ne suis pas un voleur de feu. J'aurais pu être un voleur de feu, dans une autre vie. Mes paupières me brûlaient.


La femme qui me soignait avait un visage semblable à celui de ma mère. Sa main sur mon front était ici-bas ma seule consolation.


Je sentais lentement se reconstituer mon corps brisé. J'allais mieux au fil des semaines. Le temps passa. Je pus un jour me lever et faire quelques pas dans la cahute de la soigneuse. Je n'atteignis pas le seuil. La lumière du jour était pourtant là, vibrante, mais je ne pouvais pas encore entrer en elle. Je regagnai mon lit. Chaque jour désormais j'entrepris le même trajet, jusqu'à ce que je puisse me tenir sur le seuil et respirer l'air du dehors.


L'horreur de la mer est restée rivée à mon corps de nombreux mois.


Je voulais retrouver mon père, mais j'ignorais quelle terre il avait pu atteindre. Peut-être était-il tombé dans la mer. Il devait penser que j'étais perdu. Peut-être m'a t-il cherché. Je ne saurais jamais.


Je goûtais la nuit. La humais comme un chat. J'aspirais à l'intérieur de ma bouche, de ma gorge, un goût de thym et de lavande, mêlé à celui de la poussière et à la saveur plus lointaine de la mer (je m'étais défait de toute peur à son encontre, je laissais son déferlement obstiné envahir ma conscience le soir, étendu sur ma couche, et je sombrais dans ce ressassement sonore indifférent, immuable, perpétuel).


La femme restait souvent silencieuse, laissant s'effriter dans l'air enfumé de notre cahute les mots qui sortaient maladroitement de ma bouche.


Un soir, elle s'approcha et défit son corsage de lin, libérant des seins lourds de femme mûre. J'y enfouissais mon visage, les palpais de ma main valide, respirant son odeur chaude, la douceur maternelle de sa peau, tétant le bout durci de ses mamelles si rondes, parcourant leur fine texture (dont le goût tendre me revient parfois en mémoire) avec avidité, comme si je pouvais dans le miroir brûlant de sa peau retrouver l'image fracassée de Thera. Nous avons passé la nuit côte à côte. Cette nuit-là et bien d'autres. Le reste du village sut très vite ce qui se passait. Je n'étais pas vraiment des leurs, je n'avais pas de famille, on ne pouvait espérer de moi un mariage avantageux. Ma compagne s'était retrouvée veuve jeune et avait de nombreuses années durant porté le deuil. Notre couple acquit une sorte de reconnaissance publique implicite, mais jamais clairement énoncée. Ainsi je ne pus l'épouser.


Je participais aux pêches.


Je me suis retrouvé veuf à mon tour.


J'ai voulu exercer l'activité de guérisseur, mais les gens du village n'ont pas tardé à se méfier de moi. On se détournait quand je passais. Certaines femmes me fixaient comme si elles avaient voulu me réduire en cendres par leur seul regard. L'hostilité est comme un poison. Ils me tenaient pour responsable de la mort de Khloé, leur guérisseuse. Je me suis enfui. J'ai marché des jours durant. Le désert s'empara de moi comme un aigle ou un vautour attrapent un rongeur.



LES AMAZONES


De cette époque ne me restent que des lambeaux d'images, disait Icare.


Je me suis enfoncé dans une zone désertique.


Soleil de midi. Chair tannée par le soleil implacable, terrassant. Terre ocre. Chemins caillouteux où il te faut pourtant marcher. Tes sandales usées jusqu'à la corde. Bientôt devenues poussière. Odeurs de fumée et de vieilles peaux. Des villages pétrifiés dans la poussière du désert. La chaleur écrasante comme une pierre martelant la carcasse d'un insecte. Des visages creusés de sillons secs te scrutent sur le rebord d'un chemin (certains hommes faméliques ressemblaient à des arbres morts abandonnés au vent ou à des carcasses de bêtes devenant cendre). Des moutons, maigres taches blanches se confondant avec la surface laiteuse des murs. Insectes vert citron. Libellules. Des corps d'oiseau morts dans l'eau pâteuse d'une mare. Peaux sombres des hommes et des femmes des villages; certaines faces, noires comme la nuit la plus intense; d'autres d'une teinte ocre proche de celle du sable; d'autres encore ont quelque chose de cuivré.


