La
page
blanche

Le dépôt

CABANES

Denis Heudré

Atelier













Rien



Il ne se passe rien. Alors écrire ce qui ne se passe pas. Le corps se traine au rythme lent des heures qui passent. L’énergie est notre avenir, économisons-la, entend-on à la radio. Mon énergie à moi est restée avec mon passé, bien accrochée à un porte-manteau de vestiaire. Les ronces ont déjà entamé l’ascension vers mon cerveau. Je me laisse porter par l’escalator des habitudes du quotidien. Rien n’avance. Pas même l’envie d’avancer. Rien ne se passe à part le temps. Le temps qui passe et qui pèse. Qui pousse et qui presse. Qui repousse tout espoir de s’en affranchir. Je ne crois plus en la renaissance des horizons.

 

Il ne se passe rien. Je n’en suis pas fier. Tout juste bon à observer les corneilles dans l’arbre devant la fenêtre. Las de tant d’automnes à voir les feuilles tomber et les fossés se remplir. Las de tant d’hivers sans neige et leur terre lourde au pas. Las de tant de jours refermés sans avoir été vraiment ouverts. Je le sais, il n’y a aucun romantisme dans la lassitude et j’ai un peu honte d’écrire ce néant. Les saisons continueront de peser jusqu’à l’écrasement des illusions. Le retour d’un été nous sera surement arraché des mains. Il ne se passera rien.




Récoltes de pluie en charretées de ciel



récoltes de pluies en charretées de ciels


(inédit)








« Lorsque ce que l'on voit

                              efface  

d'improbables secrets

                                       glanés aux averses »


Pierre-Yves Soucy

« Fragments de l'éveil »










quel est ce fil

qui tombe ainsi

de son écriture

verticale


l'eau se cogne

et l'image doute 

gouttes de miroirs 

offertes à la ville


*





la pluie

se paye ma poésie


plancher de papier


sous mes pieds

détrempés


*

il pleut

sur le bleu

de Sully Prudhomme


devant l'église

un mendiant

secoue ses phrases

pour être présentable


tanguent ses mots

et dans sa main

un mur passe 


*

un nuage

ne regardant pas 

à la dépense


dilapide sa pluie

en un rien de sale temps


*

s'engrisaillent

bois comme béton

tous égaux sous la pluie


et moi aussi


dans la rue

seul le sens interdit

reste vivant 


*

maintenant nuit

noir en pluie 


transperce

la lumière


- angle mort -

père en allé revient


séparer l'eau

de l'acier


seule son écharpe

me protège


*

l'orage d'un pas lourd

sur l'acier des voitures


c'est la fin de l'école


et la pluie s'écoule

sans aigrir ton regard 


*

la terre ne fait plus silence

il a fallu allumer tôt


il n’y a plus de couleurs

aux fenêtres


la pluie jamais

ne se retourne


*

la pluie se cherche

d'improbables fontanelles

un torrent creuse sa mort


fugue de pierre

descelle en sol


bientôt la sentence de l'ombre

et la seule voix

pour marquer la chute


*

des cils 

des heures

des marques du temps


et le poids insupportable

des saisons hésitantes


*

hiver 

impatient de givre


de dépit un crachin

en gouttes de paix


à fleur de pull

mes mains en bâton


*

un chemin empêche

la terre


et le ruisseau

livre sa pierre


*

en bout de gel

les terres boueuses


relâchement d'avant soc

des chairs flasques


ornières d'eau noire

on y laisserait le pas


le ciel à genou

un cheval y fouille sa mort


*

printemps désaccord neige

le froid craquèle

et s'enfièvre de bleu


terre-épaule

au temps se voûte

le jour nous attend


et déjà s'invite l'eau

la mémoire des rives

sans le voyage


mais la pluie

n’a de rives 

que la lumière


*

pluie bretonne

pluie poids plume


jamais tombée

mais posée


les gens simples

ne veulent pas déranger 


*

il pleut des barreaux

l'orage a sorti

son trousseau de cris


pluie-panique

au bord des routes

un nuage 

est tombé au fossé


*

du bleu du lieu

qu’un orage


du noir des ardoises bleues

l’inclinaison du miroir


une lumière dit sa prière

à l’horizon


*

les toits ont jeté

leurs oiseaux


passage de noir

en haleine lourde


ciels de douve

à canons tendus


j’ai oublié le titre

de cet orage


*

nuages

étrange langage


que ces couleurs

sur la prairie


*

l'eau ruisselle

et dans son repas

de poussière

affole une fourmi


*

comme                          une entrée 

dans la pluie                  un corridor 

de pierre                       délavée

une sensation                de ligne

de front                         les coups

devant                           les corps


*

quelque chose

d'une langue

à l'avant des boues

un ordre fait feu


les animaux ont compris

ils ne gagneront pas


*


dans le lointain

d’un mouvement souple

un nuage transi 

s’avance vers le feu


relief transparent

vieilli d’étain

devenu menace


dans le lourd

d’un mouvement bas

perce l’écorce – son secret

des pluies mortelles – 


*

lame ciselée

de lumière

et de cri


couteau blotti

en plein cœur

de l'orage 


*

quelque chose

d'une voix

effondrée

– cède la bouche –


le baiser d'une forge

expectoré

l'orage fait aube

renaissance à nu


*


éveil calme 

en draps blancs 


les oiseaux 

se tricotent un bleu


et je peux repartir

en paix


*

vers la blancheur

sans voix

l'eau élémentaire


vers la blancheur

un oiseau

en éclat de vol


un écho ne dure

que d'amertume


*

l'automne balbutie

ses feuilles mortes

et remonte son col


la pluie ne va pas empêcher

la nuit d'étendre ses branchages


pose tes mains sur l'écorce

le chêne se souviendra longtemps

de ce soir en ciel de boue


*


froid soufflé dans les mains

défaite des feuilles mortes


la pluie ramène d'autres noirceurs

en tombant forme plainte


en lavé-sali

le sol embarque les rives


*


un dimanche à ciel ouvert

tout autour l'automne assorti


chacun sa pluie enfermée

le mourir plonge ses ongles noirs


chute du froid des feuilles 

mortes entre crachin et solitude


le vent dégueule ses morts 

dans les recoins


un homme arrache ses mauvaises herbes

perdu dans ses mauvaises pensées


*


blanc est le ciel 

noire est la terre


peu importe ses hommes 

il n'y a que leurs pas

occupés à autre chose


n'avoir rien à penser 

appauvrit le pas

dirait le poète


*


je ne suis matin

que par l'absence


l'attendu d'un autre monde

étranger-familier


porté par l'habitude

de chercher mon chemin


*

les nuages déclament

ma pluie


comme une souffrance

trop longtemps contenue 


*

pluie immobile

à pas de boue


détrempe la lumière

vissée en moi


mes pensées se font ornière

et l'orage s'offre une peau


*

ici éloigné

quelques traces d'absence


un fil secret

me retient de toute averse


traversée malhabile

en silence itinéraire


et dans ma main

ta bouche furtive


*


jeune homme des fêtes

je nomme défaite


cette pluie grise

dont on fait les hommes


je nomme jeunesse

jeune homme jeu n'est-ce ?


*


temps voûté

froid inox


emmitouflés de pierres 

et de certitudes


et si c'était nous

la grisaille ?


