La
page
blanche

Le dépôt

CABANES

Jean-Michel Maubert

JE SUIS UN HUMAIN DE COMPAGNIE [nouvelle]


"Je n'étais pas dans mon assiette. Elle est profonde mon

assiette, une assiette à soupe, et il est rare que je n'y

soit pas. C'est pourquoi je le signale."

"Bon. Maintenant qu'on sait où l'on va, allons y. Il est

si bon de savoir où l'on va, dans les premier temps.

Ça vous enlève presque l'envie d'y aller." 

- Molloy -

"Non non, simplement la misère mentale, le nom me

reviendra dans la nuit."

- Tous ceux qui tombent -

Samuel Beckett




Une araignée progresse prudemment sur le plâtre blanc du mur.

Encore l'éternel ballet mécanique de l'arachnide errante, fidèle à elle même, belle en un sens, mais trop lente malgré ses pointes inopinées de vitesse, je trouve.


Dissimulée, à présent.

Deux pattes sont un peu trop visibles.

J’ai une technique avec des bouteilles en plastiques coupées en deux. Il faut juste être patient. J’ai tout l’après-midi. Quand l’araignée a daigné sortir de sa cachette je m’arrange pour qu’elle tombe dans le fond de la bouteille. Je vais ensuite tranquillement la remettre dans un buisson ou dans le garage s’il fait trop froid. Cette fois ci je la dépose au pied d’un arbre.


J'aime les algues.

Des lamelles. Reposant dans leur piscine d'huile.

Une grande assiette blanche bordée d'un liseré bleu. Je dois manger ce fouillis mariné (pour me nourrir). Je vais donc les avaler. Dans une poignée d'instants.


Voilà, c'est fait.

C'est fait, mais il me faut dire que je me sens solidaire de ces créatures - et de bien d'autres (comme les loutres, par exemple, mais ça n'a rien à voir).

Ces algues, bien sûr, elles sont écrasées, broyées, mâchées consciencieusement pour certaines et finalement dissoutes, réduites à l'état de pur souvenir - n'empêche, je me sens solidaire.

La solidarité instinctive des vaincus, peut être. Sûrement, oui.


Je suis assis dans un fauteuil. Ma femme s'approche, pose sa main sur ma tête. Va t-elle esquisser un mouvement?

Non, finalement non.

J'attends. Quoi encore ?

J'attends.

La main reste immobile un bon moment puis se retire.


Le plus difficile pour moi a été de découvrir que j'étais un minable pur. Un pur, oui.

J'ai eu du mal à m'y habituer.

Plus encore : ça m'a été difficile de le comprendre - je veux dire : réellement, le comprendre, saisir l'idée à même les gestes et pensées du quotidien.

Car mon esprit est lent. Très très lent. D'une lenteur de jour gris interminable.

Donc, ce fut une sorte de révélation - progressive, disons. Ma femme m'a aidé à y voir clair, à sa manière.

L'onde de choc s'est fait sentir durant des années. Jusqu'à aujourd'hui sans doute.

Mais on se fait à tout finalement. C'est ça le plus étonnant - cette sorte de jouissance froide et fade devant l'irrémédiable constat.


En fait, il n'est pas si facile que cela d'être soi.

A la réflexion j'ai toujours eu du mal, au fond, à savoir de quoi il retournait. Je ne comprends même pas exactement ce que cela veut dire. Celui que je rencontre dans mes pensées quand je me tourne vers l'intérieur n'est jamais exactement celui que je croyais rencontrer et j'avoue que ça m'a toujours un peu, voire beaucoup, déçu.

Pour oublier, s'il ne pleut pas des cordes (en fait ça n'a aucune importance), je fais un tour de vélo. Le pâté de maison peut suffire mais si le moral est au plus bas je m'aventure alors sur la route, ce qui est toujours source d'émotions, étant donné les bolides qui ne manquent jamais de me frôler, à ma plus grande joie. Le mieux pourtant est de pouvoir bifurquer sur un chemin de campagne, si bien sûr aucun molosse égaré ne se met en tête de me courser au-delà du raisonnable.


Je dors très peu.

Ma femme, elle, dort comme une pierre. On l'entend à peine respirer.

Son visage a une douceur angélique, quasi divine, qui disparaît au réveil...

Le plus souvent, je sors dans la rue faire un tour. Presque toutes les nuits.

Je fais mon jogging.

Il y a toujours un chien quelque part qui explore une poubelle.

J'ai inventé un jeu. Mais il ne faut pas trop en parler. Les voisins pourraient se plaindre.

Parfois je fais un peu de jardin quand la lune est pleine surtout. J'observe les vers de terre, les limaces - des renards passent le long des champs. Il y a aussi des chevreuils.


J'ai exercé quelques temps le métier de cantonnier. Ce furent mes meilleures années, en terme d'activité professionnelle.

Puis je me suis retrouvé manœuvre pour une boîte vendant des matériaux de construction.

