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CAGIBIS

PLACE DES CAGIBIS

Jean de La Ville de Mirmont - Manuscrit - Colloque sur la Transprose



COLLOQUE SUR LA TRANSPROSE



Introduction de Pierre Lamarque



Je suis favorable à la révision, à la réflexion sur la nature du vers et sur les relations entre vers et prose …

L’expérience m’a appris sur la façon dont les poètes construisent leurs textes…il construisent leurs textes sur l’idée que le vers est plus « poétique » que la prose. D’où vient ce préjugé ? De leur éducation culturelle, du poids des traditions, du besoin de faire comme les autres…en fait, historiquement, autant dans l’histoire générale de la poésie que dans l’histoire individuelle du poète, l’animal humain a appris a composer des vers, des groupes de mots, et à les harmoniser dans un ensemble de vers. Simplement, ce que je veux dire c’est que la moitié des gens qui font de cette manière, suivent cette recette, pourraient, s’ils avaient la conscience de ça, à la fin de leur construction de poème, enlever la versification car la versification en elle-même peut - j’en suis convaincu - disparaître dans une forme en prose qui devient tout de suite plus compréhensible parce que la prose est la façon naturelle de s’exprimer, la prose c’est la parole. 


Autre objection vraiment très importante à mes yeux, c’est que beaucoup s’imaginent que la forme visuelle d’un poème couché sur le papier a de l’importance. Il faut comprendre que la forme graphique c’est juste la forme imposée à la lecture. (Je ne parle pas des cas spéciaux, comme les Calligrammes). La lecture c’est un processus auditif, ce n’est pas un processus visuel : sur la page sont inscrits seulement des signes comme sont inscrites des notes sur une partition. La lecture c’est l’audition (par une sorte de voix intérieure) des signes transformés en sons, par la voix intérieure qui, entendue, fait sens. 


L‘objet esthétique ce n’est pas, sauf dans la poésie spatiale de Pierre et Ilse Garnier, l’objet visuel de signes présentés sur la page dans un certain ordre. L’objet esthétique c’est la pensée exprimée par la parole entendue et non pas vue en signes sur le papier, l’objet esthétique c’est la parole entendue dans sa nudité par l’intermédiaire de la voix. 


Qu'est-ce que la Transprose ? un équivalent de remix ou remixage.


Moi fanatique ?… un fanatique est quelqu'un qui ne veut pas changer d'avis et qui ne veut pas changer de sujet  « Il lui manque cette pointe de diamant, le doute, qui creuse toujours. » (Alain)




Patrick Modolo :


Qu'est-ce que la Transprose ?


objectif : comment apprendre autrement un texte poétique en vers rimés?


Théorie élaborée par Pierre Lamarque, poète bordelais, directeur de la revue de Poésie La Page Blanche, la « Transprose » consiste à retravailler la disposition "classique" des vers sur la page d'un poème : on passe d'une versification à un poème en prose. La mise en page est donc chamboulée. Ainsi, on accorde moins d'importance aux rimes (qui deviennent plus des assonances et des allitérations) mais plus au rythme propre au poème. Par convention, on met quelques espaces après le mot qui contient la rime.



Ex : "Je suis né dans un port" de Jean de la Ville de Mirmont


Je suis né dans un port, et depuis mon enfante   j'ai vu passer par là des pays bien divers    attentif à la brise, et toujours en partance     mon coeur n'a jamais pris le chemin de la mer."


( strophe 1 du poème)




Dans la Transprose, je me suis demandé si on enlevait la ponctuation, les majuscules de début de vers, etc! Bref, je tâtonne mais essaie!


Pierre Lamarque :


Le moins possible de majuscules et de ponctuation, devenus inutiles. C’est certain que quand on est en face d’une poésie qui se présente en vers avec un retour à la ligne continuel commençant chaque fois par une majuscule on peut supprimer beaucoup de majuscules si on passe le texte en prose « aérée », autrement dit en Transprose, néologisme utile et porteur de sens. Quand il s’agit de vers libres mais sans raison valable de faire une découpe en vers - découpe en vers qui selon Apollinaire est le vrai mode de ponctuation, je pense qu'il ne faut surtout pas perturber la lecture d’un texte avec des artefacts inutiles et des audaces sans risque. Ce qui compte c’est la réception du texte et l’anticipation de la réception par celui qui écrit. Celui qui écrit, à moins d’être autistique, n’est pas seul dans son monde, il doit s'efforcer d'être lisible, sinon compréhensible. Pour résumer, les ponctuation qui sont intérieures et nécessaires aux anciens vers subsistent dans la Transprose mais les ponctuations de fin de vers disparaissent quand elles peuvent être remplacées par des espaces entre les vers. Les majuscule disparaissent aussi pour la même raison.