*


la nuit a fini

de jouer sa partition

le matin choisit ses chiens

pour le gibier du jour

 

des yeux effrités

– mais qu'importent les yeux

au jour de l'absence – 

s'agrippent à leur bleu

 

il est temps

– trop tard pour un destin –

revêt ta vie

d'un manteau d'averse


*


le ciel

a changé de draps


les bleus

bien repassés


seule l’ombre

fait pli


toute la journée

rester au fond du bleu


*



Quelques uns des poèmes de cet ouvrage ont été publiés dans les revues :La Page Blanche, Nouveaux Délits, Libelle, Microbe, Mot à Maux, Lieux d'Etre, Littérales, Temporel, Point Barre, Flammes Vives, Le Moulin de Poésie, An Amzer, Soc et Foc..

Que leurs animateurs en soient très sincèrement remerciés.




 




© Denis Heudré 2009

Tous droits réservés

Reproduction interdite

 



Mécanique de la mélancolie




Mécanique de la mélancolie

(inédit)









j’ouvre 

néfaste patience

le tranchant

d’un jour flétri

 

*


pas du noir

ni du gris

trop cendres


de la couleur 

qui englue


de la boue

mélancolie

 

*

désunité 

de temps et de lieu


juste un coup

à l’estomac


boues intimes

marquent le visage

et

masquées par le visage

 

*


un regard

une main tremblante

l'absence


encore une pelletée

la source

les soleils bâillonnés 

 

*

et l’on voyait

entre mensonge et méchancetés


mourir les mots 

sous les morsures d’acier

 

*


ici éloigné


quelques traces d'absence


un fil secret

me retient de toute averse

 

*


jour bâti comme un hiver

sans sa charpente-lumière

comme oublié des ombres


jour sans la mer en relief

juste un vent-piège

à border l’absence


jour balaye ses feuilles

et me rentre près du chat

endormi sur le poème

 

*



conserve de ma jeunesse

la plainte au jour

l'ombre

sous chaque pas


tant d'amour jamais

quand chaque baiser

aiguise l'absence 

 

*


le matin fait cri

à contre brume


le sommeil

vite lavé


bonjour hors baiser

hors tendresse

 

*

l’ombre

en garrot


aucun oiseau

pour lui déchirer

l’aile


j’étouffe

 

*


cueillir l'équilibre

ne se traduit pas


chute inévitable

la preuve par le sol


seuls les chats

et peut-être les ombres


connaissent le nom

du tombé d'âme 

 

*


un goût de terre contre

le goût de fer

les regards d'étain


la carcasse d'un chant

bâillonné de ronces

et ridé de larmes

 

*


mille détours

absence


toujours maintenir

la parole en filaments

 

*


seul le linceul

chiffon sur ces nuits

chavirées d'absence 

 

*

rouge mensonger

- un halo s'est fourvoyé -

rouge deuil

où s'embrasent les ombres


puissent mes espoirs

succomber sans trace 

 

*



comme l'arbre

tombé

racines à l'air


quand la douleur

quitte l'ombre

le passé fait cri


c'est le remord

qui pourrit

les chevilles 

 

*


à la fenêtre

s’invite 

l’hiver


journées

sans rencontre

saccagées d’ombre


le temps passe

pire que neige

 

*


et l'Homme

se sent plus petit

chairs en friche

en lit desséché

chemins rebroussés

et paroles en l'air


ne lui est acquis

pas même le jour

que cette peau de paille

qui s'enflamme

à peine étreinte

et qu'il abandonnera

                                    un jour 

 

*


d'amour, une terre dévastée

comme une ombre, puis rien

comme un rempart déchiré


un soleil enterré

dans l'impossible danse

de nos destins arides

 

*

la nuit, le sommeil


les destinées s’apaisent

et les horizons s’entremêlent 


l’enfant est tombé de son lit

et moi j’ai peur

de mourir sur ta poitrine

 

*

à peine les chiens

se sont-ils emparés

de ces lambeaux d'horizon


qu’une boue

s’est emmêlée

dans la lumière

 

*

je me prends

pour un autre


mais mon corps

reste seul


si j'étais 

moi


mon corps 

serait autre

 

*

dans la bouche

la soif, le sel


il n'est plus de rive

pour la voix


tout chant épanché

reste plainte


les mots

ne font plus salive


à l'éveil des sables intimes

un cri          blanc

 

*


les yeux criblés

du revoir


desséchés

de l'attente


n'était ce que paupière

que cette pénombre 

 

*


dehors rien ne bouge


des murs ont été plantés

pour éluder les questions

des vents des passants


ni chat ni oiseau

– qui a perdu l’autre ? –


quelques feuilles emprisonnées

ont renoncé 

à colorer le ciel


il ne suffirait qu’un pas

 

*


le soleil a enterré 

ses jouets

– brûlé sa danse

du froid de la main –


la mort

prend lieu

dans l’affleurement

des secrets

 

*


issue de poussière

ces brasiers déjà

nul ne demeure sa vie

 

*

prend bien soin de tes semelles

il ne faudrait pas revenir

avec un pas égaré


les fossés ont des oreilles

et tu ne saurais

y échouer tes rêves

 

*


les yeux de craie

– qu’importe la fenêtre – 

s’effritent au bleu

du temps passé


il n’y a plus de pas

pour aucun chemin

ni de danse

pour quelconque lumière

 

*


à quoi notre vie

s'ennuivre


une vulgaire douceur 

sans relief


quelque l’autre

en plus du moi seul


où est l'entrée?

 

*






© Denis Heudré 2012

Tous droits réservés

Reproduction interdite

le jour boitille

appuyé sur son passé


des cheveux impertinents

sont venus l'incendier


et la mécanique de la mélancolie

s'est arrêtée





Confins


Confins


(inédit)


pour un confinement voyageur


Ici le temps s’est absenté, caché sans doute dans ses propres confins. Au quotidien de l’absence, me répond une folle envie de partir. Partir sans partir. Partir loin, si loin de moi-même. Prendre un vol vers l’inconnu. Voler quelques instants de bouts du monde. Quelques mots d’infinis. Des envies de Malaurie, de Paul-Emile Victor, de Brel, de Gauguin, de Bouvier, de Charcot, de Cendrars... Retrouver ces noms de fleuves sur les cartes accrochées au mur de mes rêveries scolaires, ces images dans les livres de géographie ou les tablettes de chocolat. Enfin coucher dans les hôtels dont je rêvais adolescent. Aller plus loin que le Transsibérien, l’Aranui, le Yaghan, que tous les paquebots du monde. Quelques allers-retours pour me nettoyer. Ne tenter aucun voyage, juste envoyer quelques mots à des barmans aux lisières du globe, à des pêcheurs d’eau pure, des aventuriers de la solitude, juste une nouvelle mise au monde en regardant par les fenêtres. Confiné, toucher l’âme des confins pour me désinfecter.


Une faim d’archipels et de sommets. Une envie de dévorer les lieues et les lieux, les liens entre les lieux peut-être aussi… Naviguer loin de ces mouvements de villes géantes stoppés par l’infiniment petit. Ces paysages croustillés d’or[1] quand le soir vient s’y reposer. Ces terres extrêmes et solitaires


Toucher le fragile des hommes sans en rencontrer un seul. Toucher l’âme des paysages sans y aller voir.  C’est d’âme qu’il faut changer, non de climat[2]Juste visiter au fond de moi ces paysages lointains. Avoir de nouveaux yeux[3]Faire de mon intérieur une terre de Cocagne avec mon propre chemin à explorer. Les paysages eux ne peuvent se calfeutrer. Ils sont là par tous les temps. Et savent mieux que nous l’attente. Offerts à notre ingratitude, ils sont patience et résilience. 