J'ai aussi exercé mes talents dans un supermarché, au rayon épicerie salée.

Maintenant je suis au chômage.

A la base, je voulais être infirmier; mais on n'a pas voulu de moi dans ce domaine. Je regarde souvent le film A tombeau ouvert. Ça me console de presque tout.


Nager. Une grande affaire. Chez certains, il y a un problème de température. Un défaut de constitution, une faiblesse métabolique, entrent sans aucun doute en jeu. Dans la résistance au froid, je veux dire.

Pour ma part, quand l'eau n'est qu'un horizon lointain, je me sens assez semblable à un fruit déshydraté. Un peu chétif, un peu sec, amoindri en tout cas. Puis viennent les mois où je me sens prêt. Je recherche alors des lieux plutôt déserts. Il me faut de l'espace, du vide. C'est pour moi un moment d'ascèse – loin des jeux, des cris, des éclaboussements trop humains.

Une mer bien froide, gris-vert, pas trop agitée, a ma préférence. Alors le fruit déshydraté revient à la vie. Lentement. Il me faut un temps d'accommodation. Quelques exercices nautiques et les muscles reprennent peu à peu leur fermeté et leur souplesse originelles, la mécanique des bras, des épaules, des jambes se dérouille. Je peux alors filer dans l'onde opaque comme un jouet dont on aurait remonté le système d'engrenages à bloc. Crawl est le nom de ma religion. Tout est dans la respiration et la coordination des mouvements. Le début est laborieux. Oh Thales, cruel Thales de Millet ! Le corps se bat pour ainsi dire avec l'élément aqueux. Il n'y est pas encore tout à fait accordé. C'est un problème de rythme. Très important le rythme. Avec de la persévérance et du calme il finit pourtant par venir. Quand la symbiose se fait entre l'organique et l'environnement aquatique, alors le corps que je suis semble simplement glisser à la surface de l'eau comme une vague parmi les autres vagues. De fait, il y a bien à un certain moment une sensation d'effort, mais le mieux c'est lorsqu'on franchit justement le seuil de celui-ci. Il me semble alors que le temps se ralentit et qu'étrangement la lenteur que je savoure dans le déroulement et l'enchaînement de mes gestes est la source d'une stupéfiante vitesse. Quelques poissons me frôlent – et il est clair à mon esprit que parfois je suis à un cheveu de pouvoir les regarder dans les yeux.


Paradoxalement, mon autre source d'extase est une mer déchaînée (toujours froide), hurlante d'écume, prête à vous broyer les os, à vous concasser comme une benne à ordure. Je n'y verrais pas d'inconvénient d'ailleurs. C'est assez semblable à un combat de boxe. Sans doute y a t-il une forme de démence des deux côtés. Chez moi, une rage, un effroi qui ne trouvent pas vraiment d'exutoire dans le rythme ordinaire des jours. Du côté de l'élément liquide, je ne sais pas. Mais la démesure est là. J'exulte donc devant l'effroi du paysage lui même. Les collines autour, noires, compactes, assaillies par les flots glacés, le ciel plombé, l'atmosphère brumeuse et incertaine. Des mouettes, seules spectatrices, semblent ricaner, à l'abri, de mon insupportable forfanterie. Mais on ne se refait pas. Ma pauvre joie est à ce prix.


Un chien pouilleux semble s'être attaché à moi dans le quartier. La pitié animale n'a pas de mesure, dirait-on.

Quand je m'occupe de mon potager – quelques légumes malingres – il s'approche inexorablement d'une patte méditative et vient s'accroupir à quelques pas de moi. Il me fixe pendant des heures. Au bout d'un certain temps, il semble hocher de la tête, le museau humide. Puis, il s'en retourne.


Quand j'étais enfant, ma mère avait inventé, pour me punir, un supplice à mon intention : elle mettait des cailloux dans mes chaussures, me les lassait fermement et m'obligeait à marcher de longues minutes jusqu'à ce que les larmes me viennent. Idiot ! me lançait-elle alors.


J'ai mis au point un exercice d'ennui. Imparable.

C’est un secret.


C'est cela que je ressens je crois : un horrible et profond chagrin. Je ne suis pas certain que ces mots conviennent mais je n'en ai pas d'autres à disposition.

Je viens de faire des courses à l'hypermarché du coin. Je ressortais avec mon petit sac garni de quelques victuailles pour la semaine. Et là, je l'ai aperçue. A peine visible dans la pénombre de la fin d'après midi, comme si elle avait honte de simplement être là. Un visage encore jeune mais creusé. Quelque chose comme de l'effroi émanait d'elle, je crois. Mal habillée, et ce voile de tristesse dans le regard je l'ai déjà rencontré, je ne sais où, mais ça sent la nuit, la pauvreté, l'abandon. Sur un carton qu'elle tenait devant elle, la tête basse, quelques mots expliquaient sa situation. Ils sont gravés dans mon esprit. Je me les répète encore. La plupart des gens passaient comme s'il n'y avait rien de particulier. Je suis aussi passé devant elle. Mais je n'ai pas pu aller très loin. Je sentais que ma gorge se serrait comme un linge humide que l'on tord. J'ai fais demi tour et je lui ai donné mon sac. Elle a un peu sourit. J'étais gêné, je ne me suis pas attardé. Puis je suis rentré. Et c'est là que je me suis mis à pleurer sans pouvoir m'arrêter.