Un monde de sable et de pierre; des vents de sable et de poussière; des lacs salés à la blancheur éblouissante, insoutenable, brûlant le regard. Des restes de lézards aveugles se dessèchent aux pieds de fragments de murailles; la terre : ocre, jaune, orangée, rouge – la poussière.


Un temple. De hautes colonnes. De longs tunnels faits de pierres gigantesques, tels des dents ou des os de quelque géant disparu. Certaines pierres avaient d'intrigantes formes de lionnes érodées par le temps.


Les nuits semblent hantées. Certaines créatures paraissent sortir de terre. On voit des feux au milieu des ruines. Des êtres masqués. Ils sont adeptes de rites sanglants. Je les ai observés, caché au sein d'un amas de rochers. Ils sacrifiaient des bêtes, ils se couvraient de sang et de terre. J'ai vu certains d'entre eux dénouer les lanières de cuir qui tenaient ces étranges visages figés posés sur leur véritables visages, et sous les masques défaits apparaissaient, plus fin et plus osseux, des visages dont l'expression impénétrable, minérale (comme s'ils étaient les véritables enfants des catacombes) m'a laissé empli d'effroi. J'ai oublié le nom que les villageois donnent à ces gens.


Un berger (qui n'avait que quelques bêtes, osseuses et tristes) m'a parlé de ces femmes à la peau sombre, aussi belles que terribles. Leurs cheveux noirs tressés – parfois teintés d'ocre jaune ou rouge. Elles chassent des gazelles, des oryx. S'affrontent aux fauves. Il y a quelque part, d'après le berger, une cité à demi enterrée; des galeries creusées dans la roche. Chez ces femmes les hommes ne sont que des serviteurs.


Les peuples d'éleveurs les craignent. Elles font des razzias dans les villages, enlèvent des jeunes garçons pour les domestiquer – comme les hommes font avec les bêtes –, les élever avec une grande brutalité, les éduquer à les servir. Elles ont des chiens mangeurs d'hommes; ainsi elles terrifient leurs esclaves. Certains disent qu'elles estropient les jeunes hommes, les rendent boiteux; et qu'elles les parquent dans des grottes, des salles souterraines. La plupart sont à leur yeux de simples outils vivants; mais certains deviennent des “mâles reproducteurs”, elles s'accouplent avec les hommes qu'elles trouvent les plus beaux, les plus virils, les plus intelligents; puis les Amazones – c'est ainsi qu'on les nomme – les tuent ou les émasculent. Les amazones haïssent le peuple. Parfois elles conservent certains de ceux qu'elles capturent pour les sacrifier lors de jeux cruels auxquels longuement elles les préparent. Personne n'a jamais osé défier ces guerrières et chasseresses habiles et sans pitié. L'apprêt étrange, raffiné et barbare qu'ont leurs montures semble fasciner les gens des villages, malgré la peur qu'elles leur inspirent. Elles traitent leurs montures comme des égales; parfois pourtant elles s'en nourrissent, d'après ce que j'ai entendu.


D'autres récits qu'on m'a contés disent que quelque part sous nos pieds vit un peuple d'anonymes, réfugié dans des grottes, des ruines souterraines – nécropoles, sépultures, tumulus... Ils cheminent sous terre, dit-on, fuyant l'horreur de cette terre. Ce seraient, m'a t-on dit encore, les hommes esclaves qui ont réussi à échapper aux Amazones.


Seule une steppe désertique pouvait convenir à de telles créatures. Elles hantent le désert, comme de dangereux scorpions; elles occupent des étendues arides presque illimitées. Elles écument ces lieux, tendent des pièges, d'après ce qu'on m'a dit. Leur brutalité féline aurait fasciné Astérion.


Elles ont fini par me prendre. Je me suis enlisé dans un de leur pièges – un trou dans lequel macérait des bêtes décomposées. Elles m'ont trouvé à demi mort. Elles auraient pu m'achever. Elles m'ont traîné avec elles et m'ont laissé dans une cour de leur Cité, attendant le jugement de leur reine. Ce qui m'a sauvé de leurs lances c'est que, pendant mon sommeil, alors que la fièvre me brûlait les entrailles et l'intérieur de la tête, j'ai tracé sur le sol – avec des gestes de somnambule – des signes: les signes mêmes qui étaient inscrits sur la peau de Thera – mon cher amour –, comme si mes doigts, mes mains, en creusant des sillons à la surface de la terre ingrate cherchaient à redonner vie à cette morte que je portais dans mon cœur. Ces signes les laissèrent stupéfaites. Elles savaient ce qu'ils signifiaient.