Ailleurs si j’y suis, convoquer les mots qui disent le voyage intérieur comme un nécessaire accessible. S’envoler aux antipodes pour vérifier que nos fractures de solitude peuvent se résorber. Chercher une planète au revers de nos états d’âme. Empoigner les limites pour en faire un en-avant-toutes. Du Groenland aux Marquises, des îles Pitcairn à la Patagonie, de l’Antarctique jusqu’à l’extrême-est de la Russie, sortir direction soi-même. 


Cinquante-cinq jours d’exil, au rythme des lectures, à explorer mon impatience.






UPERNAVIK (Groënland)



Confinés ici, il fait un temps de vide. Beau mais vide. Comme si le temps avait été déposé comme on dépose les armes. Confinés là-bas, l’hiver, pas encore le virus, à Upernavik. Lieu du printemps. Le temps déjà épuisé. Temps-frontière refermé par le réel blanc. Il est des soifs qui emmènent loin.


*


Ici et là-bas le soleil tend ses bras à la nature et à nos jours entravés. 19 degrés en Bretagne, moins 19 au Groenland. Antipodes et contraires le même soleil. Et pour tout le monde des fourmis dans les rêves. Partir. Offrir à Aqqaluk[4] un bouquet de mes jonquilles et recevoir en retour quelques mots gravés dans le givre.


*


Groenland l’hiver. Pas une saison, une ère entière. Un continent pas un pays. Ici la terre n’est pas verte, elle est blanche comme une orange givrée. Nunaat. Terre. Comment encore porter ce nom quand tu te refuses à l’inhumation des corps ? Quand ta montagne a été arasée pour  un aéroport[5] ?


*


Paysages éphémères sortis de la pénombre. N'en pouvant plus des gémissements de la glace avant son effondrement en raz-de-marée. Paysages rudes, même pas rancuniers contre l’esprit-créateur. Paysages fragiles, aux épaules de neige. Subsistent les angoisses, le chaman a dit « Nous ne croyons pas, nous avons peur »[6].


*


Pays courage pas à vendre[7]. Ni aux puissants, ni au diable. Une terre ne peut être une esclave. N’appartient qu’à elle seule. La pierre n’est que sa chair. Sa peau est fragile et fond au soleil. Ma chair n’est pas à vendre. Je deviens ce pays que je rejoins d’un battement de cils. Sa couleur est mon point de fuite.


*


Fermé d'enfance, tout un méli-mélo à dire. Trajets dedans seul[8], en cacher les contours. Masquer le compteur des éloignements. Sortir l'âme à l'air libre. La secouer au soleil, en laisser s'envoler tous les pollens. Fondre la glace du temps présent. S’arc-bouter contre le souffle glacial des vents arctiques de la solitude. 


*


Temps arrêté, j’ai l’esprit de fuite[9], souffler le chaud et le froid, m’offrir une euphorie enchantée à m’évader des murs de mon esprit. Aller là-bas voir si la glace emprisonne vraiment. Si la couleur y fait vertige et si le blanc s’y consume. Si le noir y fait écho. Si le vert est un pays. Si d’autres couleurs peuvent être inventées dans le gris des jours.


*


Venir repartir. Le temps perd ici sa perspective. Le corps se fait paysage, les chairs, chemins. C’est le moment de désapprendre son passé. De se déposséder de son nom pour ne pas le laisser nous envahir. L’avenir est lieu d’ailleurs. Il faudrait emporter le silence avec soi aux lisières du monde. Et se départir de sa mémoire.


*


Des vikings sont venus accoster ici. Je voudrais déchiffrer leurs mots. Quelle était leur poésie ? Que reste-t-il de leurs mots sur des pierres ? Je voudrais déchiffrer mes maux. Quel poids de la pierre sur l’écriture ? Libres, ils allaient loin. Enfermé, je veux aller au-delà. « Mon sang bat le rappel des aurores »[10]


*


Après une rude journée, la nuque apaisée. Les aboiements des chiens. Un moteur au loin. Puis le silence qui prend tout l’espace. Du toit des maisons colorées, les stalactites de cristal en point d’exclamation. Les beaux soirs quand l’horizon prend tout le regard, c’est un peu d’âme qui vient s’ajouter au moment. 




PUERTO TORO (Ile de Navarino)



« Il n’y a plus que la Patagonie,  la Patagonie, qui convienne à mon immense tristesse » Blaise Cendrars



Bloqué devant ma page blanche. Partir tout au sud du sud, à l’austral de l’austral. M’aventurer seul en moi. Au plus profond du profond. A explorer la moindre parole enfouie. Au plus vif de mes obscurités. Ici, plonger dans la source noire. Dans la faille de mes insuffisances. Le volcan de mes aspirations.


*


Bloqués par le heurtoir d’une terre de feu et de glace, les enfants partent étudier à Punta Arenas. Rêvent de prendre la mer et transformer leurs jours. Veulent apprendre des mots de lointain. Puis reviennent. La terre vous tient par les pieds par le cœur. Par ses crocs posés à la naissance sur les jours de tout enfant.  


*


Même plus le droit de s’embrasser. Alors autant embrasser l’air du large. Ouvrir grand les bras et toucher les crêtes du Pico Navarino. Faire surgir en moi des horizons d’errance. C’est souvent là que frissonne l’imaginaire. Me dénouer dans le poème. Et rester y habiter dans l’éternel été des mots.


*


Du haut de la montagne, s’effondrent les rapides de la mélancolie[11]Y poser mes mots comme autant de lignes de fond. Espérer y braconner quelques poèmes. Les mots, ce sang de la pensée. Enfermé ici, refuser l’angoisse pour accueillir la mélancolie. La lumineuse liberté du vent de l’inspiration contre la menace des jours.


*


La pierre arrachée par les nuages, c’est là l'entêtement des hommes. Si peu d’habitants pour un lieu mythique. Si présents dans le partage. Enclos mais solidaires. Tout ce qui fait défaut ici dans ce pays de la vieille Europe. Pour aller au bout de ma rue, il me faut une autorisation, alors je préfère aller au bout du monde. 


*


Aucun guide, aucun documentaire, juste à suivre le vol des nuages. Au bout, la mer cambrée dans son gris. La pluie je m’en charge. Le vent aussi. Les joues fouettées au rouge. Les doigts dans l’étau du froid. Et quand l’hiver passé, reviennent la lande et les ronces. Aller rencontrer les falaises aux oiseaux. 


*


Ici la langue me parle. Les mots sont plus que des sons. Fueginos, habitants du feu. L’envie de vous toucher la main, pour savoir ce qu’elle dira de l’enfer porté au rouge. C’est peut-être cela le plus dur aujourd’hui, ne plus rien savoir des mains. Alors penser que là-bas des doigts sont pointés vers l’horizon me rassure.


*


De là-haut, vu du goéland, d'un battement d'aile, c’est le cap qui se déplace. La terre qui roule poussée par le vent. Parfois l’oiseau se pose sur le ressac. Le fracas vu de près. Les vagues en balancelle éclatées en dentelles sur le roc. Cette intuition de la transparence de l’oiseau en son vol quand s'efface son tracé aussitôt dessiné.


*


Le soir fait ricocher sa lumière sur la mer agitée. Je poserais bien ici un serment. Au centre de mon errance. Aux confins de la blessure. Quel souvenir fouiller pour retrouver un tel moment ? Quel ombre sonder pour faire briller cette lumière en nous ? Ecrire de cette encre pour écrire autrement.  Et alors viendra l'invisible.



