La
page
blanche

Le dépôt

CABANES

Simon A Langevin

Drame Trilogique



1.Krumpft



Après tout Krumpft ne s’en moquait pas comme de l’an quarante. L’année quarante ayant passé à l’histoire pour des raisons qui le terrifiaient. Il avait peur d’avoir peur et cela le terrifiait d’autant plus. Ses mains étaient animées malgré lui d’un léger tremblement qui trahissait ses craintes. Ses mains blanches et rudes comme du papier se froissaient. La journée allait-elle finir? Ses appréhensions allaient-elles le quitter de façon inattendue, comme par magie? Il y avait fort à parier que NON! 

La trajectoire de son regard dans l’air ressemblait aux sillons incrustés dans la glace que laissent derrière elles les patineuses. Ses yeux se promenaient de-ci de-là dans ses orbites à la recherche d’une chose réconfortante à regarder. Ses mains tremblotantes résistaient à l’attrait de voiler dans un mouvement d’impulsion ses pupilles dilatées par l’angoisse. Une fine pellicule de particules d’eau glacée recouvrait le corps chétif de Krumpft. Il n’avait pas de bouée à laquelle s’accrocher autour de lui. Son appartement ressemblait à un désert ou à une île déserte désolée. Quelques meubles rachitiques occupaient mal l’espace.

Soudain la porte d’entrée s’ouvrît lentement, laissant d’abord s’engouffrer une masse d’air fraîche automnale, ensuite pénétra la svelte silhouette de Quinie. - Oui Quinie -. Quinie qui se faufilât sans bruit, comme transportée par cette brise aromatique. Krumpft restait silencieux. Que sentait-il au juste? L’odeur de Quinie ou bien celle de l’automne? Était-ce le gage d’une mort prochaine ou bien la promesse d’une renaissance? 

Quinie, ayant fermé la porte derrière elle, ne bougeait plus. Le silence retombait sur les surfaces comme les poussières du passé. « Tu es là? » demanda Krumpft faiblement. « Oui » confirma Quinie, après un court laps de temps. Sa robe pendait au-dessus de ses deux beaux genoux. Ses mains, rejointes et entrelacées par ses doigts au niveau de son pubis, témoignaient d’une gêne toute enfantine malgré ses vingt ans. Ses cheveux noirs encadraient son visage qu’elle voulait impassible. Krumpft n’osait la regarder, mais devinait sans peine sa présence mystique. Il demeurait là, accroupi au milieu de la pièce, la tête basse. « Je… t’aime… » maugréa-t-il. « Krumpft! » éructa-t-elle.


Elle pliait le linge dans la chambre d’à côté. Puis, telle une émotion longuement refoulée, une boule d’une énergie indéfinissable remonta le long de sa colonne vertébrale, emprunta le conduit de son oesophage et sortît par sa bouche en un doux chant. Sans être gaie, elle chantonnait maintenant doucement ce doux chant. Ses bras fins poursuivaient machinalement les mouvements de sa tâche. Les rideaux de la fenêtre étaient tirés et une faible lumière orangée vernissait sa peau exposée à ses rayons. Parfois, elle faisait glisser un de ses doigts derrière son oreille afin d’y replacer quelques mèches de cheveux rebelles.

Krumpft, toujours accroupi misérablement au milieu du salon, écoutait ce chant qui lui parvenait faiblement. Ses yeux avaient fini par se fixer à une imperfection qui marquait le plancher au-devant de lui. N’y avait-il rien pour le sortir de sa torpeur? Il voulait crier, hurler, exploser, mais le poids sur ses épaules le rendait impuissant. Il n’aurait voulu pour rien au monde interrompre ce chant charmant, mais comme un hoquet incontrôlable, il émît un « Quinie? » de désespoir. Quinie suspendit alors ses gestes et cessa sa mélopée sur le champ. Un frisson glacial traversa immédiatement son corps. Les pointes de ses seins se redressèrent. Ses yeux bleus demeurèrent immobiles, figés. Après un moment d’hésitation, elle s’enquéra : « Oui? » Krumpft releva la tête avec effort, soupira profondément, puis avoua laborieusement :  « Non… rien… »  Quelques instants après, Quinie se remît à plier le linge sur le lit, mais demeura muette.