J'y suis retourné. La jeune femme n'était plus là. J'espère pourtant pouvoir retrouver sa trace.


Journée migraineuse – distendue et alourdie par la fatigue du mauvais sommeil.


Ce soir j'ai expulsé au dehors deux grosses araignées : une qui remontait le long de la cheminée et l'autre à l'étage, près de la chambre. Cela inquiète ma femme : elle en a très peur. Une angoisse, un frisson de dégoût horrifié la traverse à la seule vue de l'animal (une telle sensation m'est inconnue). Elle m'affirme que rien qu'à en saisir une, soudain, du coin de l'œil, dans un angle mal famé de son champ de vision, elle sent presque comme un contact comme si la bête la touchait vraiment, entrait en relation avec elle de façon intime - quelque chose de la substance de l'araignée lui semble alors proliférer sur sa peau, des éclats de peur la parcourent de la tête aux pieds. Véloce ou immobile, l'animal arachnéen a quelque chose (pour ma compagne) du fantôme, attendant nuit et fraîcheur pour ses dévorations spectrales – elle est de l'ordre de l'apparition, du surgissement incongru : un recoin quelconque, le dessous d'un meuble, un tiroir pourtant bien fermé (croit-on) : la condition de cet apparaître subit étant une progression laborieuse dans l'ombre, comme une mauvaise pensée.

A ce propos, il m'est arrivé d'imaginer à partir de cette obsession apeurée pour les araignées une histoire paranoïaque dans laquelle un mari terrifie sa femme à l'aide d'une (ou de plusieurs) petites/moyennes araignées qu'il domestique en secret. Son épouse en a une sainte horreur, n'ose même pas les écraser, tant la simple vision de l'animal la tétanise. Lui, construit, renforce, fait monter en puissance (peu à peu) cette insidieuse hantise. Il exacerbe l'aspect maladif de la situation, de façon quotidienne, en confrontant sa femme à des situations qu'elle ne peut dominer et qu'elle aurait voulu par dessus tout éviter. En travaillant ainsi la peur entêtante de sa compagne, il la pousse au bord du suicide (un demi accident...). Pas d'autre motif psychologique qu'une haine maladive, le désir de détruire à petit feu, l'arme du crime étant en elle même innocente.

Tout ceci n'est pas très rassurant. Je vais aller jardiner. C'est une activité plus tranquille. Mon soutien psychologique canin m'attend sûrement.


Regardons ce qu'il y a dans ce miroir. Ma tête au premier plan. Bon. Derrière, une fenêtre et des rideaux. Une mouche qui s'approche de la surface froide et lisse, dessine une double parabole puis se pose sur son reflet – longtemps, ainsi, elle reste collée à son double ; et elle chemine un bon moment comme un étonnant petit narcisse drosophile.


Quand je reviens à ma tête, je me dis : tu es cette larve amère, mal rasée, posée à cet endroit dans l'espace.


C'est étrange.


Dans un jardin abandonné une poignée de marguerites rouges écarlates, comme venues d'une autre planète.


On m'a indiqué des gens qui semblent savoir des choses sur la jeune femme du supermarché.

Tout cela m'inquiète, me tourmente. Pendant des jours.

Il me faut la retrouver. Et pour cela, il faut être patient et méthodique.


Ma première fiancée m'avait quitté en me disant : tu n'es qu'un sombre idiot. De même lorsque je travaillais dans un magasin et qu'on m'a mis à la porte c'est je crois pour un motif semblable.