ADAMSTOWN (Ile Pitcairn)



« Jusqu’à ce tremblement de vide qui étreint l’horizon. » Zéno Bianu


Ile Pitcairn si loin et sa capitale au nom de mutin. Village-Capitale. Moins de 50 habitants. Descendants d’Adams, de Christian. Une petite pépite de plus pour sa très gracieuse majesté. Petit à petit du monde moderne, les confins sont désertés. Mais ici, la fleur offre à tout visiteur sa tendre écriture de poésie.


*


Chez nous, tout près du big bang. La presse angoissante. Je ne veux plus de la télé. Mais avec mes mots, tout près de la fenêtre, voir l’immensité. Et dans l’instant disparait l'amertume. Ici, plus d’horizon. Les constructions ont pris sa place. Il me reste à trouver des couleurs pour mes syllabes.


*


Mes pensées me font de l’ombre. Alors me faire arpenteur de lumières. Témoin des cris soufflés des bouches terrestres. Seul le soleil de là-bas peut me réchauffer. Mais pourquoi le loin serait-il bas ? Un là-bas de nulle part sauf ici. Mais de quelle part s’agit-il ? Ma part d’ombre n’est pas nulle.


*


Enfermés chacun dans son bateau. Envie de mutinerie. S’échapper loin, encore plus loin.  Envoyer ses doutes en exil. Dans des îles mal ravitaillées, où même les nouvelles n’arrivent pas. Sortir. Rester assis sur le seuil à regarder la mer. Ecouter le chant d’un enfant. Goûter sur les murs la chaleur du soir.


*


Fenêtre : jeu d’exploration. Voir plus loin. Très au large de toutes mes certitudes. Voir plus haut dans un ciel noir parfait. Plus profond dans des eaux limpides. S’amarrer au quai mythique de Bounty Bay puis monter là-haut au-dessus des falaises. Y voir le gouffre qui s’est creusé en moi.


*


Énième rumination en attendant la libération. Regard émotion tiré du rien de mes jours sur ces lieux lointains délaissés. Regard sur ces instants perdus à vouloir les gagner. Il ne reste plus qu'à profiter de l'errance immobile. Chercher une rive à regagner. Voguer vers un monde pacifique. 


*


Je me gave de mots pour remplir le vide de ces jours. Trop penser, tourner en rond dans sa tête. S'user de l'intérieur avec la pierre des mots mélancoliques. Voir si loin et ne pouvoir y aller. Dur de continuer ainsi à se donner le noir pour se faire battre. Hiberner au printemps. Que restera-t-il de ces jours sans ? 


*


En quête d'absolus invisibles, voir plus loin. Vouloir tout savoir de soi. A s'imaginer parcourant le monde comme on parcourt les avis de décès dans le journal. A s'inventer des cartes postales aussitôt effacées. Le paysage attendra que les enfants courent à nouveau. La fin des enterrements à huis clos.


*


Dans un pays de naufrage, penser à celui du monde. Au péril des survivances, quand s’ombragent les lassitudes. L’humain, en déséquilibre sur le fil de sa planète, échouera-t-il à garder l’espoir ? Finira-t-il par ne plus croire aux miracles divins ? Saura-t-il se débarrasser de cette tutelle des dieux ?






NAUKAN (Russie)



« des mots à sang animal » Paul Celan


Une terre extrême. Rien de mieux pour s’évader. Je ne peux guère aller plus loin vers l’est. Je ne peux aller au plus loin de moi-même. Décrétant que le rêve est plus pur que la beauté, partir chez les Yupik. Faire renaître une langue parlée par seulement cinquante personnes. Etre seul dans ce pays où les mots s’échappent. 


*


Tout un monde sorti de la saison des pages blanches. Chaque jour m’obstiner à rendre ce paysage à la vie. Ici temps contraires à mesurer les vents. A épier les embellies dans le ciel. A profiter des chants clairs qui parsèment de leurs secrets la campagne autour. Il n’y a qu’ici, il n’y a que là-bas qui me soit aussi proche.


*


De tes maisons les vestiges, quelques fondations. Des os de côtes de baleines en guise de charpente. De ton histoire et de ta langue bientôt plus aucun vestige. Ni mots, ni sangs. La pierre résiste aux dictatures, pas les mots. D'un côté les livres, de l’autre ce que je peux en faire en ce refuge nuageux. 


*


Cousins de l’autre côté du détroit, de la frontière. Les mêmes, se saoulant de brume. Accaparés par les puissants. Me retrouver au milieu de ces destins arides. Sous la lame affûtée des vents. Le froid ressenti depuis le fond des temps. Petit peuple de chasseurs de baleines. Aveuglé par les bourrasques de solitude.


*


Je ne sais si ce voyage sera une préface ou un post-scriptum. Je n’ai pas envie de sang de baleine. Rester ici. Partir. Les confins du monde sont parfois violents. J’ai peur du sang des autres. Si partir est s’y confronter, alors plutôt rester. Je ne sais pas écrire en rouge. Je ne sais pas ce que signifie écrire. Peut-être juste profiter du silence ?


*


Au cœur de ces nomades, les distances entre les steppes. L’arrêt devant les falaises. Et l’horizon si fragile. Comment une mouette d’ici imagine l'azur ? Poussé comme ici à l’extrême, que veut dire le mot paysage ? Est-ce la terre ou la neige ? La mer ou la glace ? Les mots pour le dire ou l’âme pour le ressentir ?


*


Je vois des rapaces tournoyer au-dessus de mes mots. Leur ombre cherche à me dire quelque chose. Y aura-t-il une fin à cet enfermement ? Qui détient les clés de l’envol ? Ce temps est-il vraiment perdu ? N’est-il pas l’occasion d’observer l’horizon autrement ?  Chercher l’épure des mots dans ce sublime tournoiement. 


*


Faire des mots un miroir porté au loin. Les miroirs tuent et parlent, ce sont des chambres d’épouvantes[12]Dans l’acéré de l’image qui revient, porter son regard au-delà des limites géographiques. Au-delà de l’étendue du corps même. Mais Hollywood ne fait plus rêver. Il n’y a pas de voyage sans naufrage.


*


Quelle euphorie à dépasser les limites ? A parvenir si loin de soi que l’on se sent libéré de son sang. Quel plus beau détour que ce mouvement vers l’en-soi, dénoué de la terre et de ses lassitudes ? Remercier ces sursauts de pensées, dans ce temps en apesanteur, sorte de légèreté-monde du retour vers le présent.

  




BASE DUMONT D’URVILLE (Antarctique)



« Tous les jours, il faut refaire le trajet qui nous conduit à nos limites. » Georges Perros


Sentence de solitude. De quel bonheur suis-je la victime ? J'ai l'impression de vieillir plus vite. Les mots en gravats du corps. Ne pas lâcher. Tout évacuer. Balancer tout cela au plus loin de l'imagination. Se confronter à la nature hostile des antipodes polaires, faire front avec, se chercher un autre nord sur la boussole.


*


La nature de son baiser glacial s’empare de l’homme. Comment survivre à moins 93 ? Ici un virus s’est accaparé le printemps. Devant lui, peuple courbé, acceptant sa vassalité. Figé dans la crainte de l’autre. A penser que même les mots peuvent s’infecter. Figé dans le froid de la solitude.