Cela peut choquer certains qu’on ose toucher à la structure d’un poème… comme si un poème était quelque chose de visuel, alors que la lecture est un processus auditif : on entend, on croit voir on ne voit rien dans le noir des signes sur la page blanche, on écoute, on ne regarde pas un poème…. Par contre quand on lit un poème il faut pouvoir lire de façon fluide et non de façon hachée... La forme visuelle s’efface dans la forme auditive… Un aveugle ne perd rien du discours, de la pensée.

Même un sourd entend ce qu’il lit…





L’Horizon chimérique


Je suis né dans un port et depuis mon enfance j’ai vu passer par là des pays bien divers. Attentif à la brise et toujours en partance mon coeur n’a jamais pris le chemin de la mer. Je connais tous les noms des agrès et des mâts, la nostalgie et les jurons des capitaines, le tonnage et le fret des vaisseaux qui reviennent et le sort des vaisseaux qui ne reviendront pas. Je présume le temps qu’il fera dès l’aurore, la vitesse » du vent et l’orage certain,  car mon âme est un peu celle des sémaphores , des balises leurs soeurs, et des phares éteints. Les ports ont un parfum dangereux pour les hommes et si mon coeur est faible et las devant l’effort, s'il préfère dormir dans de lointains arômes, mon Dieu, vous le vouliez, je suis né dans un port.


Jean de la Ville de Mirmont





Les mots font des phrases et les paroles sont faites de phrases. Je penche pour le rétablissement de la conscience de phrase et par conséquent je milite pour la prose qui elle même est faite de phrases. Je veux enlever les ornement baroques de la versification et lancer tout droit - sans contorsions - le sens et les lignes de mots qui

sont chargées de le porter. La beauté n’est pas dans la disposition des mots, elle est dans les mots. Prose et poésie même combat. Je suis pour l’édition en prose des poésies anciennes.




Le 11 mai 2022





Le 11 mai 2022 à 22:48, Patrick Modolo <patrick_modolo@hotmail.com> a écrit :



Patrick - J’aime bien aussi le terme de « transprose » né de nos discussions. J’ai l’impression que nous sommes en train d’élaborer une nouvelle forme poétique peut-être bien! Stimulant!!



Pierre - Oui nous sommes peut-être en train d’élaborer une nouvelle forme poétique … j’avais écrit là dessus , j’en avais parlé à Matthieu et je crois même qu’il se trouve quelque part dans le Dépôt un mini-manifeste*** où j’en parle et pour le reste j’ai tout effacé parce que mes idées n’étaient pas au point, mais par exemple avec la discussion que nous avons et la trouvaille de ce mot « transprose » c’est un pas en avant puisque la transprose c’est le nom de la théorie qui donne les bonnes raisons de passer la poésie ancienne à la moulinette de la prose d’abord dans un essai des Cahiers de Lpb, et ensuite d’essayer d'envahir les manuels scolaires avec la transprose issue de la méthode "Les Marquises », c’est comme ça que j’avais qualifié la méthode qui consiste à aligner les vers et les maintenir séparés par cinq ou six espaces ! un projet fou qui me convient très bien.


Patrick - Pour ma part, ce qui m’est très important, c’est la spatialisation des poèmes, leur mise en page, la façon d’agencer les vers sur la page blanche. 



Pierre - pour moi la rime est une invention toute naturelle quand on invente une chanson sur le bord d'un chemin en marchant…mais de là à ce que la sévérité de la rime occupe des siècles de poésie je dis non ! Cela suffit !  Laissons la rime au passé de notre civilisation et ne l’utilisons plus qu’exceptionnellement.


Réfléchissons un peu à la question de savoir quelle a été l’utilité de la rime et parallèlement à cette question quelle a été l’utilité du rythme dans la poésie ? L’utilité de la rime et du rythme, l’utilité des contraintes en général c’est de permettre une diffraction de la lumière de la pensée. Quand on a compris l’importance de la contrainte dans la poésie on ne s’est plus contenté de la rime et chacun s’est progressivement approprié la contrainte, chacun à sa façon, chacun ayant inventé sa propre contrainte pour permettre la diffraction de la lumière de la pensée. Le vers est pour moi le fondement de tout. Le vers contient la pensée diffractée comme de la lumière à travers un prisme.