Leur reine ne m'a pas coupé la langue. Elle a voulu entendre mon histoire. Elle a longuement contemplé la silhouette de Théra, telle que je l'avais sculptée dans l'un de ses os.


Les Amazones me contraignirent à m'occuper de leurs morts. J'appris les secrets des embaumeurs. Une de leurs sorcières, desséchée comme une racine d'arbre noueuse, devint mon mentor. Nous embaumions les guerrières mortes dans une tour qui avait la forme d'une gigantesque spirale de pierre. Les cérémonies d'inhumation m'étaient interdites.


Savais-tu, Eôs, que certaines Amazones capturent des femmes pour les apprivoiser; en faire des compagnes.


Elles vénèrent un être qu'elles nomment l'Inengendré. Il semble vivre dans le corps d'une femme dont les yeux sont perpétuellement clos. Une voix sort de ce corps, une voix sèche, lente comme la croissance de ces plantes qui poussent dans le désert entre les rocailles.


Les dormants (une légende dont je ne souviens plus).


Reliques. Nécropoles. Crânes remodelés. Surmodelés. Momies. Squelettes parés. Les mortes étaient mes compagnes quotidiennes.


Les vents de sable. Les pierres aux arêtes coupantes. La ligne dure et brûlante de l'horizon. Mon coeur se désséchait.


Des fuyards, retrouvés les pieds en sang, réduits à une bouillie d'os et d'informe viande tuméfiée. Ils rampent sur le sol – bientôt limaces humaines desséchées, leurs squelettes ornent le désert; on voit des chaînes implantées dans leur os. Les Amazones poussent les plus jeunes d'entre elles à jouer avec ces pauvres restes.


Les murailles de la cité des amazones sont parsemées d'abris en forme de coque qui leur permettent de surveiller le désert. Elles se font ensevelir dans les murailles.


Les hurleurs – des hommes fous, visages et bouches rongés de sable. Les amazones les chassent. Cette chasse, on dirait une transe hystérique.


Au centre de la ville il y a des puits profonds, ramifiés – des niches – des poches de pierre et de terre où vivent toutes sortes d'êtres. Un véritable labyrinthe terreux – hostile. Des catacombes pour vivants. Des créatures terrées dans des grottes, des tunnels. Des hommes surtout et quelques femmes semi-sauvages. Des loups aveugles. La nuit est si profonde sous la surface aride et cruelle de cette ville du désert.




LA LUNE ET LE DESERT


J'ai échappé aux Amazones. Sans doute était-ce un leurre. Je crois maintenant que c'est elles qui m'ont laissé m'enfuir. Je leur avais apporté, à elles et à leur Reine, quelque chose qu'elles espéraient depuis longtemps. C'était la trace d'une morte, une des leurs – mais peut-être qu'à présent leurs coeurs sauvages pouvaient se détourner de ce fantôme.


L'expérience du désert me purifia, Éôs, malgré son extrême rudesse et l'état de folie vers lequel elle me conduisit. Je connus là une immense solitude. Je ne sais pas combien de temps cela dura. Je suis devenu une sorte de saint homme, dans ce désert. Un ascète, un ermite. Un être de sable et de silence.

Des hyènes. Une plaine de rocaille, un ciel allégé de tout nuage, le crépitement de pierres disloquées par la chaleur. L'air tremble tel un voile dévoré par les flammes.