Le soir avait tout envahi de ses ténèbres veloutées. C’était 1940. Une terreur était tapie dans chaque coin, prête à bondir. Krumpft regardait Quinie endormie sur le divan avachi. Elle était des plus magnifiques. Un feu dans la paille. Une force tranquille. Il en restait paralysé. Ses mains tremblaient encore, légèrement moites. C’était la guerre et il s’en foutait. Il aurait voulu lui caresser la joue, écarter sa chevelure de son visage, mais la peur le retenait. Quelque chose rôdait autour comme un animal. N’était-ce  pas lui l’animal pourtant? Il ne voulait pas y croire.

Une envie subite et profonde semblait vouloir le pousser dehors, le forcer à s’exiler dans la nuit. Fuir, fuir n’était pas une solution, aussi facile fut-elle. Il devait faire face, se tenir droit devant elle, les yeux plantés dans ses yeux comme des poignards. À armes égales. Car oui, c’était la guerre. C’était 1940.

Un bruit de robe froissée le sortît soudain de ses pensées. Quinie se tortilla doucement dans son sommeil avant d’ouvrir les yeux et d’apercevoir Krumpft debout à côté d’elle. Il apparaissait comme une grande ombre ployée vers elle, menaçant. Elle se retînt de laisser s’échapper un petit cri strident. Elle n’avait pas réellement peur. Pourtant, une menace sourdait quelque part, planait comme un oiseau de proie. Puis, trois petits coups retentirent contre le revers de la porte. C’était Gloc!


On avait pu deviner sa forte jointure frapper contre le bois. Il avait tourné la poignée en tout sens avec énergie avant d’apparaître fou dans l’entrebaillement. L’air sortait de ses naseaux, chaud et humide de virilité. Sa face teintée de rouge arborait deux yeux étincelants. On aurait dit qu’il allait lancer un cri épouvantable, furieux, mais au lieu de cela, il referma la porte d’une simple motion du pied, tandis qu’avec l’une de ses mains musclées, il tenta de mettre un peu d’ordre dans sa chevelure ébouriffée.

Krumpft tenta tant bien que mal de se raffermir mais c’était maintenant tout son corps qui se secouait de tremblements. « Gloc! » parvînt-il à prononcer sans vigueur. Quinie lui jeta alors une oeillade inquiète. Gloc le fixa sans broncher :  « Krumpft! Tu es ici? » Krumpft ne répondait rien, ne pouvant nier cette évidence. Quinie se désincarcéra d’entre les bras du divan, nerveuse. « Oui! Il est là! » affirma-t-elle au nom de Krumpft. Gloc fît un pas en avant. « NON! » hurla-t-elle! « Reste où tu es… » ordonna Krumpft sans conviction. Gloc fît un autre pas en direction de Krumpft que la sueur finissait d’humecter de la tête aux pieds. Quinie s’agitait comme prête à bondir…

Les deux hommes se tenaient face à face, séparés de quelques pieds par une montagne de récriminations. Une tension palpable les reliait l’un à l’autre. Quinie, coincée entre eux, se rongeait les ongles jusqu’au sang. La situation lui était insupportable et c’était ce qu’elle redoutait le plus depuis le début. Comment avait-elle pu en arriver là? Pourquoi l’amour devait nécessairement devenir aussi compliqué? Lasse, elle enfouissait son visage dans le creux de ses mains jointes, retenant d’éventuelles larmes. Puis, au même moment, Gloc introduisit l’une de ses mains dans ses fringues et en sortît un immense saucisson, l’éleva dans les airs et comblant l’espace qui le séparait de Krumpft de trois pas, lui en asséna un violent coup sur le dessus du crâne. « KRUMPFT! » Sous les pleurs de Quinie, Krumpft s’effondra mollement et Gloc éclata hystériquement d’un rire satanique.






2.Gloc



Gloc est un gaillard. Gloc aime manger des patates. Gloc aime aussi les saucissons.