Patrick - Et dernier intérêt, écrire un poème qui « ne rime à rien », un peu à la manière de l’oulipo, intitulé « Quatorze triomphes belges »...titre qui réunit si je ne me trompe pas, les trois seuls mots qui ne riment avec aucun autre mot de langue française. Pour l’instant, je m’en suis arrêté au titre ;-)


Patrick - Je te fais passer également quelques petites pépites! Toutes tirées de « Jean de La Ville de Mirmont, Œuvres complètes » de Suffran, aux éditions Champ Vallon (1992). À savoir :

- Une reproduction de l’édition originale de « Jean Dézert » , tirée à quelque 300 exemplaires, et pratiquement introuvable maintenant ( Thierry, de Finitude, s’est basé sur une réédition vieillotte pour sa future œuvre illustrée). 

- Un portrait peu connu de La Ville, qui fait plus penser à Jean Dézert, avec cette position assise nonchalante...

- Le manuscrit du fameux poème V « Vaisseaux, nous vous aurons aimés en pure perte! » ainsi que le texte dactylographié ( désolé, photo de moindre qualité mais je n’arrive pas à avoir mieux!).



*** MANIFESTE POUR LA PAGE #1    L’arrangement classique en vers libres doit être remis en question      Le poème comme des phrases ou des morceaux de phrases séparés par des espaces plutôt que des sauts de ligne     quelque chose entre l’arrangement de prose      et l’arrangement de vers      Je pense avoir découvert un nouvel arrangement pour la poésie      qui ne soit ni prose ni vers     Une prose avec des espaces dans la prose correspondant aux souffle au rythme et à l’intonation que veut donner par écrit      signifier la parole.



Air :



Le 21 mai 2022 à 00:14, air2air@tutanota.com a écrit :.


LA POESIE M’A SAUVÉ


Jusqu’à maintenant

la poésie m’a sauvé

Mais je comprends

qu’elle puisse se lasser

des appels au secours

même de ses fidèles serviteurs


Abdellatif Laâbi, Presque riens


***


PRIÈRE 


Pourvu

qu’un enfant croise ton chemin

et te gratifie

d’un sourire entendu

Qu’une femme

insconsciente de sa splendeur

t’initie

en passant

à la poésie de son parfum

Qu’un ami

mort il y a des années

surgisse au coin de la rue

et vienne se jeter dans tes bras

Qu’un oiseau

d’une espèce disparue

se pose sur le barreau de ta fenêtre

et se mette à parler

comme dans les fables apprises à l’école

Que le jasmin

qui t’a donnée des inquétudes

au cours de l’hiver

fasse ne serait-ce qu’une fleur

ce matin

Pourvu

qu’aucun catastrophe n’intervienne

entre le début de cette rêverie

et la fin

vers laquelle elle s’achemine

et tu auras remporté

sur ta vie en sursis

une petite victoire


Abdellatif Laâbi, Presque riens




Pierre Lamarque :


Bonjour Air,


Je lis les poèmes de cet auteur, que tu m’as montrés ci-dessus, et leur trouve une teneur et un sens au fond assez banals. Mais cela est bien dit.

Il y a des textes de Laâbi beaucoup plus fort dans son livre "L'arbre à poèmes" édité chez Poésie/Gallimard.


Je ne suis pas emballé par la présentation sur la page de ces deux textes qui à mon avis sont de la prose déguisée en vers.


Dans ce cas, je suis contre la disposition de la prose en vers et pour la disposition des vers en prose. Je pense que la présentation sur la page des textes devrait être différente de ces vers en cascade, autant d’un point de vue esthétique selon mon goût que d’un point de vue fonctionnel : l’apport de la prose versifiée artificiellement me parait nul et même me parait nuire à la lecture à cause de ces décrochages perpétuels dans des phrases rythmées d’elles même qui n’ont aucun besoin d’un rythme surajouté comme un artéfact inutile, ni de respirations imposées sans aucun sens. Des artefacts qui ralentissent la lecture et entravent la cohérence de la pensée.


