La
page
blanche

Le dépôt

CABINES

Guillaume Poutrain

Épiphanies

L’art est un laboratoire mental où des forêts

 

De Roumains installent leurs caravanes

 

Afin d’escamoter les 4X4 allemands.

 

En partenariat avec les jumelles d’ARTE

 

Nous observons cette Montagne magique.

 

              ***

 

 

Pourquoi le massif des Tétons attire-t-il tant de Français 

 

Quelle joie particulière peuvent-ils éprouver à dévaler

 

Ses pentes rebondies, ses collines mamelues ?

 

A ces questions les responsables de la station

 

Répondent par un écran total.

 

            ***

 

 

Soirée littérature, quartier nord de Marseille

 

C’est la nuit du passé antérieur (cris d’horreur !!)

 

Ebaubis, décomposés, les accords complexes

 

S’échappent d’un verbe pronominal

 

A la barbe d’un adjectif de couleur.

 

 

              ***

 

 

Ulysse à son petit déjeuner

 

Fatigué d’appeler Pénélope

 

Imagine l’appareil électrique

 

A balancer des toasts

 

Sur la gueule des Troyens.

 

 

             ***

 

  

Technologie ! Technologie !

 

Les yeux noircis par la poussière

 

Dans le cloître du soleil, Tsahal ouvre la porte 

 

Un projectile en forme de crotte de souris

 

Explose le blindage du chef de tribu.

 

 

             ***

 

 

Crédule est la créature confiante

 

Mais redoutable celui qui distribue

 

La terre en guise d’amour

 

Le diable a décidé de le transformer

 

En casque bleu.

 

 

             ***

 

Aimons-les !… Aimons les petits voisins, ces bâtards, nos copains

 

Qui viennent de nous éliminer au football

 

A l’heure des “Après-midi Citoyens”

 

QUAND ON DEVAIT ETRE SEULS SUR LE TERRAIN, hurle l’entraîneur

 

Qui s’en bat les couilles de la République Française.

 

 

             ***

 

 

Je fais de gros rêves qui sentent après leur passage

 

Je souille tout ce qui est à portée de ma conscience

 

Comme je suis seul à nettoyer après

 

On me dit nègre

 

Ou artiste.

 

 

          ***

 

 

Durant l’Occupation

 

On mit au point

 

Le micro-poème

 

A la Libération naquit

 

Le macro-trottoir.

 

 

          ***

 

 

Le poète est comme un joueur de casino il met des pièces dans la machine à sous

 

Met des pièces, met des pièces, il met des pièces dans la machine à sous, met des

            

Pièces, met des pièces, le poète met des pièces dans la machine à sous, il met des

 

Pièces dans la machine à sous, il met des pièces, met des pièces dans la machine

 

Il met des pièces dans la machine à sous avec l’espoir de voir une phrase s’aligner.

 

                       ***

 

 

Quand la réclame parlait en direct à la France

 

Qu’un pâle soleil jaune comme Casanis claquait

 

D’une persienne aux couloirs datés de l’amour

 

La soubrette observait un cuisinier en majesté

 

Gonfler tout doux su’ le cul à madame la baronne.

 

 

 

              ***

 

Grâce à l’avidité de leur comportement

 

Ils se sont unis dans un paradis fiscal

 

Où leur appétit généreux de nouveaux profits

 

Devint promesse de bonheur partagé

 

Qu’ils soient égoïstement heureux. Mazel tov !

 

 

              ***

  

Je porte la jugulaire des eaux courantes du monde

 

Je suis la jeunesse qui déplore les histoires familiales

 

Ma bouche rit tel un ruisseau à l’approche du fleuve

 

Déclare le véritable démocrate,

 

Celui qui ne fait peur à personne.

 

 

              ***

 

J’étais en pleine possession de mon art

 

Lorsque Mozart est arrivé, nous dit Ludivine

 

Bontempi, une compositrice de quatorze ans

 

Aux menstrues impeccables

 

Belle comme une symphonie concertante.

 

                ***

 

Dans un ciel constellé d’automobiles

 

On klaxonne, les jeunes virevoltent

 

Les adultes s’impatientent et les vieux

 

Etourdis, pathétiques, ne pensent qu’à

 

Ecouter France Inter.