Il semble que je ne comprends pas ce que tout le monde comprend – tout le monde : je veux dire un certain ensemble de personnes, leur nombre reste mystérieux. Toujours quelque chose m'échappe, aussi concentré ou éveillé que je sois. Par ailleurs, je ne suis jamais très sûr de ce que les gens veulent dire – réellement : ce qu'ils projettent de leurs sensations, humeurs, calculs, réticences, pensées, dans ce qu'ils disent. Certains mots sont comme des cailloux au fond de l'eau, je m'absorbe tout entier dans leur contemplation au lieu de m'accorder à l'écoulement des paroles – ce n'est pas une très bonne image mais je n'ai que cela sous la main. Comprendre ne m'est pas facile, c'est un fait. Et cela me tourmente, me laisse intranquille – comme un paysage à l'approche de l'orage - d'un orage perpétuellement différé. L'étrange impression demeure en moi que ma conscience n'est qu'un amas cotonneux (ou : un défilé perpétuel de nuages sales dans un ciel sans lumière) ; elle n'adhère pas vraiment à ce corps, à cette masse agglutinée de muscles, d'os, d'organes, de lymphe, de sang, comme si elle était hantée d'un sommeil profond, innommable, présent depuis toujours, rongeant la pauvre vie qui m'est échue, m'aspirant dans une torturante et sournoise, imperceptible, impersonnelle spirale (autour, il n'y a que des spirales : une mouche tournant dans un verre de bière - l'eau moussue et grasse de la vaisselle, chargée de limon alimentaire, tournant quelques instants dans le siphon de l'évier - le ciment tournant dans la bétonneuse - des pensées tournant dans ma tête - le lait tournant dans la centrifugeuse). C'est cette demi vie qui est étrange, je n'y comprends rien. Je ne pourrais jamais me reposer assez, je sens que cela ne sert à rien, l'obscur engourdissement est plus profond, plus enfoui, sa mécanique si implacable est au cœur de ce que certains appellent encore bizarrement l'âme.

Mettons.


Ma femme a je crois une forme de compassion pour moi. Mon idiotie ne la rebute pas. C'est étrange si on y pense.


Pour elle je ressens une obscure passion. C'est à la fois calme et tumultueux, comme la mer. Ça n'a pas besoin de beaucoup de paroles. Mais, à travers sa présence, je respire. Je sens que (même maigre et mal employée) mon énergie vitale et le désir de demeurer ici bas dépendent d'elle, de sa proximité ou de son éloignement, de son silence, du timbre de sa voix, du fait qu'elle marche, tourne la tête vers moi, sourit parfois, soit assise ou allongée dans l'herbe – et tant d'autres choses infimes. Même la nuit, ma main cherche à l'effleurer. Sans elle je sens que rien ne tiendrait bon en moi, je partirais en poussière ou je m'écoulerais, je retournerais à la stupeur végétale de ma vie telle qu'elle était avant elle - avant qu'elle ne pose délicatement sa tête sur mon épaule.

Un calme tumulte je dirais, finalement.


Herbes grêles secouées par la brise froide. Je suis dedans. La vitre est mon séjour dans cette lumière d'ardoise.

Enfin, la pluie arrive.


Pourtant, rien ne peut me sauver réellement. J'ai perdu pied depuis trop longtemps sans doute. Effondré en dedans, comme un vieux mur. Souvent, pas de ressort. Reste seulement le vague écho d'une vivacité ancienne rongée par l'acide des heures et des jours. Englué dans la répétition du morne. Le vertige pourtant devant cet amoindrissement.

Souvent besoin d'air. Il me faut sortir.

La nuit donc, je rôde dans la campagne ou aux abord des villes. Je ne suis pas seul. La nuit est peuplée. Je rencontre souvent un homme à la voix un peu étrange (son accent je ne parviens pas à l'identifier) dont je ne vois jamais vraiment le visage. Nous marchons dans la nuit. C'est comme une autre vie.


Je continue à collecter des informations a propos de la jeune femme de l'hypermarché. Certaines langues se délient. Bien des gens vivent ici dans des maisons abandonnées, délabrées, insalubres - tant que personne ne vient, pour une raison ou pour une autre, les jeter dehors.

Je me sens terriblement maladroit. Je ne suis pas un enquêteur efficace. Pourtant ça avance un peu. Je sais qu'elle s'appelle Marie.


Ma petite table de bois. Face à la fenêtre. Manger un peu de pain sec. Un verre d'eau bien fraîche. De petites araignées stagnent sur la vitre. La lumière ne les tourmente pas encore.



Traverser les jours comme on traverse des murs.


Gris doré des paupières. L'ampoule –– illuminant un coin de nuit. Le terrain vague où passent d'étranges formes.


Ma femme. Le lit –– elle, dormant comme une ombre calme.


Des tulipes, bordées de ciel bleu.

L'œil rouge sang d'un lapin blanc comme du blanc d'œuf. Une guêpe sur un pare brise, balayée d'un coup d'essuie glace. Le jaune brûlant d'un champ de tournesols. De la poussière, plaquée sur les lèvres –– et le visage tout entier, les mains, et sur les murs les vitres : l'oeuvre d'un vent continu. Le frémissement des hautes herbes. Une maison abandonnée


Le sommeil d'une souris minuscule au creux de ta main.


Les couleurs feutrées de la chambre .

La lumière douce des objets.


L'ombre, quasi liquide.

Ma tête comme du coton noir.

Mes rides. Mes mains sèches.

Le souvenir d'un vautour dans un lavabo.


L'alcool. Le lit défait. La peau nue de ma femme, comme un rivage oublié. La ligne de tes vertèbres.

Une pomme découpée dans une assiette. La fenêtre entrouverte. L'odeur fraîche des champs.


Les eaux bleues noires.