Son énergie et sa force lui viennent des substances qu’il ingurgite, des restes qu’il trouve et qui s’éparpillent tout autour de lui, à sa portée. Sa hantise est l’amour. L’amour est la gourmandise qu’il convoite. Gloc.

Sa mère est un vase en or. Son père est mort. 

Depuis que ses yeux voient, il a vu une fois l’incroyable « elle ». Elle lui a éclaté en plein visage, comme une supernova, et cette lumière lui parvient encore, l’aveugle. Il a vu et maintenant il ne voit plus rien. Mais où est-elle donc à présent? À part dans les catacombes de ses souvenirs? Elle flotte à sa surface, s’enracine à son tréfonds. Elle est partout mais il ne peut la trouver nulle part. Gloc s’en fait.

A-t-il entendu dire? L’amour est fort, compliqué et insidieux. Pourtant, c’est ce qu’il veut à tout prix. À tout prix. À tout prix. À prix tout. Tout prix à. Prix à tout. Oui. Il y a un prix à tout. Quoiqu’il en soit.

Prêt pas prêt, il y va; elle sera sa quête. Il n’aura de cesse que lorsqu’il sera aimé d’elle. Il n’y aura pas d’obstacle à sa mesure. Mais, comment la retrouver? Comment? Est-ce comme aller en forêt tenter d’attraper des papillons?

Ou attraper des étoiles avec une puisette?

Une chose est sûre, il ne pourra pas toute sa vie manger ses émotions et des saucissons avec des patates. C’est elle qu’il veut manger, coûte que coûte. Il est maintenant obsédé par son image, par ce qu’il a « vu ».

Dans Limoilou.

Limoilou : son lieu de culte. Sa nouvelle église. Ce lieu où il fait bon vivre et où maintenant se terre sa raison de vivre. La dénicher (elle); en explorer tous les recoins (pour elle). - Être d’elle.

Son image : svelte et légère dans sa robe bleu pâle lui allant jusqu’au-dessus de ses deux beaux genoux; ses cheveux noirs de jais lui cadrant son visage qu’il avait trouvé impassible à ce moment. Son nom? Il ne connaît pas son nom. Il ne connaît rien d’elle. Chantonne-t-elle en pliant son linge? S’endort-elle innocemment dans le divan à n’importe quelle heure? Il ne le sait pas, mais cela lui plait bien de se l’imaginer. Rien ne l’empêche d’imaginer quoi que ce soit, et pour le moment, c’est la seule manière de se sentir auprès d’elle.

Comme il aimerait se retrouver auprès d’elle. Respirer son parfum. Explorer sa peau. Voir dans ses yeux.   L’entendre chantonner.

Gloc. Il avale sa salive de travers. Gloc. Il y a loin de la coupe aux lèvres. Gloc. Il n’a pas de plan défini. Gloc. Il y a loin du rêve à la réalité. Gloc. Les jeux ne sont pas encore faits. Gloc. Les dés ne sont pas jetés. Gloc. La fin justifie les moyens. Gloc. Si les dieux veulent bien se joindre à lui afin de mener à bien cette mission dont la réussite aura certainement des répercussions positives pour la balance des jours qu’il lui reste à vivre ici sur cette terre dans Limoilou, il en sera certainement heureux. Gloc Gloc.

Il avance, posant un pied devant l’autre. Ses bras se balancent de chaque côté. Il mâche une gomme; se gratte le nez une fois. (Temps.) Il suspend son pas un moment, une jambe en l’air, lâche un pet décisif, puis reprend sa route de plus belle. Athlétiquement.