 

  

                ***

 

 

Dans l’euphorie des chiffons on a prononcé ton nom


La femme de ménage a soufflé : -“L’Oréal ! L’Oréal !…”


Ma fille a beuglé : -Papa, c’est “L’Oréal !” au téléphone 

 

Bénédicte a ajouté : -Je te passe “L’Oréal !” 


Alors je me suis décidé à prendre l’appel.

 

  

                ***

 

La chasse c’est l’art de l’évitement, constate le gibier émerveillé

 

Par tant de nuages bleutés qui s’invitent entre la poire et le fromage

 

Ne vient-on pas de m’égorger, sanglier vénérable, vous imaginez 

 

Mourir à vingt ans, ça vous confère un air de beauté guerrière

 

Dit le poilu avalant le couteau étoilé – lumineux à la cime du cuir.

 

 

                 ***

 

Une mitraillette postée sur internet les étincelles d’une violence lointaine

 

Enfant poète dessinant l’arborescence du sommeil dans un biceps d’orage

 

Adolescent berné par la réalité, les couleurs incroyables du ciel m’engagent

 

A crever le sac des devinettes comme si la terre aux yeux blêmes de chaleur

 

Répandait son lait de paresse sur les traces masculines d’une ligne de coke.

 

  

 

                 ***

 

“S’il vous plaît, s’il vous plaît mon enfant est malade” 

 

Une mélodie usante glisse parmi la foule impatiente

 

La Polonie cherche une aiguille dans le chapeau

 

De la reine d’Angleterre qui accueille un rayon de soleil

 

En écartant le bracelet électronique de ses chevilles.

 

  

                 ***

 

 

L’instant me rend puissant et malin 

 

Ma chemise s’ouvre toute seule

 

Le vent s’engouffre dans les yeux

 

Du fantôme de mon père

 

Je suis bien.

 

 

                 ***

 

Au parfum de misère qui attend la suite

 

A l’odeur de bois oubliée par la nature

 

Au cortège enflammé devenu citrouille

 

A la bouillie de mots qui sent le papier     

 

Rimbaud songe, sourit, trottine, bondit, chante et danse comme une parfaite idiote.

 

 

 

                 ***

 

Chaque jour tu épouses la Souffrance

 

Pour qu’elle te crache au visage

 

Comme Noé

 

Badigeonnait d’avenir

 

Les flancs de son vaisseau.

 

 

                 ***

 

Nous sommes des créatures égarées pour un temps

 

Qui nous est compté et dont les plus sages espèrent

 

Contre toute logique humaine, le mieux profiter 

 

L’hiver dernier encore nous passions l’été en Bretagne

 

Répond-elle en se fourrant un sèche-cheveux dans la chatte. 

 

 

                 ***

 

Fantasque comme un poète à la fête du livre

 

Il rectifie son nom mal orthographié sur le casier

 

Du gymnase glacial par une dédicace chaleureuse

 

Un smiley d’affection au directeur de la prison

 

Qui n’est pas fortiche en prénoms arabes.

 

   

  

             ***

 

Satisfaction des autres

 

Ravit conscience de soi 

 

Ici prendre c’est donner

 

Déclare le matin joyeux

 

A la radio vietnamienne.

 

          

                 ***

                     

Un rapide regard jeté sur la vitre du métro confesse

 

Ce n’est pas toi que je regarde, c’est ta jeunesse

 

Le silence qui nous sépare se mesure en années

 

Lumière des couloirs, bousculade des secondes

 

Classe du type au bar qui m’attend tranquillement.

 

 

                ***

 

Et puis l’instant où l’on se rencogne au fond du canapé

 

Musique parfaite, repas délicieux, convives adorables

 

Champagne prêt-à-porter de la vie, lucidité gracieuse

 

On admire sa robe estivale en rêvant un art de vivre

 

Familier et déprimant comme un poème de Verlaine.

 

 

                ***

 

La poésie redoute l’après-midi

 

Mina s’endort entre les bras de la lumière

 

Presse-livre de la mémoire dans les baraquements du style

 

Mina, c’est mon chat

 

Ses yeux crevés n’ont d’autre fatigue que ma rime exiguë.