Des museaux suintent au creux de la nuit. La forêt.


L'ombre maigre de ton corps.


La digue –– semblable à un signe oublié. La mer grise. Le clignotement des balises.


L'œil de cyclope du phare.


De vagues lueurs.


La lampe asphyxiée.


La poussière sur les vitres.


Les petits corps inertes des insectes. Des coquilles molles. Amis cloportes, je pense à vous.


Au sein de la nuit rongeuse, l'effacement des visages, des mains – des champs, des maisons et de leurs habitants, prisonniers du sommeil comme ces personnages de plastique dans leur bulle de verre neigeuse.


Ta main sur la table.


Nue. Immobile.


Délaissée.


L'aube. Le lait figé d'un clair matin.


L'orge, les blés.


Déjà le jour et son odeur de bête chaude.


Le silence des visages.


Une carafe, embuée de lumière.


Dans l'après midi, l'estuaire, sa forme utérine soulignée d'ombre.


Des chiens se coursant sur la rive.


Le vol d'un essaim de guêpes.


Dans une crique, des mouettes avançant à pas menus sur le sable.


La lumière calme, éblouissante, du soir.


Un arbre, tel un cierge se dépouillant de ses oripeaux de cire.


Ces moments intermédiaires. Je ne cesse de les méditer.


Ciel filandreux. L'herbe tout autour de la maison. Fouillis. Entrelacs. Gravats, bicyclettes rouillées. Arbres décharnés – tous malades – et ces grouillements divers: vers, chenilles, mille pattes, limaces, taupes, boue presque vivante (animée de l'intérieur par je ne sais quoi), araignées noires sur les murs (comme des traînées d'encre de chine). Puis, champs de maïs, renards furtifs. Parfois j'aperçois un lièvre chenu vibrant immobile (un instant) dans la brume froide de cet interminable matin.


L'impression vague de revivre plusieurs fois le même jour.

Mais ce n'est pas si simple.

Car au fond ma vie m'effraie - pas celle des gestes quotidiens, où on manipule des objets, plie des vêtements, touche le pelage d'un chien, ouvre la bouche pour parler, non, je veux parler de ce qui se passe entre tout ça, dans les moments intermédiaires, entre deux mouvements ou deux séquences de gestes ; là, pour moi, quelque chose échappe, je ne sais pas trop quoi, mais ma confiance s'évapore.


Moi, dont la vie onirique se trouve singulièrement raréfiée, j'ai, semble t-il, rêvé cette nuit que le monde était envahi par des robots habillés en bleu. Rien de plus.


Je suis seulement là, le soir, au milieu de l'air vibrant d'une douce fraîcheur, habité d'une grouillante vie animale – apparemment calme pourtant.

Les arbres au loin. La vapeur estompée des lointains, comme absorbés dans un ondoiement blanchâtre. Confusion des formes. Cris d'oiseaux. Piaillements. Verts tendres et plus profonds des alentours. Superpositions de nuances de vert – de jaune. Un cri de coq perdu dans le lointain. Puis celui d'un coucou – sonore, clair. Des corneilles comme des tâches d'encre noire sur ce ciel-buvard blanc-bleu refroidi ; leur cri si grinçant, d'une pure noirceur sonore, constamment sinistre. L'humidité ; l'air se rafraîchissant ; une brise passagère ; ondulations froides. Un rouge gorge délicatement posé sur une barrière de bois. Des pigeons sur les fils électriques. Un énorme bourdon velu errant dans l'herbe, voletant lourdement autour de petites fleurs jaunes. Le beuglement profond d'une vache, comme un bloc sonore surgissant de la profondeur des champs (ouvrant l'espace, le déchirant presque). Des grives empêtrées dans les fines branches d'un arbuste. Des mouches sur les vitres. Des tout petits lapins apparaissant furtivement dans l'herbe fraîche. Et au loin, sous les arbres, glissant déjà dans l'ombre (mon regard l'a à peine effleuré), la silhouette hâve d'un renard.


Puis je redeviens un homme d'intérieur.

Ne pas sortir.

S'occuper du ménage.

Laver la vaisselle.

Faire des puzzles.

Dormir.


Être l'homme qui n'existe (réellement) que les jours de pluie.


Je fais partie d'une chorale locale. Bien que je n'ai pas beaucoup de technique, il semble que ma voix étonne les autres. Ma professeure au premier chef. Elle m'a demandé où j'ai appris à chanter et quand je lui ai répondu que j'étais pur de tout apprentissage sa bouche s'est tordu en une moue si dubitative que les bras m'en sont tombés.


