La
page
blanche

Le dépôt

CABINETS

Fabre Arsène Dulac

Contes

L’habit d’or 

Je venais d’une planète lointaine.  Par tout l’Univers visitant les astéroïdes, sur chaque étoile espérant des merveilles ; guettant des élus sur les lunes, des parfaits aux cratères. Et j’espérais trouver sur la Terre ce but de mon voyage. Il y avait les hommes, aux cœurs fétidant ! Il y avait les bêtes, aux crocs avides ! Il y avait des lotus… et les lotus seuls me parurent honnêtes. Je m’enfonçai alors dans les terres, parmi les peuples... Me disant : ’’L’Univers doit avoir quelque créature savante et bonne, un ange autre que les fleurs.’’ . Les vieux livres de la Terre l’affirmaient, que certains hommes étaient purs, et je voulais croire ces livres. Or le crime m’accueillit partout ! Lésine, lèpre et hybris furent les mieux assidues. Et la championne de ces pestes, la sottise, régnait sans partage sur le reste. Nous désespérions. Mon vaisseau allait cependant, sans faiblir, qui arriva un jour dans un certain pays, chaud et musical, un tendre pays de poésie… où tout était art !  où tout était fier ! Un pays fait du rouge de la passion et de l’or des princes. J’y vis une chose plus belle que mes plus belles espérances, si belle que toute une multitude s’était assemblée pour la voir, folle d’admiration. Un habit d’or enserrant le plus parfait des athlètes, c’était cela… Sur ses joues, roses du même rose que le meilleur des lotus, était l’éclatante innocence de la jeunesse… Et je me dis : ’’Voici l’être d’élection ! ’’. Je le voulus porter à mes galaxies, afin qu’on y vît ses couleurs. Je la voulus toucher et connaitre, cette belle porcelaine mouvante. Cette belle chose qui s’avançait maintenant avec langueur, vers l’encre d’une silhouette. La noire silhouette d’une bête de la Terre : Cornes et muscles, sangs et douleurs… Injustice… et ce que je croyais douceur, ce que nous pensions beauté enfin trouvée, ce que nous crûmes l’unique grâce sur la Terre, l’ultime preuve d’une Providence, le plus charmant des Adonis, jouait maintenant, comme l’ogre qu’il était, avec deux loques d’astrakan : les oreilles de la bête. Il était heureux. Il avait tué.

 

   Ce qu’il coûte de vivre 

Trois lunes après l’avoir commencé, j’ai relu l’un de mes poèmes ; le début négligé d’un de mes poèmes, autre que celui-ci. Or voilà… Je ne sais plus comment devait finir ce début. Que n’a-t-on pas le temps d’oublier après trois lunes ! Trois lunes loin du premier vers, à chercher du pain… à parler au peuple… Trois lunes passées à vivre, sans songer à la vie. Dans ce début, il était question d’une jeune fille. Pleurant sous la pluie… ou ne pleurant pas. Je ne sais plus… D’une vierge se tenant au seuil de ma porte, dans le noir et sous la pluie, et dont je ne pouvais dire si la moiteur de sa figure était l’œuvre de la pluie ou de ses larmes. Je ne le pouvais dire… C’était pourtant mon poème ! Alors que je méditais sur ce mystère, vint le peuple. Qui se mit à me parler de pain, puis à me parler du peuple, puis à me mêler au peuple ! m’exhortant à vivre jusqu’à me distraire de cette énigme, trois lunes durant… Me voici voué à l’ignorance ! Larmes ou pluie ? Pluie ou larmes ? Par la faute du peuple, je ne le saurai jamais plus.