Des vautours, en patients tourmenteurs, froissaient un ciel chargé de perpétuelles lueurs livides. Une lumière d'os, aveuglante, interdisant toute dissimulation, martelait le sable, la carapace de ces noirs miroirs que sont les scarabées, et mon visage et mes mains d'homme défait – ces mains, ce visage, si secs, se décharnant comme de la vase sous le soleil brûlant. Ton corps, Éos, devient un incongru morceau d'os, abandonné, à peine décemment recouvert d'une peau craquelée (grumeleuse, cassante), un fruit assombri, que les vautours même trouveront immangeable – du poison noir, bitumeux, matière à momie – et cette tête de naufragé venu d'on ne sait où, un spectre, oui – qui saura qu'il s'agissait du crâne d'un grec, autrefois fils de la mer et des îles harcelées par le vent salé – à présent mangeur de chiens maigres du désert, de pauvres égarés, coupés de la meute, vieux et malades; quand une faim torturante dévore tes entrailles tu les pièges avidement. La faim te ronge heure après heure, brûlante comme la lame du couteau (et tu pensais alors à celle qui s'enfonçait et tranchait le sein palpitant, encore innocent, du poisson, celui que, jeune garçon, tu avais pêché quelques instants plus tôt et qui tressautait maintenant, avec une ferveur presque timide, ne pouvant retenir la vie qui s'écoulait avec son sang sur cette pierre d'agonie brûlante où tu allais l'achever). J'étais, tu étais, cet errant, déjà parcheminé, aussi seul qu'un cadavre quelconque avalé lentement par le sable.


Oui, la faim me brûlait. Feu. Une lèpre de feu dans les entrailles, la bouche. Le sommeil : brûlé lui aussi; un trou béant, impossible de trouver un refuge.


Je m'étiolais, cloîtré au sein de ce monde âpre et lumineux, sous ce ciel vide, cette lumière accablante pour qui n'y a pas vu le jour; la découpe nette et brûlante des rochers et des objets : une poterie, un couteau, des insectes cheminant sur des octogones de terre craquelée; ce goût de sel sur les lèvres; le vent lui aussi est une main brûlante et transparente sur ta peau; l'énorme squelette d'un boeuf que je contemple depuis des jours, la lumière étincelante de ses os, comme un dépôt de nacre, une lune brisée enfouie dans la poussière; un vautour mort que d'autres vautours emportent avec eux en un petit cortège aérien, sinistre et crochu, ton avenir; des yeux jaunes dans la nuit, le froid, un trou de sable. Je me desséchais peu à peu, ma peau et mon coeur vieillissaient, je me couvrais de fines pliures corneuses, de ridules, mes yeux d'eau bleutée disparaissaient entre mes paupières encroutées, durcies, épaisses comme des parchemins; j'étais alors une fleur sèche, absurde, encore roide, dressée miraculeusement au milieu de la terre et du sable brûlant; j'avais parfois la sensation d'embrasser et de boire le soleil lui-même, une source de mort inaltérable, toujours recommencée et qui aveuglément allait me détruire, pour que je puisse être enfin à l'image du désert, flamme à peine vivante, oscillation calcinée, restes oubliés de ce qui fut peut-être humain.


Des lézards, comme un petit troupeau de lézards, dont j'étais le centre immobile, à peine saisi d'un tressaillement; ma tête ocre et sèche, belle tête de momie déjà, un crâne pur, exposé en pleine lumière.


Je me sentais si souvent insecte, collé à la terre, un vieil avorton se repliant au plus profond de son terrier de pierre et de sable; quelques herbes dures dans une flaque de fraîcheur, peut-être un rêve; je n'osais pas les manger, je collais ma tête au sol et les mordillais, les pressais contre mes lèvres et je m'endormais en rêvant maintenant à la fraîcheur des forêts.


Un renard des sables me suivait.


J'ai rencontré des êtres si étranges. Les gisants : le peuple de ceux qui meurent uniquement dans leur sommeil – ils n'ont jamais connu une autre forme de mort. Puis ils renaissent dans leur sommeil – et dès lors ils murmurent en continu – ô, la chambre des murmures. Cet enfer. Leurs têtes lourdes. Si lourdes.


Grotte. Fauves. Reptiles. Les nuits glaciales. Le ciel. Des images, Eôs.


Des chiens lépreux – une triste meute maudite.


La lune rousse – rougeoyante comme les braises –; je songeais alors à la densité fraîche des forêts, aux coeurs des cerfs, il y en eut autrefois, dans les forêts où la déesse couromorphe chassait, enivrée par le délire de sa meute.