*


Il n’y a de gouffre que dans les yeux des hommes, plaine gelée où seul le vent fait relief. Ici les pinsons nous appellent à sortir. Là-bas, se confiner est mode de vie. Il n’y a que le cerveau pour sortir de l’enfermement. Penser ailleurs est déjà sortir. Je n’écoute plus les nouvelles. Avec un café, je regarde ailleurs et voit plus loin.


*


Partir dans tous les sens. Explorer la rose des vents. Toucher les limites. Sentir le vrai poids des choses. Retourner contre moi mon regard. Créer en moi un soulèvement. Me révolutionner. Quelle sera ma sentence pour cette rébellion envers moi-même ? Un exil à moins 93 degrés. Dur métier que l’exil[13], dur métier que vivre[14]


*


Partir, prendre la route, le vide à la main, mais ne pas chercher à habiter les limites. Juste un passage. N’y laisser aucune empreinte. N’emporter que l’image d’un rouge-lever[15]sur l’horizon. Respirer. Abandonner les mots exténués de fins du monde pour respirer à plein espace. L’air pur, ce frisson longtemps cherché. 


*


Le vent aiguise ses ciseaux de cristal. Des records seront battus. Nul ne peut tenir sous peine de se faire buriner les yeux. L’été, les yeux bien ouverts vers le ciel, clairement lisible, l’alphabet stellaire. Dans ma tête, comme une porte dérobée en mon cerveau vers ce continent vierge.  Y puiser des mots dans ses profondeurs.


*


J’imagine les mimosas fleurissant sur l’étendue blanche. Des jonquilles perçant la glace. Même de simples perce-neiges. Tout le paysage devient abstrait. Sauf pour les ingénieurs. Il n’a rien d’abstrait pour la science, ni de place pour les vagabonds. Alors que j’imagine les étoiles fleurissant sur la voûte secrète des mots…


*


Continent caché sous des ailes d’anges. Rien ne bouge. Rien de funèbre dans ce silence. Aucune apocalypse encore prévue. Aucune grosse météorite. La terre ne tremble pas. L’avenir se lit à hauteur de science. On parle de quelques particules d’un univers parallèle. Science des silences au service de l’imaginaire…


*


Le vent pousse mes mots plus loin que moi. La brise irradiante de ton langage[16] . Le faire cingler le poème. En contracter les chairs. Pour mieux sculpter L’espace du dedans[17] en ses lointains intérieurs[18]. La glace est un grimoire pour les générations du futur. Y inscrire comme lumière les pages noires du temps présent ?



VAÏTAHU (Iles Marquises)



Viens dans les îles perdues du Pacifique !

Blaise Cendrars


Aujourd’hui équinoxe masquée d’équivoques. Je me vois les lèvres arrachées par le soleil arpentant tes sentiers traversés naguère. Je revois ces baleinières ballottées par le ressac à l’abord de la cale. Je les revois mais les ai-je vraiment vues ? Revenir si longtemps après, la mémoire bringuebalée dans le flux des années. 


*


Mes nuits confinées sont tatouées de l’encre des dieux Tiki et Ta’aroa. Pétrifiés, là-haut dans la forêt, ils me regardent. Je me tais, mes mots ne parviennent pas à portée de voix. Je ne sais rien de leurs secrets. Je sais tout de leur souffrance à voir les hommes se complaire dans leur absence de volonté à croire en mieux. 


*


Je me réveille là-bas. Sans douter de l’aube, j’écoute la respiration des palmiers. Fuir tout enfermement ici la fenêtre est toute la maison. Comment ai-je pu atterrir ici sans avoir quitté ma Bretagne ? Plus près, plus loin, c’est la Terre qui me réunit. C’est elle mon sang. Je me fais tatouer ton souvenir en mon cerveau.


*


Il a fait chaud. Partout l'ombre se roulait par terre de rage mais aussi d’impuissance à ne pouvoir vaincre le soleil. Je me laisse toucher par le vol de quelques Pahi survivants. Car le monde fait disparaître ses oiseaux. La vie se réduit. Les hommes font le vide autour d’eux. On n’écrit  jamais la colère de l'oiseau.


*


De ma chambre le kilomètre zéro. Le ciel est, par-dessus le toit, si bleu, si calme[19]. L’esprit si agité, est déjà parti loin. Même s'il s'est arrêté, le temps presse. Lire l'horizon là-bas pour connaître ici l'évasion. Îles lointaines, inhabitées de mes errances, vigies bienveillantes qui n'acceptez pas d'enfermer le printemps.


*


La Définition du Beau est Qu’il n’est pas de Définition[20]. En chercher une pourtant dans cette quiétude de pierre noire. Peuples premiers en éclaireurs pour poèmes trop pâles. Rites païens à inventer pour enterrer les jours perdus à dominer, se prendre pour des dieux. Ne plus s’enferrer dans des définitions trop abstraites. 


*


Îles lointaines, où êtes-vous à périr essoufflées d’exils. L’usure imperceptible, insoupçonnée puis manifeste. Trop tard, le poids des jours se fait trop lourd. Les jeunes partent. Ne pas rester confinés sur un caillou. On voudrait que pour ces petites pépites de paradis s’éternise le destin. Mais  le paradis n’est qu’un mot…


*


Poèmes noirs sur ta peau tapa. Ta peau abstraite, juste matériau à dessin, tendre et tourmentée. La baie s’offre à la mer comme un corps au soleil. J’ai échoué là, désarticulé, dans le feu des mots en moi. Leurs charbons étaient mon encre noire. Mais face au mur d’écrire, je n’ai pas encore trouvé la voie nomade des mots... 


*



Belle Marquise Vaïtahu. Tu n’as besoin d’aucun marquis, le bleu est ton prince charmant. Tes enfants s’envolent, succombent à l'exil, seuls les vieux rêves resteront. Te Fenua Enata, j’aimerais partir t’embrasser à nouveau. Je te vois demain comme un dernier voyage en ma tête. La dernière image avant le départ. Finir.



 

 

 

 

 

 

 

 


© Denis Heudré 2020

Tous droits réservés

Reproduction interdite


[1] Blaise Cendrars

[2] Sénèque

[3] Marcel Proust

[4] Aqqaluk Lynge : poète et homme politique groenlandais.

[5] https://www.pulkayak.fr/upernavik-2007/

[6] Parole d’un chaman à Knud Rasmussen, explorateur danois.

[7] Le Monde 16.08.2019

[8] Antoine Emaz

[9] Georges Perros

[10] Jean-Claude IZZO « L’aride des jours »

[11] Paul Celan

[12] Sylvia Plath

[13] Nazim Hikmet

[14] Cesare Pavese

[15] Stéphane Mallarmé

[16] Paul Celan

[17] Henri Michaux

[18] Henri Michaux

[19] Paul Verlaine

[20] Emily Dickinson







Epaules et jetées 


poésie sans poétention


(inédit)

 

 

 








A mes enfants : Quentin, Apolline, Héloïse 

ainsi qu’à mon copain le chat Copain

une épaule pour défoncer les portes – pousser la porte quand les mains sont prises – une épaule pour poser sa tête – pour avoir la tête sure – une épaule de veau mieux que la tête – une épaule pour se tatouer – et pour toi aussi – une épaule pour jouer des coudes dans la foule – une épaule pour le bras de fer – une épaule pour épauler – un ami plutôt qu’un fusil – une épaule pour épaulettes – barrées jusqu’aux épaules – une épaule non loin du col – une épaule voûtée – la voûte est une épaule –

 

et Paul il s’en fout

                                              il est déménageur

 

*

crâne dégarni

c’est ton humour

qui te sauve

 

poil au chauve

 