J'ai un ami : Andreï. Peut-être mon seul ami véritable. C'est un homme énorme. Il a beaucoup de difficultés pour se déplacer. Il marche très lentement, se tient aux tables, aux murs. Il mène une vie solitaire. Dans les rues, quand il s'arrête un moment pour reprendre son souffle, il se met à parler aux chats qui traînent dans le coin. Je ne sais pas pourquoi mais les félins réagissent en se contorsionnant, en minaudant, en faisant des bonds bizarres, comme s'ils avaient affaire à un courant électrique ou à une flaque d'eau froide. Ils n'arrivent pas à s'enfuir. Difficile de savoir s'ils souffrent ou s'ils vivent une expérience mystique. Souvent même, ils ne peuvent s'empêcher de le suivre jusque chez lui. On dirait un aimant qui attire irrésistiblement des objets ferreux. Je n'aime pas trop ces bandes de chats qui traînent autour d'Andreï. Il n'aime pas qu'on le questionne là dessus. On se retrouve régulièrement dans un café, ou chez lui, pour jouer aux échecs. Sa vie semble triste à beaucoup. Elle l'est sans doute par certains côtés. Personnellement, je n'en sais rien.


Hier après-midi ma femme et moi avons brûlé le cadavre d'un chat. Il avait dû être renversé par une voiture. L'abdomen était entièrement dévoré – par des pies ou un renard. On voyait la colonne vertébrale reliant la tête et l'arrière train. Il s'est retrouvé – on ne sait comment – au milieu de notre allée envahie de mauvaises herbes ; les mouches étaient déjà dessus.

Elle comme moi ressentions un mélange de dégoût et de pitié. On ne savait pas quoi faire. Le brûler semblait être la solution la plus saine. Mais c'est horrible à faire, aussi mort soit-il, et ça prend du temps. Les yeux éclatent vite à cause de la chaleur mais les os eux résistent. Un incroyable malaise ne m'a pas quitté pendant la crémation. Et pour tout dire, on ne se sent pas très bien non plus après.


Comme je ne dormais pas cette nuit là j'ai imaginé une histoire.

Un couple, en voiture, tue accidentellement un chat. Ils vivent à la campagne. Un peu désemparés (ils sont sensibles) ils laissent pourtant l'animal sur le bord de la route. Problème : peu de temps après, ils trouvent le cadavre de l'animal à demi dévoré dans leur jardin. Ils décident de le brûler (comme nous). En même temps cela les dégoûte. Ils le font tout de même. La nuit qui suit, des rêves les assaillent. L'homme et la femme vivent en songe à peu près la même chose. Quelques temps plus tard, arrive l'hiver. Ils remarquent alors des chats dans les arbres dénudés qui bordent la maison. Il leur semble sans cesse apercevoir des ombres, des mouvements furtifs ; il y a des bruits bizarres, difficilement identifiables. Le comportement de l'homme se dérègle. Il s'imagine ou rêve qu'il chasse tous les chats des environs et passe son temps à les brûler – hormis son travail, cela devient sa seule activité ; ou alors il rêve qu'il les tue et les enterre dans son jardin, parsemant celui-ci de centaines d'ossements de félins. Une vraie ordure ce type.


Pendant des mois et des mois, qui s'entassent comme un tas de bois, branche après branche, je me suis tu, parlant le moins possible. Agissant, mangeant (peu), dormant, buvant (de l'eau surtout), écrivant des cartes postales, etc. - tout cela dans un état de stupeur. N'avoir rien à dire, à penser. Le dégoût de dire et de penser. Ne sentir que la vie – mûrir dans cette stupeur, cet abrutissement ; et la nuit, la peur vague de je ne sais quoi.

Mais aussi pendant cette période la redécouverte de l'intelligence du geste, le profond plaisir de découper, scier, clouer, poncer (je fabrique des cercueils). Ne rien savourer d'autre. A part le sommeil. Se sentir comme une page blanche au dedans – un ver de terre coulant sur la terre avec une belle viscosité (le sol craquelé par endroit, petites torsions régulières, ramper, rien de plus plaisant même si cela se fait difficilement sous le dur soleil d'hiver).

Les mots, les pensées se décomposent dans ma bouche comme des champignons secs – poussière, effritements sans nombre de ce qui stagnait dans cette vase mentale qui croupit au sein de notre caverne d'os, notre pauvre crâne d'hominidé. Proposition : devenir, insensiblement, absolument muet - comme un arbre humain sans langage.


J'ai toujours eu une attirance pour les femmes que le regard commun tend à qualifier de laides. Pas des filles trop déformées ou défigurées (avec lesquelles c'est encore autre chose...), mais celles qui sont affectées d'une légère laideur et qui spontanément cherchent à fuir plutôt qu'à solliciter les regards des hommes ou des autres femmes. Quand un visage ayant un certain charme à mes yeux se trouve en même temps alourdi par une sorte de gravité flasque, un peu informe, voire maladive, alors il devient pour moi comme une lumière attirant un papillon de nuit. Mon esprit les photographie – et le soir pour m'endormir je repense à ces femmes, à leurs visages et à leur silhouettes, nimbées le plus souvent d'une douce lumière de néon de supermarché.