Le soleil plombe

C’est l’automne

Les petits oiseaux chantent leur ritournelle

Il y a des odeurs de mort et des promesses de renaissance qui flottent aux alentours

Et l’amour

L’Amour - cette maladie avec un grand m

Gloc aime

Son instinct le pousse à la course

Son pas s’accélère imperceptiblement

Une sueur chaleureuse suinte de ses pores

Il souffle il halète il exhale

Gloc aime et cette machine biologique qui le constitue s’emballe au bord du dérèglement

Sur son chemin il croise des gens qu’il ne reconnaît pas

Personne avec de soyeux cheveux noirs de jais

Personne en robe bleue découvrant deux beaux genoux

Personne arborant un visage impassible

Les rues se coupent et se recoupent sous le joug de sa progression

Limoilou se cartographie dans sa tête

Il se promène de long en large arpente ratisse sillonne

Des trésors il y en a

Son trésor il y a

Il y a des gens plein les trottoirs et des chats plein les ruelles

Partout pleins de parfums d’automne mais pas de « elle »

Ses naseaux de taureau sentent reniflent hument l’air

Ses yeux pointus observent examinent scrutent attentivement/scrupuleusement

Des silhouettes paradent des ombres glissent des corps se meuvent ici et là

Le soleil s’attaque à eux de sa lumière vive et jaune

Partout les regards finissent enchevêtrés

Comme quoi tout est lié

Tout est lié et tout doit être délié les destins noués dénoués même si l’amour est inextricable

Sa vue s’embrouille soudain

Son cœur chavire

Son pas se fige en l’air

C’est elle là-bas au bout de son doigt tendu devant Gloc n’en revient pas il la voit là-bas devant lui son doigt est tendu vers elle il est sur une rue secondaire et il l’aperçoit enfin qui marche sur le trottoir de façon charmante dans sa robe bleue légère ses cheveux noirs virevoltant dans le vent d’automne sous le soleil plombant dégageant des odeurs partout autour et Gloc semble les respirer derrière elle la suivant des yeux comme un fauve fixe son regard perçant sur sa proie puis il s’est remis à avancer lentement pas à pas discrètement enfin le plus naturellement possible malgré les émotions qui se bousculent en lui malgré le remue-ménage que ça provoque dans ses sentiments parce qu’il l’aime aussi incompréhensiblement que cela puisse paraître il l’aime même s’il ne lui a jamais parlé même s’il ne la connaît pas du tout juste de l’avoir vue comme ça en pleine rue et de l’avoir désirée au point d’avoir voulu la rechercher au hasard de la vie il l’aime et c’est bien tout ce qui compte pour lui il a gardé la ferme intention de l’aimer coûte que coûte et de se faire aimer d’elle il va aller la retrouver et tout lui expliquer les tenants et aboutissants de ses émotions pour elle et elle verra bien oui elle verra bien que tout est possible et que jamais rien n’arrive pour rien tout est calculé prévu voulu par quelque chose une force peut-être ou l’amour lui-même qui sait personne ne sait mais tout le monde aime et veut être aimé et se laisser guider par cette énergie invisible qui rassemble et rapproche les êtres souvent malgré eux d’une manière inexplicable or l’important c’est d’aimer et il faut être prêt à tout larguer par-dessus bord et se laisser aller à ce qui est inéluctable en fin de compte même si cela dépasse le bon jugement et le raisonnement le gros bon sens Gloc est sûr maintenant et la voilà maintenant qui emprunte un escalier en colimaçon qui monte jusqu’au deuxième étage d’un immeuble typique des construction des années cinquante et qui après avoir furtivement ouvert une porte s’est faufilée à l’intérieur avec une adresse toute féminine et son beau corps svelte est ainsi disparu sous les yeux de Gloc resté pantois dans la rue mais il n’en restera pas là cette histoire ne peut pas finir ainsi avant même d’avoir commencé tout cela l’obsédera pour le restant de ses jours qu’il ne veut pas passer à regretter ce qu’il n’aura pas eu l’audace ou même le courage de faire Gloc est fort il ne peut pas se laisser abattre ainsi et tout bonnement renoncer à son amour encore en germe à l’intérieur de ses tripes et de tous ses autres organes maintenant en pâmoison à la simple vue de cette matérialisation de son amour il doit il faut se reprendre en mains ramasser toute sa volonté réunir toutes ses forces qui cherchent à fuir à le quitter à se répandre tout autour de lui telle une explosion ralentie par le champs réfractaire des molécules qui composent l’univers et tout d’un coup de tête il se remet en marche d’un pas d’abord hésitant puis de plus en plus assuré et il se met à monter cette escalier marche après marche avec une arrogance et une certitude fortifiées et rendu sur le pas de la porte l’assaille de trois coup de poing et comme si ce n’était pas suffisant le voilà en train d’ouvrir la porte de lui-même et d’entrer avant de se figer là et d’entendre prononcer son nom « Gloc » c’est Krumpft qui se trouve là avec elle et une rage s’éparpille de suite dans tout son corps au rythme de son sang pompé à mort et s’avançant vers lui il sort de ses vêtements un immense saucisson qu’il gardait pour lui et d’un coup « krumpft » il en assène un coup directement sur le dessus du crâne de Krumpft qui s’effondre mollement et il ne peut s’empêcher d’éclater de rire malgré les pleurs de celle qu’il aime bref