*

Edith elle

Elle lisait

 

Lisette elle

disait disait

des dizaines

disait disons

dix-sept dix-huit

 

et donc Edith elle

à l’aise

lisait lisait

et Mona aussi

elle lisait

 

pour elles donc

des mots pas la disette

 

*

enlundir

enmardir

enmercredir

enjeudir

envendredir

ensamedir

endimancher

 

décidément

le dimanche

ne s’habille pas

comme les autres

 

*

 

la mer

a la chair de poule

mouillée

 

il fait froid

elle a peur

 

des pétroliers

qui cassent 

leur coquille

 

*

tout à coup

tout n’est que coup

coups d’état

coups médiatiques (des tas)

coups bas (encore plus)

coups et blessures

coups francs et

coups de sifflet

 

pour endormir

ne pas se plaindre

rester dans le coup

coûte que coup

 

*

les mots voyagent – les mots valises – les mots tels – les mots de chambre – les mots tables – les mots couverts – les mots assiettes – les mots dans la soupe – les mots trempés – dans d’autres rêves –  les mots trompés – les mots marris – marris d’être trompés – les mots épées (jusqu’à la garde) – les mots tranchants – les mots scions – les mots pour la mère à Nicolas – les mots pour l’amer – les mots pour l’amor – la vida et l’amor – les mots avides – les mauvais – en mauvaise position – en poète position – les mots derniers – les moderniers – les mots dern – dernier souffle – les mots essoufflés – les mots insufflent – un seul suffit – un seuil aussi – au seuil de la phrase – au point de partir – les mots ton ballot (que reste-t-il ?) – les mots ton visage – ta voie sage – ta voix rage – ton voyage

 

*

pile au pole

Paul se les pèle

tout pale 

malgré son pull

 

*

 

Adynaton

Anadiplose

Anaphore

Apocope

Chiasme

Diachronique

Dysphorique

Eglogue

Epiphore

Epizeuxe

Homéoteleute

Iambe

Incipit

Métonymie

Mimésis

Oxymore

Paronomase

Prétérition

Syllepse

Synecdoque

Zeugme


Vous avez demandé la poésie

Ne quittez pas…

 

*

Le printemps gloutonne

Janvier :      slam lecture maison de la poésie slam

Février :      slam lecture maison de la poésie slam

Mars :                                               Concours poétique   Jean-Pascal Dubost Slam Camille Loivier Vincent Tholomé Bernard Bretonnière Patricia Nolan Jean Tardieu Slam Bernard Bretonnière Slam Jean-Michel Maulpoix  Slam Nathalie Quintane Nathalie Quintane Charles Pennequin Slams venus d’ailleurs cabaret poèmes Jean Tardieu Jacques Prévert Abbas Beydoun Iskandar Habache Jean-Christophe Bailly Tanguy Viel Azertine Yuiop Poésithérapeute Patrick Dubost (Armand le Poète) François Villon Jacques Prévert Slam Sabine Macher Thierry Madiot Jacques Prévert Adonis  Venus Khoury-Ghata David Christoffel Sereine Berlottier Christophe Fiat atelier d'écriture éditions La Part Commune

Avril :         slam lecture maison de la poésie slam

Mai :           slam lecture maison de la poésie slam

Juin :           slam lecture maison de la poésie slam

Juillet :        Rien

Août :         Rien

Septembre : Rien

Octobre :     slam lecture maison de la poésie slam

Novembre : slam lecture maison de la poésie slam

Décembre : slam lecture maison de la poésie slam

 

*

rien ne veau

à part la vache


rien n’émeu

à part l’autruche


et la vache aussi

 

*



poème salé


salé salut France

lard frites fromages

entrelardé gras laid

régime allégeance

quels sont ces silences

soif

 

*


poème amer


rancunes 

racontars et rancœurs

rikiki écœurant

alors amer

marin largué

amérique

 

*







poème acide


acide assidu assassin

trou dans la blouse

ou la couche d’ozone

ulcère à l’estomac

stressé-pressé

citron

 

*







poème sucré


soleil peau été

au goût chaud

orange sanguine

au goût rond

nappe jaune

à l’ombre des cyprès

 

*


 

ponctuation du temps qui passe


ouvrez les guillemets                    levant


virgule                                          pluie


parenthèses                                  hiver


points de suspension                    flocons de neige


point d’exclamation                     midi


deux points                                  heures


fermez les guillemets                    couchant


point                                            nuit


point virgule                                pluie de nuit


point d’interrogation                    minuit


point final

 

*

 

ma ville se piétonne

se pistecyclabe

et se rond-pointe 

ma ville se vélibise

et se couloirdebusse

ma ville s'enquêtepublique

et se planlocaldurbanise

ma ville se zonindustrialise

et s'habitasocialise

ma ville se grattecielise

s'espacevert

et se banpublique

ma ville s'antennerelaye

et se wifise

ma ville se technopolise

se communautédecommune

se métropolise

et se métropolitanne

ma ville se périphérise 

et se frichurbanise

ma ville se publicite

tombée dans le panneau

elle se banlieuse

et se karchérise

ma ville se crottedepigeonne

ma ville s'égoïste

et se métroboulododort

ma ville se ghérasime

 

*

un bouilleur de colère

dégueuleversait

à rebrousse-croix

son mal de chien de fusil

 

explostrophant ce monde

qui déshabritait le parapeuple

parti croupir sa croûte

 

coupegorgeant les cherchemises

embroyés de tout complaisir

à brimaginer l’existendresse

 

itinéraille de maladialogue

effaçonné dans les nuitudes

de silentiments

à voir les jours s’effrignoter

 

*

 

un œuf à la corde

donnait sa langue au feu

 

le fromage 

avait des yeux de trous

 

muet comme une poche

il y emporta le menu

 

*

clins d'œuvre

à cloche pierre

aux abordures

des temps battus 

 

*

et si la Terre

avait raté sa vie…

 

*

format c:/

contenu

du cerveau

à la corbeille

 

Ctrl Alt Del

Reboot reset

 

Repartir

d’une nouvelle aube

 

*

ne posséder qu’un cri

contre les armes

et qu’une larme

contre les cris

 

*

 

 

personne y m'aime

personne y m'aide

m'aime y personne

m'aide y personne

même y m'aime

m'aime y m'aide

mais où m'aime y

mais dis moi ou y

made y moi même

 

*

si tous les morts

montaient au ciel

l'air y serait moins pur

la pluie des cendres

et les pierres tombales

de drôles de fusées

 

*

tant va 

la cruche à l'eau 

qu'elle s'invente des rivières

 

et toi

dans le doute

abstiens-toi de douter

 

*

 

à 17 ans

je n’étais pas prêt 

pour te recevoir 


poésie


c’est maintenant 

que je ne suis 

plus sérieux


 

*

marcher à contresens 

à contremort 

parler à contrebouche 

écrire à contrepage 

rêver à contrenuit

 

devoir de jeunesse

 

 

*

je n'ai jamais su

si les raies aimaient les scies

amours impossibles

toujours repoussées

par des convenances 

imbéciles

 

*

or donc

ici même

tout comme

mais combien ?

 

pour peu

cependant et

quand bien même

hors duquel, rien.