Bien souvent quand nous recevons de tels textes j’écris à leur auteur pour lui demander s’il serait d’accord pour un changement de disposition de son texte en prose. Parfois je me fais rembarrer parfois c’est accepté.

La place que nous laisse la contrainte d’une revue en 32 pages maximum a été à l’origine de mes réflexions. La disposition en vers est chronophage pour le lecteur et spatiophage pour l'éditeur !


 Depuis des mois j’essaie de bâtir une théorie sur ces questions d'optimisation de la lecture, et suis en discussion avec deux amis , Matthieu Lorin et Patrick Modolo, et maintenant toi.


Pour réhabiliter la poésie en vers rimés qui aujourd’hui est passée de mode, nous est venue, à Patrick et moi, l’idée d’une prose contenant quelques espaces entre les anciens vers pour respecter les vers initiaux, pour respecter le rythme donné par les vers initiaux, opération que Patrick a appelée la Transprose, Je mets une majuscule à ces néologismes pour signifier que ce sont des néologismes porteurs d'un concept.


Nous avons commencé à bâtir une théorie que nous écrivons ici en plein air, place des Cagibis. 



LA POESIE M’A SAUVÉ


Jusqu’à maintenant la poésie m’a sauvé mais je comprends qu’elle puisse se lasser des appels au secours même de ses fidèles serviteurs.




PRIÈRE 


Pourvu qu’un enfant croise ton chemin et te gratifie d’un sourire entendu, qu’une femme inconsciente de sa splendeur t’initie en passant à la poésie de son parfum, qu’un ami mort il y a des années surgisse au coin de la rue et vienne se jeter dans tes bras,

qu’un oiseau d’une espèce disparue se pose sur le barreau de ta fenêtre et se mette à parler comme dans les fables apprises à l’école,

que le jasmin qui t’a donnée des inquiétudes au cours de l’hiver fasse ne serait-ce qu’une fleur ce matin, pourvu qu’aucune catastrophe n’intervienne entre le début de cette rêverie et la fin vers laquelle elle s’achemine et tu auras remporté sur ta vie en sursis une petite victoire;


Abdellatif Laâbi - version transprosée



Dans le cas de ces textes en vers libres non rimés on peut passer à une prose simple classique, sans espacement entre les anciens vers. L'espacement entre les vers s'impose quand les anciens vers, rimés ou pas, ont besoin d'une respiration entre eux.



Joelle Pastry :



HARANGUE


Mesdames et messieurs, je m’adresse à qui veut bien écouter ma harangue. Je viens de faire une découverte surprenante.

Surprenante, une découverte est souvent le fruit d'une recherche

longtemps menée à propos de ce genre de détails qui ne sautent pas aux yeux si l’on ne s’approche pas au plus près.


En lisant le premier poème de Abdellatif Laâbi de son recueil

L’arbre à poèmes édité chez Poésie Gallimard, j’ai observé un détail

dans la mise en page du poème qui me parait très important à comprendre, analyser, commenter, critiquer, afin de faire une proposition de reconstruction de sa poésie à l'auteur Abdellatif Laâbi. Je sais par expérience comme il est périlleux de proposer une modification de sa propre forme poétique à un poète. 


Combien il peut être choqué, contrarié.


Tant pis je tente le coup.


D’un côté je vais vous montrer le texte, un morceau du poème - mais tout le poème serait à corriger de la même façon - tel qu’il est imprimé dans le livre, de l’autre je vous montre une proposition du texte tel qu’il est corrigé par mes soins attentifs.


 Ce que je souhaite c’est que la différence entre les deux façons de disposer les mots sur la page saute aux yeux et que ma proposition formelle soit reconnue comme non seulement acceptable mais en progrès sur l'original.

Ce que je veux seulement c’est rendre à la Poésie ce qui appartient à la Poésie. Oui, je veux que la Poésie soit faite par tous. Le poème imprimé échappe à son auteur, il est dans le domaine public, il peut être

proposé sous d’autres formes, rien ne l’interdit (sauf la loi, mais la loi, qu’est-ce que la loi ?). Le poème publié n’appartient plus à son auteur, ses paroles se sont envolées, les oiseaux les chantent ....