3.Quinie


Appartement de Limoilou, au deuxième étage d’un immeuble construit dans les environs des années cinquante. Krumpft, accroupi au beau milieu du salon, fixe, immobile, une imperfection du bois marquant le plancher devant lui. À ce moment, Quinie entre par la porte d’entrée, glissant furtivement son corps svelte dans l’entrebâillement. Elle est vêtue d’une robe bleue qui s’arrête juste au-dessus de ses deux beaux genoux.

KRUMPFT : Quinie?

QUINIE : Krumpft…

KRUMPFT : Tu… es là…

QUINIE : Oui, Krumpft…

KRUMPFT : Je… t’attendais tu sais…?

QUINIE : Oui, je sais… Je suis allée faire des courses.

KRUMPFT : Où étais-tu?

QUINIE : Je viens de te le dire Krumpft, je suis allée faire des courses.

KRUMPFT : Des courses…?

QUINIE : Oui. Il n’y avait plus d’assouplisseur pour le linge, alors je suis allée en acheter à la pharmacie.

KRUMPFT : Mais moi, je suis resté… seul?

QUINIE : Ah! non Krumpft! Tu ne vas pas recommencer?

KRUMPFT : Mais Quinie… tu m’as laissé… seul?

QUINIE : Je viens de te dire que je suis partie faire une course, ça ne m’a pris que dix minutes. Il n’y avait plus d’assouplisseur pour le linge… tu peux comprendre ça?

KRUMPFT : Oui mais… tu n’étais plus ici… avec moi… J’étais seul et…

QUINIE : Tu vas me rendre folle…

Quinie, qui a pourtant les mains vides, fait mine de se diriger vers la cuisine mais s’arrête brusquement et, faisant demi-tour, revient se placer tout juste en face de Krumpft qui s’est laissé tomber au sol. Il est maintenant couché en position foetale. 

KRUMPFT : Mais tu ne comprends pas! Je t’aime moi… je t’aime…

QUINIE : Krumpft! Ça ne peut plus durer! Tu vas me rendre folle! FOLLE! On a déjà discuté de tout cela. Tu te souviens de ce que je t’ai dit. Je t’ai dit que je t’aimais moi aussi. Tu te souviens?

KRUMPFT : Oui mais… tu n’étais plus là… je ne te voyais plus, je ne te sentais plus, je ne savais plus où tu étais…

QUINIE : Je suis allé faire une course! C’est tout. Il n’y avait plus d’assouplisseur pour le linge. Je lave le linge, tu comprends?

KRUMPFT : …de l’assouplisseur…?

QUINIE : OUI! De l’assouplisseur! Pour le linge!

Krumpft semble sur le point de fondre en larmes, recroquevillé sur lui-même. Quinie le regarde de haut, penchée sur lui.

KRUMPFT : Pourquoi est-ce que tu me cries dessus? Je t’aime moi… je ne crie pas… je t’aime, c’est tout…

QUINIE : Tu m’exaspère Krumpft, tu m’exaspère… Qu’est-ce que je vais faire de toi? Qu’est-ce que je vais faire? Je vais devenir folle…

Elle a adouci le ton. Elle secoue la tête de gauche à droite afin d’exprimer par un geste équivoque ce qu’elle vient de dire. Krumpft a lentement délié ses membres et fait maintenant l’étoile sur le plancher, les yeux fixés sur elle.