 

*

 

 

l’homme

est un produit

pour l’homme

 

*

enfance

terre d’imitation


adolescence

terre d’hésitation


adulte

terre de limitation

 

*

cherche pas

il n’y a pas 

de cabine d’essayage 

pour mieux choisir 

la bonne couleur à sa vie

cherchpa yapa

 

*

il cachait son intimité

sous un chapeau

sur la tête

 

sur la tête oui car

son plus intime est son cerveau

et les mots qu’il met dedans

 

*

aslama 

slam

 

bienvenue dans mon poème

à ces mots étrangers 

 

*

01- Aube et Cher (chef lieu Trois-Bourges)

02- Bas Gard

03- Bouches du Lot

04- Bouches et Creuse

05- Corse d'Armor

06- Deux Viennes

07- Drôme Ardennes

08- Eure et Vilaine

09- Finistère Oise

10- Gard et Garonne

11- Hauts de Gard

12- Héraut de Seine

13- Indre et Yonne

14- Loire de Haute Provence

15- Maine et Marne (chef lieu Changers sur Marne)

16- Marne et Garonne

17- Meurthe et Mayenne

18- Meurthe Maritime

19- Saône et Eure

20- Seine et Creuse

21- Seine St Marne

22- Somme et Cher

23- Tarn et Meuse (chef lieu Albir le Duc)

24- Tarn et Moselle

25- Val d'Aisne

26- Val d'Essonne

27- Var et Garonne

28- Wallis et Miquelon

 

Les enfants, apprenez vos départements pour ne pas rester à côté de la plaque…

 

*

 

un ciel de pluie 

pour deux

 

il pleut 

comme précipisse

 

*

prête-moi ton virtuel

que je fasse grandir mon réel

 

*

 

 

 


–TKRIPU ?

–        CHEPA

–        TMOR ?

–        CHEPU

 

*

amour trop lourd

haltéro que l’autre

épaulé-jeté

poussée à bout

au bout la jetée

 

alors elle l’a jetée là

face à l’amer

mauvaise santé le je jeté

parti slamenter

dans un bar du port

 

nouveau départ

se racheter un horizon

 

*

 

mon pro-

fesseur de français

m’a ra-

conté des histoires

un poème

ça rime pas

ça tient même 

pas debout 

 

*








© Denis Heudré 2009

Tous droits réservés

Reproduction interdite



variations autour d’une

primevère qui préférait s’effacer

(inédit)


denis heudré



A Quentin, Apolline et Héloïse

et Valérie

 « La primevère préférait s’effacer ». Ce message était écrit en vert sur un post-it vert pomme et laissé dans un recueil de poésie acheté d’occasion. Que ces quatre mots, écrits d’une main féminine – jeune sans doute –, me soient arrivés comme cela par le hasard qu’on dit pur et heureux (l’est-il vraiment ?) allait me toucher au plus juste de mon émotion.


PRIMEVÈRE : n.f. (du lat. prima vere, au début du printemps). Plante des prés et des bois, à fleurs jaunes, blanches ou mauves, qui fleurit au printemps. (La primevère officinale est aussi appelée coucou. Genre Primula ; famille des primulacées.)



Pour les bretons : une fleur couleur lait.

Les anglais : une rose première, porte-bonheur 

Les allemands : la clé des fleurs. 

Quelques clés du printemps pour ouvrir plus loin.



Langage des fleurs : 

Aimons-nous l'espace d'un printemps

Premier amour

Autre clé ?




Prima Vera


Mais quelle jeune jardinière a écrit cette fleur ? Destinement incroyable que cette simple phrase laissée en sommeil dans un livre oublié.


Lui offrir lumière. Lui offrir naissance.


M’offrir ainsi un rôle de dieu-créateur. Faire vivre ces mots au-delà du vivre. Une saison. Juste une. L’envie d’en garder la couleur morte.

 

*


S’effacer dans la clarté des vents de fin de printemps, avant que la poussière s’envole et que la lumière s’affole. Quand les chemins font silence


S’effacer de tout possible.


S’effacer devant le blanc-muguet, le jaune-colza et le rouge-coquelicot. S’effacer devant tant d’insolence.

 

*



Les encres s’effacent, les printemps s’achèvent et les primevères se fanent. Il n’y a pas de mort là-dedans. Juste quelques regrets.


De la pâleur dans les baisers.


Les sentiments devenus vains. Les couleurs aussi. La peur des limites introuvables. Et nous éperdus d’inutilité. Dans une saison mal apprise.

 

*

La primevère effacée, reste le talus, le chemin, mon envie d’aller plus loin. Fouiller dans l’herbe. Fouiller en moi. Remuer les humus. 


Retourner mes poches aussi pour cela.


Chercher les envers. Les couleurs non blanchies par le soleil. La nature ne cache pas ces coutures, elle. Et à l’envers, un chemin paraît moins long.

 

*

Je cherchais en hâte d’autres pépites ainsi oubliées dans ce recueil, mais en vain. J’aimais ce jeu de passe-poème, ni bookcrossing ni téléphone arabe.


Les italiens passent parole.


Juste quelques mots partagés avec le hasard. Des mots jamais révolus. Dans le passage, l’écoulement d’un temps. Les maux résolus ?

 

*


Ce papillon de papier, complément de lumière dans ma journée froide d’hiver où la neige pour une fois ne se décide pas à s’effacer.


Les papillons naissent des primevères.


Qui suis-je donc à recevoir ainsi les honneurs d’un printemps ? Serai-je à la hauteur des espoirs mis en moi par cette inconnue ?

 

*

Primula vulgaris. Plante commune des chemins communaux. Les quelques secrets des gens d’ici. Les paires de bottes bien rangées et la vie aussi.


Pas encore temps de s’attarder.


Restée du monde de la terre placentaire. Au ras de la couleur matricielle. Pas comme ces grandes tiges uniquement attirées par le bleu. 

 

*


Fleur des premières fois. Amie de l’enfance. Se laissant cueillir pour un simple verre d’eau. Début d’un cycle, quand les premiers pas priment. 


Une première tentative de bonheur.


Naître avec le printemps. Sans le fardeau des froids et brouillards. Naître déjà lumineux. Quand toute la nature suit ce mouvement de l’avant.

 

*


Du talus qui l’a vu grandir, un vif intérêt pour la naissance. Parents affairés encore étourdis de ce miracle. Fierté d’un tel vœu d’avenir.


Puis l’habitude qui désintéresse.


Entrée dans son destin de primula vulgaris. Les regards distendus. L’espoir passé ailleurs. Devenue commune. Les jolis mots pour d’autres.

 

*



Quel petit poucet pour semer ces petits cailloux à la peau douce dans la campagne ? De quelle promesse de lendemain cette naissance ?

 

Née de l'herbe et sa respiration lente.

 

Quand le froid ne fait plus pâlir les toits. L'attente dans l'indifférence de vivre des bords de route. L'attente d'une main d'enfant.

 

*


Fleur timide. Premier enfant. Les suivants le seront moins. La terre débordée de tous ces enfantements laissera l’insolence s’installer.


Pétales en langue tirée après un bonbon rouge.


Facétie d’une fleur d’été oubliant qu’avant il a fallu percer le froid. Sécher les pluies. Nettoyer les talus des traces de gel et des pas de boue.

 

*


Si les hirondelles ne font pas le printemps, est-ce le printemps qui fait les hirondelles ? Surimpression de motifs, des oiseaux et des fleurs, 


les vieilles vaisselles en porcelaine, les nappes.


Le printemps dans son jeu de chat et de souris. Entre lumières et pluies, les couleurs malhabiles. Et l’herbe qui offre sa rosée au fossé.

 

*

Le printemps se secoue de toutes ses couleurs. Ici le vert est plus proche de la rosée. Il se crée d’une envie de beaux jours.