*



Personne ne parlera 

dans la langue archaïque de l’âme

avec cette musique de coeur qu’on écorche

et ce murmure de larmes fendant la pierre

Avec ces mots taillés dans les racines

et le bec recourbé de l'aigle

Avec le tonnerre qui ricane

le feu qu’on avale et recrache

Avec la panique 

et la promesse des sept fléaux

Avec l’étoile qui apparaît 

et le délire qui fait sens

Avec la horde en prière

et les tyrans qui meurent

d’un étrange mal de tête

Mais où sont les prophètes d’antan ?



*





Personne ne parlera dans la langue archaïque de l’âme

avec cette musique de coeur qu’on écorche et ce murmure de larmes fendant la pierre.

Avec ces mots taillés dans les racines et le bec recourbé de l'aigle

Avec le tonnerre qui ricane le feu qu’on avale et recrache

Avec la panique et la promesse des sept fléaux

Avec l’étoile qui apparaît et le délire qui fait sens

Avec la horde en prière et les tyrans qui meurent d’un étrange mal de tête

Mais où sont les prophètes d’antan ?



La Transprose est une transformation en prose d'un poème en vers, mais la Transpose est aussi une transformation de faux vers en vrais vers (voir plus bas l'explication "faux vers - vrais vers")







Pierre Lamarque :


Pour des raisons de place dans l’espace étroit de la revue Lpb, aussi pour une raison esthétique, je tiens à insuffler, sauf opposition de l’auteur, dans la revue Lpb une disposition du texte comme ci-dessous (je n’aime pas les présentation en cascades de morceaux de phrases, pour une question pratique de place, et autant esthétique que logique, une question de lisibilité), je propose donc, au niveau de la revue et non au niveau du Dépôt, cette présentation du texte PRÉDICTIONS ci-dessous dans la note de Air que nous placerons dans la rubrique "Mission traduction" du n° 61.


J’ai déjà proposé cette disposition mainte fois à divers auteurs dans la revue Lpb et elle a pour le moment été la plupart du temps acceptée…

Mais c’est l’auteur qui décide.


De plus, chaque fois que nous citons un texte et de façon à éviter des histoires de droits d’auteur, nous ne reproduisons pas l’exacte disposition du texte mais sa présentation sous forme de citation, d’où la présentation en lignes séparées par des /, comme c'est la coutume. Nous avons le droit de faire des citations mais nous n’avons pas le droit d’en faire plus.



PÉDICTIONS


En visitant la forêt,/ un endroit calme / bordé de mélèzes anciens, / mon frère a parlé avec l'Être invisible. / Il connaissait la destinée / entière de son peuple / et ce fardeau secret / laissait sans repos / son âme omniprésente./ Il lui a parlé des gens / qu'il faudrait prévenir / et pour qui viendra le tour / de baisser la tête / et verser le sang d’innocents./

Leur chemin sera pénible: / en pleine force de l’âge / quitter le monde, cette lumière, / arroser le sol de sang / et oublier la maison natale. /

Il la voit, la horde / plus effrayante que l'ancien maître, / défiler de nouveau / en hurlant des chants / parsemés d'étoiles rouges. / Il la voit, cette foule, / devant les portes grandes ouvertes, / puisant l'eau brûlante / sans même aller chasser: / elle a oublié ses enfants.



Chanson de mon frère, Heinrich Werner, 1999

Traduction du Ket via le russe par Air 



Joelle Pastry :



CONTRE LE BAROQUE DU FAUX-VERS



Il est temps de passer à l'offensive, la supercherie n'a que trop duré !

Nous observons que depuis des années et des années toute un pan du mur des poètes est occupé par des textes présentés en faux vers. Le faux vers est le résultat du débitage d'une prose en tronçons. On installe des éléments d'une phrase les uns au-dessous des autres en considérant que ce sont des vers. C'est un procédé tout à fait mauvais qui coupe aussi la lecture en petits bouts empilés les uns sur les autres. Cela ralentit et rend plus compliquée la lecture sans rien apporter de positif en échange. Non ! Non ! Non ! le faux vers n'a pas droit de cité en Poésie ! C'est une absurde contre-nature . Un retour à la stupidité baroque !


J.P.