 

La chute d’Adam 

L’homme hantait de vierges contrées, dormait alors le menhir, brut et innocent, nul encore n’avait songé à l’ériger, et, ce priapisme, les terres celtiques l’ignoraient. Ses yeux perçaient de vierges contrées, et, de hutte, nulle-part ! et, de bête attelée, jamais ne voyait-il. La face des eaux, si elle se fronçait, c’est qu’un éphèbe brillant y nageait. L’outrecuidance de la pagaie ne s’était pas encore mêlée au concert du ressac. Le chant du rossignol, le feulement de l’orage, la femme gémissante, seules musiques permises… Qui aurait pu décrire le visage de la laideur ? Joseph Merrick… Baartman… Les hydrocéphales, les albinos et les hirsutes ! On les eût regardés comme des dieux, des esprits de puissance et mystère. Loin était alors l’âge de caricature. L’homme hantait de vierges contrées, la beauté des choses le remplit d’amour ! Il dit : ’’Ma fiancée, la Terre, je la rendrai plus désirable…’’ et, vers la Terre, son amante, il tendit la main. Juste d’une pierre affalée, fit une pierre érigée, et en cela fut charmé ! son cœur fut flatté, il se trouva du génie. Tel est le conte… l’hermétique conte de la beauté ! Les élus en connaissent les mots, une pierre noire me l’a conté… 

Bien désertes les rives de Koussoum* ! plus encore à l’heure vespérale, et ses falaises sont demeure de solitude. Je craignais de les contempler, les falaises de Koussoum, afin que rien ne m’apparût. D’amour je l’ai regardée, la pierre noire, et, d’extase, j’ai crié ! Car… L’ébène du basalte, L’émeraude de l’algue, la pourpre du corail, tout cela est frappant ! Et, d’extase, j’ai crié, devant l’œuvre d’Elohim. Par mon tourment, déchirée, la roche, se fendant sous ma prunelle, chanta :  ’’Que sèche le pigment !  Se taise la harpe ! Brise le marbre, méprise l’airain, fuis le poète qui va par les chemins ! Toute œuvre est un crime !’’. Et la laideur ? Est-ce dans la coiffe du gelada ou le masque du mandrill ? est-ce le désert sa demeure ?  ou les oiseaux qui la sèment au vent ? Mais la laideur est aux mains d’Adamm ! Lorsqu’aux cieux encore fumants de poésie Dieu reposa ses fusains, l’œuvre était achevée ! Nous vînmes alors et, tremblant d’une telle audace, juste d’une pierre affalée, fîmes une pierre érigée …  Une moustache à Mona Lisa !

 

* Koussoum : plage de Dakar

 

La chute d’Ève 

Elles furent jetées sur la Terre, ses courbes enivrantes ! Leurs regards aussi sont néfastes, Pour le savant qui thésaurise. Ils évaporent, ces regards, la sagesse accumulée ! Et d’amour malheureux, rendent insensé. Ô toi ! l’hermétique ! Riche en nombres et lettres, ploie ton genou et baise les leurs ! Elles évaporent, ces rotules, la sagesse accumulée ! Et d’amour malheureux, rendent insensé. Trop douces, hélas ! S’écorchèrent aux rochers les courbes enivrantes. Et, pleurant, elles furent courroucées quand sur Terre on les jeta. Telle la fleur qu’écrase une gazelle, telle une gazelle que presse la meute, telle la meute qu’un fouet harcèle, et comme le fouet que sa propre langue déchire, telle fut leur rage. Et devinrent courbes de labyrinthe les courbes innocentes… Mais la sagesse aime les labyrinthes, les sonde, et de leurs mystères s’abreuve. Ils évaporent, ces mystères, la sagesse accumulée ! et d’amour malheureux, rendent insensé… Landes où se corrompirent les courbes enivrantes ! Landes de malédiction et de sang ! En guirlandes y passent des chairs hébétées, le paon qui s’y attarde devient Léviathan, de moelle se repait la colombe qui s’y perche ! Et voici perché, pour toujours, à leurs courbes, mon esprit. Elles évaporent, ces courbes, la sagesse accumulée ! Et d’amour malheureux, rendent insensé…