 

 

                ***

 

Nous aurions pu être deux diamants

 

S’enflammant pour l’éternité de la vie

 

Mais nous nous sommes aimés

 

En bloc. Rien à jeter.

 

Chacun s’est taillé.

 

 

 

                 ***

 

Ravi de vous connaître

 

Davantage

 

Enchanté de vous voir disparaître 

 

S’amuse le parisien,

 

Ce magicien des temps modernes.

 

 

                 ***

 

La lingerie de tes yeux bleus sertie de crépuscule

 

Rappelle que c’est bientôt Noël sur la place Rouge

 

D’un côté une vitrine fuselée LVMH haute couture

 

De l’autre la foule moscovite qui prend le métro

 

A peine distraite par la vulgarité du luxe français.

 

 

                 ***

 

 

La Balance danse derrière la douleur

 

Tony et Gino discutent à la verticale

 

La précision neurologique du Verbe

 

Hélas, le plomb brûlant passe seul

 

Et la lune dodeline à travers la tête.

 

         ***

 

 

Ecrire !… Je voudrais épouser le galbe d’une sirène

 

Sentir la satisfaction de me lover au frais

 

Et surfer de concert avec les étoiles

 

Comme un fourbu d’idéal s’assoit

 

Au milieu de la page blanche.

 

 

          ***

 

Le jour trahit le jour

 

L’enfance trahit l’enfance

 

L’amour trahit l’amour

 

Ainsi balance le Verbe

 

A l’audience de la Vie.

 

          ***

 

Les nuages n’en font qu’à leur tête

 

Ils passent et puis disparaissent

 

En restant sur place

 

Pareils à des femmes

 

De petite vertu.



                 ***

 

L’oreille est affamée de rimes

 

L’intelligence réclame du sens

 

Et le sang sa dose de rythme

 

Merveilleux hôpital

 

Que la poésie.

 

                 ***

 

 

Lorsque les caresses domestiques s’épuisent

 

Lorsque l’Allemagne et la France s’imaginent

 

Solidaires aux extrémités pointues de la terre

 

La comédie des amours s’achève, une clope

 

Entre les lèvres : -Tu m’as traité de Versailles ?

 

 

  

         ***

 

Clin d’œil vers les étoiles

 

Poing fort comme l’amour

 

Il en profite d’instinct

 

Seule vers les nuages elle traverse la couette comme

 

Bondit un éclair de violence où l’amour se consume.

 

 

          ***

 

Un vent... Le bruit des bijoux sur le miroir

 

Entretient l’agitation de la pénombre

 

Une porte ! On se presse. Un escalier ?

 

Une porte un escalier, l’opéra est grand

 

Et les toilettes sont au sous-sol, chéri.

 

  

             ***

 

 Si j’aime Offenbach c’est que chez lui

 

Le drame côtoie la légèreté

 

Comme chez tout le monde ?

 

Comme chez tout le monde ?

 

(Le cœur) : Comme chez tout le monde ?

 

 

 

             ***

 

Il déguste ce verre de vin délicieux

 

En plaçant la main sur son ventre

 

Telle une chorégraphe boulimique

 

De Tchaïkovski balance son héro

 

Dans la cuvette du lac des Cygnes.

 

 

             ***

 

Et son cœur qui enfle à l’aune de ses désirs comme on voudrait percer le mystère

 

D’un vin !… Beau projet. On guette une céleste rencontre. La comtesse s’avance

 

Sur le front blanchi de l’amant la mort imprime un costume martial de compagnie

 

Provisoire et douteuse. A l’entrée de l’opéra les ouvreuses, veste noire, jupe noire

 

Chemisier et rouge à lèvres intense avalent en pouffant des comprimés de neige.

 

 

 

             ***

 

Pour les femmes africaines

 

Nous avons aussi : dans le

 

Répertoire de tes caresses

 

J‘écoute la pluie qui danse

 

Sur le nombril du bonheur. 