QUINIE : J’aimerais que tu saches à quel point je t’aime moi aussi Krumpft. C’est vrai… Mais je ne sais plus quoi faire. Tu me rends la vie impossible, et tu ne t’en rends même pas compte… Tu es là, lamentable, sur le plancher, et moi je te dis que je t’aime. Comment est-ce possible? Pourquoi fais-tu cela? Tu m’enchaînes. Tu m’emprisonnes dans tes « je t’aime ». Tu es lamentable. Et pourquoi est-ce que je t’aime je ne le sais même pas. Ça me dépasse. Il y a quelque chose d’inexplicable. Une force que je ne comprends pas m’assujettit à toi. Tes « je t’aime » sont comme des chaîne invisibles. Et je n’y peux rien. Pourquoi suis-je dans cette situation et toi dans cet état? Tu es apathique, maladif. Et moi je suis là pour toi. Je ne t’abandonne pas même si je fais des courses tu sais. Je reviens toujours vers toi. Toujours… Je t’épaule, te ramasse, prends soin de toi, tu ne peux pas dire le contraire. Oui, parfois je dois sortir, faire des courses, mais je reviens indubitablement à toi, à tes côtés. Je suis toujours à tes côtés. Je suis là et je t’aime moi aussi et même quand je ne suis pas là je t’aime aussi. J’aimerais que tu ailles mieux, que tu te reprennes un peu. Personne ne te fera de mal; je ne te ferai pas de mal, tu dois le savoir. L’amour nous a uni un jour et seul l’amour pourrait nous séparer, tu dois le comprendre. Tout va bien, mais je t’en supplie, cesse de me rendre folle. Laisse-moi un peu respirer, fais-moi confiance. Je suis avec toi et avec personne d’autre. Toi tu m’aimes moi et moi je t’aime toi, est-ce que ça te va? Tu n’as rien d’autre à craindre, personne à craindre. Ressaisis-toi un peu Krumpft, et cesse de te morfondre et de rester là comme une loque amorphe livrée au désespoir. Il n’y a rien de désespérant. Tout est dans ta tête. Tout va bien à l’extérieur de toi, essaie un peu de sortir de ta coquille… ne reste plus emmuré comme ça, je t’en prie… fais un effort.

KRUMPFT : Mais… Quinie…?

QUINIE : Qu’est-ce qu’il y a…?

KRUMPFT : Pourquoi… est-ce… que tu me dis tout ça? Pourquoi… me traites-tu… ainsi?

QUINIE : (…)

Quinie se rend au fond de l’appartement, à droite, dans la salle de lavage, y ramasse un panier à linge bien rempli et repasse devant Krumpft afin de se rendre dans la chambre. Là, elle renverse le panier sur le lit et se met automatiquement à plier le linge. Quelques minutes plus tard, elle chantonne une mélopée tout en s’acquittant de sa tâche avec une sorte d’obsession méticuleuse. Krumpft, lui, s’est remis à genoux, les mains jointes entre ses cuisses, la tête basse.

KRUMPFT : Quinie?

QUINIE : (…) Elle arrête subrepticement son chant et suspend ses gestes. Oui?

KRUMPFT : Non… rien…

Après quelques instants, Quinie se remet à plier le linge mais demeure toutefois muette. (…) Tout ayant été plié soigneusement, elle se dirige ensuite vers le divan et s’y assoit en silence. Krumpft la regarde fixement.