Jean-Claude Bouchard :


Poème présenté pour démontrer qu'il existe une alternative aux vers en cascade, leur transposition en prose :


16/04/2021


Beat Crazy une vielle guitare à l’appui. les cheveux longs en mode pacha . ça ne veut rien dire tout ça ! au bip sonore le train démarre genre to free . une pierre à l’édifice face arrière.un avant en ballotage. gare de Lyon je traverse le pont pour la rive gauche. un chaperon rouge trop gros à son goût le loup ne sachant si ça se dit. en parallèle le métro crissant. on bascule dans la gamme du trafic réduit côté ouest.

l’amoureux à la gâchette facile vous êtes d’accord cochez 1 pour le désaccord ça sera le 2 le 3 étant privilégié pour les indécis à découper suivant les pointillés. Austerlitz Invalide le Napoléon toujours apprécié. prochain train dans une minute.

je referme le carnet ? Que dire ? À cet instant je danse déjà sur les bancs.

un vélo-cyclopédiste.  une fatma de noir vêtue. le masque bleu la bouteille de champagne à terre. St Michel correspondance ligne 4 et B. une bourgeoise en mal de partenaire. sur la route du bleu blanc rouge les drapeaux flottants. les cathos revanchards. un label 5 à l’abandon.  un musée d’Orsay bien seul.


Peut-être content  à l’écoute d’un vieux Dylan j’abandonne l’appareil photo.


Un jeune homme le pantalon qui scintille sur le noir.



À l’Histoire naturelle pour Vitry. en passant par Bibliothèque ça monte quand même largement.  mixé pareil en bord de Seine jusqu’au bout. ce mec me faisant de l’effet.





Samedi 4 Juin


Dialogue entre Marc Bedjai et Pierre Lamarque


Le 4 juin 2022 à 18:19, Marc Bedjai a écrit :

Pierre, j'ai du mal à te suivre. Tu fais l'apologie du sonnet asefrou !


Je n’aime pas tout du sonnet asefrou, son contenu oui mais pas sa forme 19 ème siècle, que je trouve historique : aujourd’hui on ne peut plus écrire des sonnets asefrou ni des sonnets français, ni des vers Baudelairiens, aujourd’hui on n'écrira plus des sonnets, aujourd’hui - mais c’est mon point de vue, mon idée, on revient à l’écriture des versets… les versets sont composés de vers qui sont en vérité de courtes phrases. Le vers pour moi c’est une courte phrase, pas autre chose qu’une courte phrase. Une phrase c’est un ensemble autarcique d’éléments qui se suffit à lui-même pour exister, pour signifier. Pas du tout comme les faux vers qui sont des phrases débitées en morceaux…Une véritable arnaque poétique... Donc pour moi -mais c’est mon point de vue seulement - je ne cherche pas à convaincre, je cherche à exprimer ma voix, je cherche à faire respecter ma voix, mon opinion qui vaut la peine d’exister autant que d’autres opposées comme l’est ta propre opinion, je cherche à faire entendre ma voix, pour moi il existe deux formes de poésie aujourd’hui et de tout temps, la forme en vers, qui courte s’appellera la forme verset, et la forme en prose…tout le reste n’est que littérature hésitante, littérature qui ne facilite pas la lecture et littérature qui tient beaucoup de gens éloignés de la poésie pour cette raison précisément ...



et tu te lances aussitôt dans ce que tu appelles la "casse" des textes que je te soumets ! 



Oui, le contenu de ta pensée poétique n’a pas changé, il a été juste mis en lumière grâce à la « casse »…alias la « transprose »… la transposition en prose ou en vers plus longs, en vrais vers qui sont vrais parce qu’ils sont des petites unités de signification semblables à des phrases.



Comme nos conceptions de la poésie sont dans des galaxies à des années lumière les unes des autres, à quoi bon t'interroger sur mon parcours. 



À quoi bon ? Parce qu’aujourd’hui avec le télescope Hubble et à la colorisation d'images qui ont mis des années lumières à nous parvenir de ce robot très perfectionné et très sophistiqué on a découvert dans le ciel des merveilles de la nature qui nous étaient jusque là inaccessibles …il me semble que tu cherches à te protéger en ne me parlant pas de toi…


https://www.scientificamerican.com/gallery/a-rose-is-agalaxy-collision-hubble-sends-the-people-of-earth-a-flower-on-its-21st-anniversary/



Je remarque d'ailleurs que tu te focalises sur le problème de la versification par toi anathématisée, 


Encore une fois je n’anathématise que les faux vers qu’on appelle vers libres et qui sont souvent des syntagmes… le poète croyant bien faire détache un mot, ou deux, ou trois et en fait un vers… ça me semble d'un ridicule théâtral...


versification qui évidement de façon académique, ne fera jamais un poème, et que tu ne te penches pas sur le sens chevauchant la musique du vers dans une harmonie recherchée.