Minuscules villages de bois meurtris – pierres sacrées – l'enclos où somnolent quelques bêtes squelettiques – masse de nuages grumeleux brûlés – crème de lait de chèvre, ciel pourrissant, lumière gangrenée – nuage de corbeaux, des corneilles s'acharnant sur des os...


Désert rouge – écarlate – des lacs de sang.


Dans mon sommeil, Éôs, souvent je retourne vers ce monde de sable et de pierre; de vents de sable et de poussière; d'étendues salées à la blancheur éblouissante, insoutenable, brûlant le regard; des lézards immobiles comme des pierres m'attendent quelque part; la terre : ocre, jaune, orangée, rouge – la poussière. Ces rêves...




LA BIBLIOTHEQUE DU DESERT


En cheminant, je suis tombé sur des maisons de terre perdues dans l'immensité. Je suis resté quelques temps dans ces lieux. Une ville d'un seul tenant, les habitations communiquant les unes avec les autres, traçant dans le désert une figure serpentine, enroulée, un étrange dédale.

Dans ces antres ombreuses, des hommes, pauvres, reclus, disposant seulement de chandelles, d'un peu d'eau et de nourriture; des offrandes leurs sont apportées par des voyageurs pour qu'ils se nourrissent.

Ce sont, dit-on, les hommes-livres.

Sur leurs corps sont tatoués, scarifiés, de façon minuscule, des pieds à la tête, sur les paupières même et sur le sexe, des textes et des récits ; ce sont, dit-on, des parchemins vivants; ils ne font rien d'autre qu'inscrire, marquer sur le corps des uns et des autres des signes, de longues chaînes de signes; leur temps c'est cela, ils s'écrivent sur les corps des uns et des autres car lorsque l'un d'eux meurt la putréfaction ne met pas longtemps à effacer, à absorber dans la corruption des chairs, les trésors que leur peau recèle. Ils sont la mémoire du désert. Depuis un temps immémorial leur peau est le réceptacle de filiations oubliées, d'histoires, et de légendes, racontant les dieux et la vie et la mort des peuples du désert, le sort des bêtes rudes et voraces, cuirassées ou véloces, vénéneuses ou fragiles, qui hantent cette étendue inféconde; ils racontent ce que les bouches sèches et les os rongés par le sable ne peuvent dire.

D'où viennent ces hommes ? - car il n'y a ici pas de femmes. Des orphelins, des enfants volés?

Jours après jour les hommes-livres du désert s'entre-lisent, parcourant le corps des uns et des autres, caressant les signes du bout des doigts, remuant doucement les lèvres; il y a ici toujours une sorte de chantonnement, de murmure, chacun remplissant sa mémoire de façon à pouvoir ensuite de nouveau écrire sur une surface de peau vierge. Ce sont des hommes à la peau douce, au regard étrange, suspendu, sans cesse absorbés dans un travail de déchiffrement. Quand leurs yeux ne voient plus certains semblent voir encore avec leurs doigts si sensibles aux nuances de la peau. Parfois leur derme est si parcheminée que la lecture semble s'enliser dans ses creux et ses plis, des signes sont enfouis dans les rides profondes comme dans des sables mouvants et il semble que la plus grande patience ne parviendra pas à les en extraire.

Le désert se manifeste en eux, dans leurs os, à l'envers de leur peau, de leurs paupières, c'est ce qu'ils croient; ainsi, sache – le, Éôs, il y a une vie obstinée, sourde, ténébreuse, quelque part dans les profondeurs des sables. Un monde oublié, très ancien; pratiquant l'immersion de l'esprit dans la matière charnelle des livres de peau et des rêves.




CHEMINEMENT


Je me souviens, Éôs, disait Icare, avoir réussi à intégrer une caravane – une de celles qui ravitaillaient les hommes-livres.

Puis j'ai cheminé seul dans des contrées moins hostiles.

