La
page
blanche

Le dépôt

CABANES

Julie Cayeux

Des ombres sous la langue

J'ai jamais autant parlé à mon père que depuis son départ.

Un drôle d’oiseau mon père, qui ravalait ses larmes sans dire grand-chose, un homme discret. La nuit où son cœur a explosé, des papillons noirs se sont échappés de sa bouche. Il y en avait des centaines, partout dans la maison.

Et moi je me sentais comme un vase brisé, des fleurs sèches s’amassaient dans ma gorge pour m’empêcher de hurler.

Dès les premiers jours, il n'en a fait qu'à sa tête. Des ampoules grillées, des portes bloquées, même la cafetière s'est déglinguée. Ensuite maman s’est mise à peindre des ronds de couleurs sur les murs blancs et j’ai compris que mon père essayait vainement de s’accrocher au pinceau.

Ca m’arrive encore, le cercueil au milieu de la tête.

J'ouvre les yeux et je les aperçois: des milliers de papillons accrochés au plafond. Alors je sais que mon père flotte en bas, qu'il me tient compagnie. Et chacun vaque selon sa nuit...