Les petites phrases que constituent les vrais vers selon moi, qui peuvent être très courtes, qui peuvent n’être que des suggestions de phrases, 

contiennent tout ce qui fait la poésie - sens, musique, harmonie, etc...



Patrick Modolo


Pour un nouvel art poétique


à pierre lamarque, 

à matthieu lorin,

grands transprosateurs.



Et je me prends à écrire de la transprose. comme on prendrait le transsibérien. et mes vers se heurtent. au chaos des chemins. non ferrés. 

voyage vers un futur lointain. un seul présent composé. de doutes et d’essais. incertain du destin. seul compte le trajet.  une autre voie se trace. une troisième quatrième. voie sacrée. ni vers ni prose. ni verset mais bien les deux les trois brassés embrassés. ami voyageur. te voici embarqué. par le rythme de cet entrain qui. va te secouer. tu es. libre. libre de rester. pour découvrir. ces contrées cachées. tu es. libre de partir t'y cacher. tu es. libre de fuir. tu es. libre de réaliser. tu es libre de te réaliser. à bas le vers à bas la rime. la place est désormais. aux autres sonorités mises toutes en ligne. il faut rénover. dépoussiérer. il faut innover. créer autrement. recréer. sans tomber dans la facilité pour découvrir. une autre spatialité. le vers. cette tradition. est une forme enchaînée. concaténée. dépravée. usagée. et usée. libérons andromède de ce rocher. essayons. essayons. rome en une journée. ne s'est pas créée.  et j'écris en transprose comme apollinaire. écrivait en vers. libre de sa pensée. tout révolutionnaire a d'abord tenté.

nul point à la ligne. et des mots espacés. syntaxe linéaire mais brisée. syntagmes démembrés. et. ce corps autrement. se dessine.   

sur cette page blanche. de papier. de l'espace des espaces pour tout. aérer. mais une ligne. directrice de la pensée. ligne de force. épurée.

le texte défile. les mots ne se défilent pas. j'ai disloqué à nouveau ce grand niais d’alexandrin. comme hugo et aragon par le passé. mais un poème en naît. et la forme. au fond. se trouve bien. changée. mais le fond. de la forme. comment les distinguer. si le vers libre. se libère. la prose aussi doit. se libérer. et la transprose doit. les y aider. gardons le rythme. effréné. gardons les assonances et leurs musicalités. gardons allitérations et figures de style défigurées. il n'y a rien d’autre. à faire. il faut. tout changer. retrouvons par l'écrit cette oralité. gageons. gageons. gagnons en liberté. versons dans l’art. différent du verset. transposons. transposez. tranprosition enclenchée. transprosons transprosez. te voici libéré. c'est bien cela qui t’intéresse.le cheminement. différent. de la pensée. ami voyageur. ose. et. transprose. transprosons. transprosez. et si ami tu veux écrire un vers. écris. mais écris par choix et non par convention toute trouvée.  écrits versifiés. écrits choisis. gageons la liberté. gagnons en liberté. gagnons cette liberté. gagnons tous en liberté. transprose !



Pierre Lamarque


Il existe deux variantes de transprose : la variante ponctuée et la variante aérée.


J’ai l’impression d’avancer avec cette idée d’espacement de la prose soit par des espaces soit par des points, au goût de chacun… chaque fois que nous recevons des textes en escalier qui ne justifient pas une mise en page en escalier "has been", je proposerai à l’auteur une transprose pour Lpb avec des points ou des espaces …



AIR


Je réfléchis en ce moment au moyen d'associer Abdellatif Laâbi à la question de la transprose. Une sorte d'exercice comparatif de trois versions (l'originale, la transprose au couteau et une sorte de transprose douce) en demandant à l'auteur ses impressions sur chacune de ces "traductions". 

Comme pour une traduction classique, cela permettrait d'aller en profondeur du texte pour rester fidèle aux intentions de l'auteur, et comme pour une traduction on en ressortirait avec un sentiment de familiarité renforcé.

 Je trouve que les textes de Laâbi se prêtent bien à cet exercice, et je pense que leur versification cache plusieurs niveaux de lecture que la transprose pourrait mettre en lumière. 