J'apercevais de temps à autre à la lisière de mon champ de vision, entre les rocs, une silhouette furtive, s'immobilisant quelques instants comme si elle sondait mon esprit. De mon corps s'absentait le moindre souffle, le moindre cillement, quand je sentais ses yeux profonds se poser sur moi. Parfois nos regards se croisaient et je me trouvais gagné par une immobilité de pierre qui me semblait impossible à conjurer. A l'instar des herbes pauvres que la bête mâchonnait ou des insectes qui s'étaient pour leur malheur aventurés sur son pelage ou de l'air qui sortait de ses naseaux, je n'étais qu'un élément éphémère de son univers. Puis, elle s'évanouissait d'un coup, en un mouvement. Comme si elle n'avait jamais été là. Une puissance sauvage rôdait. La Nature. Les Dieux. Il me semblait alors que les autres créatures vivantes suspendaient elles aussi leur souffle –comme cette tête massive de rhinocéros me fixant au loin –, que les plantes ralentissaient leur croissance aveugle et torturée, que les rares nuages au-dessus de nos têtes se rétractaient au sein de leur inconsistance vaporeuse. Je m'attendais alors (je l'appelais secrètement) au surgissement d'un Titan ou d'une Déesse. Je voulais connaître avant d'être à mon tour enseveli dans le sable la proximité du divin, une émanation des dieux éblouissante et extatique, insupportable pour une vie façonnée au sein de la chair humaine, gorgée de sang et de graisses.


Des coulées de pierrailles grises, fruit stériles de l'érosion, dévalaient sans prévenir du sommet de collines pentues; je devais toujours prendre garde à ne pas me trouver dans leur trajectoire. Les sommets étaient ornés d'arbustes spectraux, contournés et noueux comme des membres de vieillard. Le cri des rapaces transperçait l'air, fines flèches lancées d'on ne savait où. La nuit goulûment avalait le sommet de ces monts dénudés. Je parcourais de minuscules vallées sèches, formant des entailles entre les crocs de pierre. Dévastées par les tempêtes de sable, les écailles grises et sombres des rochers aux pieds desquels je dormais formaient des figures d'effroi. Des ruisseaux sablonneux dessinaient des lignes tortueuses au creux des vallons. De maigres boeufs sauvages à la robe rousse et aux cornes immenses me regardaient, étonnamment placides, tournant à peine leur puissante tête à mon passage. Souvent l'une de ces bêtes rapait ses flancs contre l'arête d'un rocher massif figé dans sa course au pied d'une colline.




L'ÎLE


Graines de soleil – on me parla de cette cette île de poussière et de rocs lustrée par les embruns. Un matin, je contemplais l'agonie d'une libellule démantibulée par une mante religieuse, j'imaginais sa souffrance dans les odeurs mêlées de l'origan, de la lavande, de la menthe fraîche. Je décidais de me rendre sur ce fragment de terre isolée.

Quand je débarquais sur notre île, où je vis maintenant depuis toutes ces années, et où tu t'es toi-même exilée, j'appris que le médecin des lieux était mort d'une mauvaise chute quelques mois plus tôt. J'entrepris alors de prendre la relève. Je devins le médecin des gens de l'île et me chargeait aussi de leurs morts. Certains, les plus riches, font appel à mon savoir d'embaumeur.

Ici, j'ai longtemps vécu solitaire et retiré. J'ai eu pourtant un ami, qui n'est plus à présent. Je l'ai enterré moi-même. Je vais parfois me recueillir sur sa tombe. J'ai confié son corps à un endroit sauvage. Il ne voulait rien d'autre.




DERNIERS JOURS


L'extrême lassitude de son visage. Ses traits tirés. Une pâleur épuisée. Ces images soulevèrent en moi une vague d'effroi. Ikaros, mon ami, tu t'apparentait de jour en jour à un fragment de linge humain terriblement usé, érodé irrémédiablement par le travail de la mort. Tu me murmuras encore dans un souffle que la mort ressemblait à une abeille qui venait se nourrir de toi.


Ikaros a dû se mettre à rêver, car dans son sommeilde mort il parlait, d'une voix presque inaudible.


Cette face humaine, consumée par la souffrance, si maigrement vivante, ayant déjà basculée du côté des ombres, appelait au sein d'une prière silencieuse qui allait de son silence à mon silence, une impossible consolation, que le geste léger et caressant de ma main sur son front brûlant, sur ses cheveux devenus ternes, tentait, sans espoir, d'apporter.


Icare repose maintenant dans son linceul.




Ciels changeants. Un lézard sur les rochers. L'arrondi musculeux d'une colline, effleuré un instant par une phalange de lumière, devenant vert-noirâtre, compact et menaçant, l'instant suivant.