QUINIE : Tu sais, tout à l’heure, quand je suis sortie, j’ai pensé que tu te sentirais mal. Je savais que de partir ne serait-ce que quelques instants te chavirait en quelque sorte, et j’aurais bien pu ne pas aller à cette pharmacie; ce n’est pas quelques feuilles d’assouplisseur qui auraient changé quoi que ce soit à notre vie. Quoiqu’il en soit, ensuite, à bien y réfléchir, je me suis dit qu’en fin de compte, la meilleure chose à faire était de m’absenter quelques instants. Mon absence a provoqué chez toi cette réaction qui à la fois me flatte et me fait peur. Mais, tu sais, cette apathie qui t’afflige, - qui nous afflige, - eh bien, elle va se guérir, j’en suis certaine. Ce n’est qu’un épisode de ta vie; cela va passer, et tu en ressortiras plus fort, meilleur. Je ne sais pas ce qui a bien pu faire naître cet état chez toi mais je suis persuadée que cela va disparaître de la même façon que c’est apparu. Il y a sûrement eu un évènement déclencheur, et je ne sais pas lequel, mais peut-être que de partir comme ça, n’importe quand, pour n’importe quelle raison, cela aura un effet positif sur ta « maladie ». Je ne crois pas que ce soit imaginaire ou inné; quelque chose d’anodin a déclenché une réaction en chaîne dans tes sentiments et a tout déréglé, mais je suis sûre que bientôt tout se rétablira par lui-même. Tout redeviendra normal. Tu seras à nouveau comme tu étais il n’y a pas si longtemps. Un geste, un regard, une parole saura faire le déclic qu’il te faut. Tu comprends ce que je te dis Krumpft?

KRUMPFT : Mais… je t’aime moi… Dit-il en abaissant la tête.

QUINIE : Oui je sais. Je ne suis pas en train de te dire que tu ne m’aimes pas. Écoute… (…) Elle prend une profonde respiration et se couche de tout son long sur le dos, occupant tout le divan avachi sous elle. Peu importe ce qui arrivera, je t’aimerai. Je serai toujours là pour toi. Je te l’ai déjà dit et je te le répète. Je continuerai à te le répéter s’il le faut, mais arrête de croire qu’il soit possible qu’un jour je ne t’aime plus. Nous passons un mauvais moment, mais tout rentrera dans l’ordre j’en suis persuadée. Je suis prête à t’accorder le temps qu’il faut à te guérir, à te débarrasser de cet état d’esprit dans lequel tu te trouves pour je ne sais quelle raison, mais nous réussirons ensemble, je ne te laisserai pas tomber, tu peux en être certain. Dis-le à haute voix, répète-le autant de fois que tu veux afin de t’en convaincre, cela finira bien par te rentrer dans la tête et à chasser toutes ces mauvaises pensées qui t’envahissent. Fais-moi confiance; fais confiance à la vie, à l’amour… Oui, à l’amour… (…) À la vie… (…)

Quinie s’endort. Krumpft fixe ses yeux vagues sur elle, la dévisage tendrement dans ce qui semble être une incompréhension totale de ce qui se passe. On dirait qu’il veut la toucher, la caresser, mais il se retient et demeure comme paralysé, ébaubi. (…) Soudain, on entend frapper à la porte. La porte s’ouvre et Gloc entre, comme fou. 

KRUMPFT : Gloc!

GLOC : Krumpft?

KRUMPFT : Mais…

GLOC : Tu es ici? CHIEN!

Gloc a crié. Quinie se réveille en sursaut, se redresse sur ses bras. Elle aperçoit Gloc sur le pas de la porte, l’air menaçant.

QUINIE : Oui! Il est là!

GLOC : Eh bien! Tu ne dis rien? Tu ne pensais pas me revoir un jour? Hein? Tu te demandes certainement pourquoi je suis là? mais pour elle! L’amour m’a mené ici, bien malgré moi. C’était plus fort que moi. Et c’est encore plus fort que moi!

KRUMPFT : Je… ne comprends… pas…

QUINIE : Mais qui es-tu? Je ne te connais même pas. Krumpft, je te le jure que j’ignore qui il est!

KRUMPFT : Moi je… Je le connais. Et…

Gloc s’avance vers Krumpft et une de ses mains plonge sous ses vêtements.

QUINIE : NON!

KRUMPFT : Reste où tu es… Gloc…

Il sort de sous sa chemise un immense saucisson vin rouge et échalotes et en assène un coup sec sur l’occiput de Krumpft qui s’écroule d’un trait comme une masse morte sous le regard hagard de Quinie bouleversée. Il éclate ensuite d’un rire satanique.


FIN





Le 2 janvier 2021

À Limoilou, Qc.