 S'agissant de l'intérêt de l'auteur pour cette expérience, cela reviendrait à lui demander son avis sur une traduction de son texte d'une langue à une autre (la même en l'occurrence).



PIERRE LAMARQUE


Ton intérêt pour la transpose m’intéresse Rémi… il confirme que Patrick Modolo a raison dans son « nouvel art poétique ». Je suis convaincu que rétablir un ordre logique, linéaire, avec ponctuation ou espaces, sans majuscules, dans l’énoncé d’un texte, apporte une nouvelle lecture au texte par la fluidité rendue possible ainsi.



AIR

(Rémi Drobycheff)



exercice de transpose

 

 

  Née dans l’esprit d’un des fondateurs de la revue La Page Blanche pour répondre en premier lieu à une contrainte de place au sein de la revue, la transpose est d’abord une traduction spatiale du poème, répondant à la parution croissante de poèmes en prose découpées en vers. Il s’agit en premier lieu d’abolir le retour à la ligne systématique et d’insérer de l’espace entre les vers originaux afin de garantir l’unité d’énonciation du vers transprosé ainsi formé.

 

  Comme pour toute traduction, la sensibilité du traducteur joue un rôle non négligeable dans la réussite du procédé, pour savoir où le retour à la ligne s’impose et ne pas trahir la pulsation du poème original par exemple. À mesure qu’elle est utilisée et améliorée (taille des espaces, saut de ligne, choix de ponctuation), la transprose s’émancipe de sa contrainte première (la place) pour s’imposer comme un procédé stylistique permettant d’améliorer la cohérence poétique d’un texte, d’où l’idée de passer certains grands textes contemporains à la transprose pour comparer les effets obtenus, et interroger l’auteur sur son sentiment après la traduction spatiale de certains de ses poèmes.

 



Pierre Lamarque


A S.D.


Bonjour Sandrine,


J’espère que tu ne seras pas surprise pas si je tutoie dès maintenant, car c’est une habitude à Lpb…


Notre jury de cinq membres a sélectionné ton texte Regard D’EHPAD pour un prochain numéro de Lpb 

et quand il paraitra nous te préviendrons. Nous avons présenté sur la page le texte à notre façon si cela te convient…


En effet nous pensons que autant la rime est obsolète, autant le rythme donné au texte par un escalier de vers courts est dangereux si on rate une marche et nuisible pour les yeux. La lecture nécessite les meilleurs conditions de confort possible comme tu le verras dans le fichier joint.


Nous t’invitons à nous rejoindre, comme c’est la coutume chaque fois que des poètes paraissent dans la revue Lpb.

Nous avons créé un Dépôt https://lapageblanche.com/le-depot il y a plus d’un an dans lequel chaque auteur invité à une chambre à soi, administrée par l’auteur grâce à une clef fournie par Mickaël notre réalisateur.


Pour ta page personnelle si tu en acceptes une, sans contrepartie sauf peut-être proposer d’écrire un jour une note pour la revue Lpb, éventuellement participer à différentes rubriques du Dépôt si le coeur t’en dit, éventuellement proposer des poésies pour Lpb… tout à Lpb est éventuel …


Si tu acceptes une place parmi nous, nous serons 46. Il suffit de m’envoyer éventuellement une photo, une courte présentation et tes réponses au questionnaire joint.


Dans le prochain numéro d’été paraitra une suite d’articles sur la « Transprose » qui explique en détail cette démarche poétique qui consiste à transposer des morceaux de phrase disposés en échelle sur la page blanche en une prose aérée comme des nuages sur la page. Il existe deux sortes de transprose, au choix, la première avec cinq espaces entre chaque vers et une autre avec un point séparant deux vers, et pas de majuscule dans les deux cas.


amitiés

Pierre



 


Regard D’EHPAD


 


assise derrière la fenêtre elle attend    un moineau picore les dernières miettes de son déjeuner     elle lui sourit    les jours ne comptent plus les nuits ne sont plus nuits     le silence hurle à ses oreilles sourdes  elle attend


d’en bas de la fenêtre je te vois     tu es toujours aussi belle Grand-mère     ton sourire ricoche à mes pupilles et j’envoie valser ma main jusqu’à toi



le désir de te serrer dans mes bras     de caresser ton visage     un rêve  une illusion     bientôt      je te le promets.



 

 Sandrine Daraut