C'est étrange pour moi de rêver.

Dans un de mes songes ma femme me poursuivait dans une vaste maison labyrinthique, constituée presque exclusivement de couloirs ; hormis une pièce au dernier étage, apparemment son repère, où tout était noir (les murs, les objets, le sol), si bien que je n'y distinguais rien (j'y suis entré par inadvertance (en fuyant): un piège à lumière où la moindre lueur se trouvait absorbée, comme évaporée l'instant d'après). Des fragments de films muets (?) parasitent ma course dans la maison. Mon malaise est si profond. Je ne sais pas ce que je fais là. Parfois je me tiens immobile. Il n'y a pas de raccord sensé entre chaque moment. Quand je parviens à sortir par un escalier qui mène dehors, dans un jardin sauvage, je m'aperçois que le clone onirique de ma femme me poursuit toujours et est en fait bien trop véloce pour moi ; je me retourne un instant, ralentissant ainsi ma course, pour m'apercevoir avec un mélange de stupeur et de résignation que je suis à sa merci. Ses mains sont tendues en avant vers ma poitrine, mais ce ne sont pas vraiment des mains, plutôt des griffes de félin – et d'ailleurs son visage semble avoir quelque chose du chat ; mais quand elle fond sur moi, je me réveille...


S'enfoncer dans l'ennui. Immobile à écouter les craquements d'un radiateur qui se dilate. Assis sur une chaise de bois jaune, les paumes des mains abandonnées sur une table petite et laide, face à la fenêtre. Le ciel blanc – bleu pâle ; la lumière grise partout comme un soir qui n'arrêterait pas de tomber, tellement lentement qu'on se sent vaguement paniqué. Petites maisons, palpitantes de lumière, bordant les bois ; dans l'ombre rampante je perçois encore l'à peine discernable scintillement d'une étendue d'eau (cette masse liquide qui semble croupir, moisir doucement à la façon d'un champignon dans une vieille armoire).


J'aime la musique. Beaucoup. C'est à la fois proche et lointain.

Je chante et j'écoute.

Uniquement la musique que l'on dit sacrée. Je ne sais pas vraiment pourquoi.

Comment dire ?

Peut être qu'au fond on sent que ce n'est pas tout à fait d'ici tous ces sons. Ça éveille en moi quelque chose.

Le sens du lointain, je dirais. Et que ça surgisse dans ce qui est le plus proche – un visage, une voix – c'est terriblement troublant. Presque effroyable. Beau souvent. Comme une nuit soudaine. Tout peut arriver.

J'aime ce lointain là.

Le lointain, c'est bien.

Mais ce n'est pas toujours évident. C'est comme ma femme quand elle se tait et fait sa muette sans que je comprenne pourquoi. Une telle chose peut durer des jours. Des jours et des jours. Puis, au bout d'un certain temps c'est comme si elle se réveillait de quelque chose, retournait vers nous, vers les chats et les lapins, les quelques oiseaux d'ici, les arbres, les visages des voisins, les nuages trop bas, et vers moi parmi tout ça. J'ai alors vraiment l'impression qu'elle revient d'une sorte de voyage, qu'elle était au seuil de quelque chose.

Mais je n'ose pas lui demander ce qui s'est passé.

Comme on voit, aimer le lointain ce n'est pas toujours facile.

C'est pourquoi on peut dire que j'aime le proche aussi.

Mais, de fait, ma compagne est pour moi proche et lointaine, comme une mélodie, une série d'harmonies, un chant profond ou quelque chose de plus indicible encore. Je veux dire qu'elle me fait l'effet d'un souffle musical, à peine humain, qui se love en moi - comme le ver qui cheminera au plus intime de nos chairs mortes - et me traverse – et qui cependant, en même temps, toujours, m'échappe. Totalement. D'ailleurs, ce que j'aime le plus me fait souvent l'effet d'une lame de couteau qui blesse et tranche au dedans d'obscures, et pourtant sensibles, fibres (?).

Rien d'autre à dire.


J'attire les mouches, c'est certain. J'ai beau les chasser d'une main rageuse ou en remuant convulsivement la partie du corps qu'elles viennent inopportunément visiter, toujours elles reviennent, s'acharnent sur ma pauvre viande. L'éternel retour de ces micro-charognards m'oblige ainsi à des chorégraphies pour le moins saugrenues. En même temps, si je m'immobilise, je prends le risque d'être recouvert par ces sombres demoiselles de compagnies, comme ces monstrueux papiers tue-mouche que l'on suspend dans les cuisines. Les hominidés savants n'ont aucune pitié.


Des songes vraiment bizarres déferlent en moi. Celui de cette nuit est encore tout frais dans ma mémoire.