 

 

 

                   ***

 

 

 

Du Nord au Sud, d’Est en Ouest le poète voudrait voyager au cœur des paysages

 

Faire siennes les plus arides journées, dénuder les fils de la paix indienne, livrer au

 

Vaudou les chaises de l’église qui électrisent la mort près de Varsovie la blonde

 

Condamner les sortilèges africains de l’Amérique en état de gratte-ciel à Jérusalem

 

“C’est éclairé chez les voisins”, dit mon berger allemand en rentrant de promenade. 

 

 

 

          ***

 

Les plus beaux compliments littéraires

 

Tout entiers contenus dans une boîte

 

De mouchoirs en papier virevoltent

 

Imprimés sur chaque feuille –

 

Encore une idée Monoprix.

 

 

            ***

 

 

Quand tu es tout habillée je rêve

 

A la fin de ton corps

 

Où glissent des nuages allongés

 

Sur le drap du ciel

 

Qui s’envole.

 

         ***

 

 

Quand tu es nue

 

Tu marches

 

Sur la pointe des pieds

 

Et la lumière

 

Renverse le silence.

 

 

 

         ***

 

A l’heure où la jeunesse dorée boit le jazz sous les pommiers

 

A l’heure où le soleil s’échappe dans un foutoir d’hémorroïdes

 

Les grosses vaches blondes comme des soles normandes

 

Viennent brouter le premier fil à soie de la rosée nocturne 

 

Epais, odorant et filandreux comme la prose à Maupassant !

 

 

 

          ***

 

 

Les gens s’embrassent lorsque l’avion s’écrase

 

Sans quoi ils se querellent

 

A propos des performances de l’appareil 

 

Et de ce satané “Aimez-vous les uns les autres”

 

Qui ne clignote qu’en cas d’urgence !

 

 

          ***

 

Le poète remonte le temps

 

Avec la grâce rigoureuse

 

De celui qui sait tout

 

Mais n’a encore

 

Rien vu.

 

 

 

        ***

  

Il est d’usage au sommet de l’Etat que la Vérité se promène toute nue

 

Depuis Vincent Auriol les journalistes débattent sous un vieux porche

 

Mitterrand enserre la nuit bleue algérienne d’un poing nonchalant

 

Détrônant les buissons de labradors pesants et fous comme la misère

 

Suspendus à la ceinture vertigineuse de Vercingétorix, notre père à tous.

 

 

 

         ***

 

 

Entre deux conférences, Seiji Fujimori, un japonais de 98 ans

 

Séjourne à l’hôpital d’Hiroshima. Le voici, feuilletant le passé

 

Il parle au soleil noir comme d’autres s’adressent à l’infirmière

 

Qui va nettoyer la plaie. Cotonnade du cul, un doigt de crème

 

A la pointe de l’existence où fleurit le trou du ciel printanier.

 

 

 

         ***

 

 

Il y a de la grandeur dans ce que nous sommes

 

Par intermittence

 

Par fragments

 

Des scories lumineuses

 

Des étincelles d’amour. Des escarbilles de Beauté.

 

 

         ***

 

La tentation est grande de graver l’immensité du vide

 

Sur les lignes prévisibles de la mémoire bienveillante

 

A l’heure où cette sensation devient humaine 

 

Je peux la partager et rafraîchir son essence fugace

 

Lorsque la douleur vient à manquer.

 

 

 

         ***

 

 

Etre le crayon

 

Planté

 

Dans le chignon du poème

 

Comme un poignard

 

Dans le soleil de l’habitude.

 

 

         ***

 

 

Oui ma chérie oui mon amour tu es partie

 

Je t’ai virée de mon cœur et je m’en mords

 

Les artères j’ai du sang plein les yeux. – O

 

Je travaille à un livre qui te rendra justice

 

Fais-moi confiance.

 

 

          ***

 

Gloire à dieu chemin des Poètes ! s’amuse l’Inspiration

 

Toi qui supportes sur ton dos des brouettes de fleurs

 

Fanées, toi qui balances la Beauté par les fenêtres

 

N’oublie pas d’ouvrir les grilles du château au fumier

 

Qui rembourre mes rayonnages de Parole imprévue.

 

                 

 

 

                      EPIPHANIES

 


De Guillaume Poutrain