Un vert gorgé d’une sève succulente.


Au plaisir des rosées de s’offrir un peu de couleur. Je connais beaucoup d’oiseaux qui en feraient bien leur nid. 

 

*

Incomparablement lumière que cette encre-primevère. Cette lumière qui survivra du poids des neiges aux milieu d’herbes éreintées.


Fleur des aubes froides. 


Se relevant difficilement de ce joug blanc dont elles se sont détachées. De ce souvenir de neige, ne garder que le don de rosée.

 

*


Pâturins, paniques, vulpins et renouées, jalousie en mode végétal. Le plantain d’ailleurs ne s’en est jamais vraiment remis.


Une goutte de lait renversé fait étoile au talus.


Un peu d’eau coule en miroir. Le fossé se courbe en passant. Même le trèfle aux quatre feuilles, prosterné, n’a pas trouvé la clé. 

 

*


Dans sa fuite le ruisseau n’emmènera même pas le moindre reflet. Juste la présence passagère d’une douceur pastelle.


Laissons la soie aux orchidées.


D’un jaune maladroit le printemps s’invente une étoffe. Un enfant l’emportera dans son car scolaire, sa journée d’école éclairée de printemps.

 

*



Quelle autorité pour faire plier un printemps ? Un dieu peut-être, mais en ce cas, la primevère se serait jetée à ses pieds. 


Un vieux chêne empiète déjà sur l’été voisin.


Juste un papillon qui, un matin en broussailles, s’offrant un pétale, trouve la force de tracter le printemps vers les moiteurs.

 

*

Grandir de cette langue lointaine inconnue des hommes. Au bord de la route entre pétales et nuages. Et en partage avec quelques insectes,


grandir en conversation de bleu.


Sans les mesquineries et convoitises humaines. Dans la montée des terres, grandir tout en sachant la fin. Mourir de trop de saisons.

 

*

L’éternité ? Il faut n’être qu’un homme pour croire en cela. Le pouvoir ? Il faut n’être qu’un homme pour ne pas voir en lui


une boue intérieure, l’angoisse de mourir englué.


Il faut n’être qu’un homme pour ne pas voir cette petite fleur née en lisière d’aimer, non concernée par les barbelés et les jougs d’opinions.

 

*









Prima Nera




Qui était cette jeunesse qui parle de s’effacer en ces couleurs vives ? Il y a de la vie et de la mort dans ce bout de message. Une bouteille à la mer. 

 

Un papillon pour donner l’alerte.

 

Ces quelques mots même pas extraits d’un journal intime, écrits en vert, les voir en noir ? L’intime n’est pas toujours lieu de noir, mais... 

 

*

Ces quelques mots comme un indice de noir. Cet effacement comme un clair mourir. Une autre image suicide la jeunesse. 


L’angoisse tout de suite. Je cherche un visage 

 

mais des branchages noirs viennent cingler ma progression. Avancer vers cette effacée. Mais écrit-on à l’encre verte au jour de mourir ?

 

*

S’effacer, ne pas faire face. Soucis sans façon non merci. C’est facile juste partir. Ne plus supporter. Mais on n’efface pas sa jeunesse.


La quitte-t-on vraiment un jour ?


Du noir, les yeux fermés. Le fardeau toujours accroché au fond de la pièce. Le cœur goudron entravant toute lumière. S’effacer n’est pas noir.

 

*

S’effacer n’est pas noir. Transparence est pire. Mais partir n’est pas noir. L’oubli est pire que noir. Noir n’est pas noir.


Pourtant, les pierres noires au fond des gorges.


Bouche, puit du cri. On n’oubliera pas ce cri de pierres noires. Crier n’est pas mourir donc. Mourir, encore un sursis.

 

*


Pierres noires aussi dans ce soir horizontal. Au plus vif des ombres un soir au ras. L’eau arrêtée en miroir d’obsidienne.


La nuit pose ses ailes et accroche nos cheveux.


Elle ne fait que copier la couleur des arbres fatigués. Une primevère n’y retrouverait plus son printemps. Le froid posé à même les ombres. 

 

*

Noir miroir de ces eaux enfermées. Petites mares aux regards noirs entre chien et loup. Petite mort avant la nuit. 


S’y effacer ne prend que quelques respirations.


Noir miroir, les bêtes n’y viennent plus boire depuis longtemps. Eau croupie en larmes de désespoir. Autour, les regards noirs. Embarbelés. 

 

*


Est-ce à force de tourments qu’une fleur s’éteint ?

Sous le poids de quels gravats ? de quel cri ? de quel oiseau ? de quel nuage ?


obstruant tout lendemain.


A trop regarder passer la ligne des routes, une fleur ne se résigne -t-elle pas à s’éteindre de trop d’absence ? 

 

*

Fleur-lieu qui tient langue au pied du pont aux voitures. Leur pas roulé des galets. On ne trouve pas le bout du monde dans le reflet des pluies.


Et tout voyage véhicule sa chute.


Fleur-étincelle des talus ne peut faillir avant départ. A-t-on la même notion du bout du monde quand on est papillon ? Quand on est vent ?

 

*


S'il suffisait de peser les larmes pour tout connaître du chagrin, s'il suffisait de savoir tailler la pierre pour tout connaître de la mort,


jamais ne suffiront quelques larmes,


quelques pierres pour l'écrire. Un chemin ne se pèse pas, l’ombre que lui offre le talus non plus. La mort s’égare à chaque croisement. 

 

*


Là-bas un corbeau aiguise sa silhouette, une lame d'ombre vient à transpercer ton regard. Même la primevère n’y pourra rien.


Le noir appelle le noir.


Toi qui voulais quitter ce printemps n’en a pas fini avec le noir. Le domestiquer peut-être. Comme l’arbre apprivoise le corbeau pour son noir.

 

*


Noir se laissera-t-il définir un jour ? Ecrire en noir est-il piller la lumière ? Non couleur. Comme un gros caillot de sang oublié là.


L’encre pourrait se suffire à elle même.


Prolonger le noir en négation. Mais la mort n’est pas une négation. Dans mon pays, du noir on en fait des toits et la pluie aime à venir s’y refléter.

 

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Car le printemps est noir aussi. Quand l’eau reste sur la terre épuisée. Quand le pas s’enfonce. Epuisement des socles. La vie s’enfonce.


Vue du noir on comprend mieux la lumière.


La nuit interrompra le chemin. Les lumières se retireront dans les maisons. Et le soir posera ses tentures de deuil sur l’horizon.

 

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Le crier par écrit, vert de surcroît, c’est quand même dire l’espoir en noir léger. Un cri, je le vois plutôt de couleur rouge.


Le deuil, la solitude, gris.


Le temps qui passe aussi. Et la mort déjà vue en transparence. Le noir donc, à réserver pour le désespoir sans la force de le crier.

 

*

Quelqu’un quelque part est foutu. Je ne peux pas le croire, ici. Un printemps n’est jamais foutu. Même quand le corbeau l’appelle.


Croire un vert-vivant.


Ce vert qui, mélangé au jour, offre encre à la lumière. Tendu irrésistible vers le jaune du soir, qui tombera encore au pied des primevères.

 

*


Ainsi la primevère préféra s’effacer. Mais tout était dans cet imparfait du post-it. L’espoir est toujours dans l’imparfait.


L’après-midi reprend son vol de poussière.


La primevère préférait s’effacer mais le printemps, caché dans un livre, lui a redonné le rythme. Son pas sifflote en chemin.

 

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© Denis Heudré 2010

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