J'étais perdu, désorienté, au sein d'une vaste plaine d'herbe vert tendre – mon principal problème venant d'un troupeau de rhinocéros à l'attention duquel j'essayais d'échapper (apparemment sans succès) ; ils étaient munis d'une corne effilée qui me semblait terriblement pointue, mortelle ; ils semblaient tirer à eux l'espace lui même (comme une simple couverture ou un simple tissu) tant leur masse corporelle les rendait à la fois majestueux, hypnotiques, effrayants. Cherchant un abri j'avais repéré un arbre blanc, très haut, dénudé, mais pourvu de suffisamment de branches pour que l'escalade en soi possible. Hormis cet unique havre végétal, l'horizon était désespérément nu et vide, d'une platitude écrasante. Il me sembla un instant que la troupe de mastodontes s'était éloignée je ne sais où, bien qu'il me sembla dans le même temps (de façon paradoxale) sentir sa présence menaçante tout près de moi. Me précipitant vers l'arbre, je m'aperçus qu'un des rhinocéros m'avait repéré et entamait une poursuite, gagnant à chaque instant – d'une façon incroyable – de la vitesse. Paniqué, je sentais déjà cette véritable armure de chair vivante fondre sur moi, anticipant l'inéluctable empalage de ma maigre carcasse et le concassage de mes os, muscles, organes et autres – il n'y avait aucune pitié à attendre de la part du sublime et antique herbivore (!). Secoué par cette vision, je me concentrai hypnotiquement sur ma cible, dépensai une énergie folle (nerveuse et musculaire) pour la rejoindre, l'atteignis enfin et grimpai frénétiquement le long du tronc de l'impassible végétal, tandis que mon poursuivant arrivait à proximité (je le sentais sans le voir véritablement, devinant sa danse furieuse autour de mon perchoir solitaire). Bientôt ses congénères le rejoignirent, augmentant ainsi considérablement la possibilité de ma fin prochaine.

Je me suis réveillé au moment où, sous leurs coups de boutoir l'arbre s'étant affaissé, je me trouvais à terre, dans la poussière, déjà à demi piétiné, le corps tout ensanglanté, attendant au-delà de tout effroi l'ultime estocade - ma conscience s'écoulant sans retour, comme mon sang, hors de moi.


Quelqu'un m'a encore parlé de la jeune femme. J'ai bon espoir.


Un autre rêve a surgi dans mon esprit, un matin, alors que je venais de me rendormir. Dans ce songe se manifeste – c'est pour le moins inhabituel – une femme-vitre dont le visage n'apparaît (dans le verre) qu'avec les irisations de la lumière naturelle, la pluie qui rend le matériau translucide ou le jeu des lueurs des réverbères. Sa transparence coutumière la rend plus mystérieuse et secrète que tout geste de dissimulation – que dire d'un être prisonnier de cet étrange espace, qui est peut être son ultime texture ?

Et dans mon rêve je rêve de la rejoindre.


Je pense toujours ce qu'il m'aurait fallu penser après coup. Toujours à contre temps. Dans l'après certaines choses deviennent pour moi lumineuses. Les meilleurs jours, je me sens alors pour quelques minutes bienveillant et tranquille, mon corps devient plus léger, le pied est plus mobile. Mais cela ne dure pas. Peu après tout retombe et je sens à nouveau le sombre magma psycho-organique remonter de je ne sais où en moi – c'est comme une mauvaise odeur, écœurante, qui envahit l'esprit, le corps, le paysage et rend tout irrespirable.

Difficile de s'arracher à cette pesanteur interne – tirant vers le bas chacune de mes fibres (comme ces vêtements gorgés d'eau). Alors chaque instant devient difficile.


Je l'ai retrouvée. Enfin ! Je lui proposerai de venir vivre chez nous. Ce n'est pas très grand mais on peut faire de la place. L'espace est toujours plus vaste que ce que l'on croit. Ma femme ne sera pas contre. J'en suis presque certain.


Ma bicyclette et moi dessus filant par les chemins sous le ciel couleur mine de plomb. Vent froid cinglant le visage.

Je m'approchais du lieu qu'on m'avait indiqué. De vastes champs à l'abandon. Une maison en ruine. Les bois tout autour. Chiendent et chardons proliférants, et partout des ronces en auréoles, entourant la maison.

A l'intérieur, petites pièces sombres encombrées. Des araignées sur les murs en quantité. De la vermine. Des museaux craintifs de souris ici et là.

Sur un pauvre feu la carcasse me semble t-il de ce qui avait dû être des endives, à demi cuites à présent.

La jeune femme, près du maigre brasier, avait dû m'entendre approcher, mais elle ne dit rien. Elle me regarda juste ; et je ne pouvais que lui rendre son regard, y séjourner de longues minutes.


Je lui ai proposé de venir vivre avec nous. Ma femme l'accueillera avec cette douceur sobre qui la caractérise. La jeune femme est demeurée muette. Elle sourit pourtant. Nous pourrions former, dans cette maison, une étrange petite compagnie. On verra. Il me faut dormir à présent. La campagne est brumeuse, ce soir.