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Calique Dartiguelongue - collaboratrice de la revue LPB

Poèmes

Poèmes

« l’esprit du débutant contient beaucoup de possibilités,

              mais celui de l’expert en contient peu »

                                Shunryu Suzuki



CE QUE NOUS SOMMES


                    A Patrick, Pierre, Philippe,

                                 Mes frères.



Peut-être avons-nous seulement besoin de silence

Pour boire à longs traits dans le ciel,

Y laver notre mémoire lasse, trop lourde

Du canevas serré de trop d’histoires décousues

Où le sens se fait jour par des mailles douloureuses.


Peut-être avons-nous besoin d’une main patiente

D’une caresse apaisée 

Sur notre front,

Du baiser délicat d’une bouche sur nos paupières

Pour effacer cette terrible fatigue de nos yeux.


Peut-être avons-nous juste besoin

D’oublier un peu notre histoire

Et de plonger dans le velours amical du silence

Pour y contempler la douceur du visage

A peine dessiné qui sera nôtre.


Peut-être avons-nous besoin de nous rappeler

Notre part d’irréductibles secrets,

Cette aube des merveilles dans le fond de nos yeux,

Ce sable d’or du fond des mers,

Cette eau des mystères tranquilles.


Peut-être avons-nous besoin de rappeler à nous

Ce vent qui dansait avec nous des farandoles

Peut-être avons-nous besoin de nous rappeler

Ce que fut notre esprit d’enfant

Peut-être avons-nous besoin

De nous rappeler que seule l’enfance

Peut nous rendre à l’innocence du surgissement.










LES CHEMINS DES MORTS



Les morts dessinent à loisir des chemins

Sauvages ou ordonnés, sages ou extravagants,

Mais cela ne fait pas de différence.


Ils s’attardent au dessin tracé à leur image,

Et s’enivrent de voir l’ombre du vent

Danser dans les formes que le hasard

A projetées sur le dessin :

Hantant les lieux de leurs crimes,

Caressant des rêves qui tremblent 

Hissant des idées, posant des gestes parcimonieux.


Leurs chemins dessinés 

Sont autant de charmes tortueux

Jetés sur le vide pour empêcher

Que sourdent les sentiers vivants.


Car les morts sont avares, ils ne sortent pas volontiers

De leurs fantasques tours d’ivoires :

Ils conçoivent des mises en scène, figurent

Par de très savants négligés

Le désordre importun de la vie.


Dans leurs chambres closes se jouent

D’étranges drames arrangés et planent

D’étouffants mystères.


A force de nœuds, ils ont cru

Saisir le fil du hasard

Mais l’âme du hasard échappée se rit

De leur frileuse coquetterie.


Comment garderaient-ils le goût du vent sur les lèvres,

Les morts aux destins fabriqués ?


Or les morts ne peuvent enclore le souffle,

Mais seulement circonscrire les cœurs

En d’étroites cages : ils n’ont d’autre pouvoir

Que leur impuissance rageuse,

Répandue comme le sang de noires insultes

Sous le couvert de nuits inertes : voilà pourquoi

Les morts sont dangereux.


Mais que s’ouvre le cœur déchiré

Et tremblera la cage

Si longuement tissée de débris, de regrets

Et de doutes obscurs,

Où le vent s’engouffrera pour de bon…





LETTRE OUVERTE À TOUS LES ENFERMÉS



Si ton visage familier

Ton visage brusquement désappris

Est un reflet mouvant de ton âme multiple,

Peux-tu me dire qui de vous

J’ai vu tour à tour dans ces yeux ?


Si la table que je regarde 

Est un petit morceau de temps en fuite,

Et si tu es assis là, à pérorer sur ce fauteuil fantôme,

Jeté sur la mer des atomes comme un sort hasardeux,

Qu’avons-nous vu du monde, dis-moi ?


(Dis-moi, dis-moi, quel est ce monde

D’énergie peuplé de fauteuils ?)


Oh, croit-on sérieusement que l’on peut

Penser toutes choses

Et mettre un nom sur tout ce qui bouge,

Et peut-on vivre ainsi de cette vie fusillée ?


Ce monde m’étonne

Comme un mot

Au son soudain devenu étrange


J’ausculte la prison mentale, je pressens

Que cet univers est juste un état de tension,

Et la matière, un état d’âme :


Qu’importe que l’on s’en étonne ?

Nous sommes pourtant enfermés

Par les griffes de fer de ces vouloirs cristallisés,

De ces fantasmes fonctionnels

Aux boutiques des marchands,


Par ces drôles de rêves dessinés partout,

Ces haines plus solides que les formes rêvées.

Et c’est pourquoi il faut creuser la terre

Pour trouver le ciel.


Le monde libre nous appelle,

Le vrai monde vivant, obscur et lumineux,

Qui scintille, éperdu, par tous les trous

De nos haillons en guerre,

Par tous les trous de nos désirs surfaits.


Mais puisque les oiseaux

Sont déjà partout

C’est que le ciel

Est plus bleu que la mort,

Pas vrai ?





PROMENADE


           A mon frère Pierre



Dans mon esprit

S’agite encore ton écharpe rouge


Je ne sais plus

Où nous allions

Qui habitait cette maison


Je n’ai plus que le souvenir abstrait

D’une promenade dans le vent violent

Un désordre lointain de bruits en hiver.


Pourtant aujourd’hui mon cœur est penché

Au-dessus d’un puits

Obscur et tiède et je revois

Les parois encaissées du ravin

Peuplé de branches et d’appels


Les parois baignées de lueurs jaunes,

Hérissées d’ombres frissonnantes


Et la drôle de voiture gisait à mi-pente

Petite et bleuâtre

Presque noyée sous les feuilles mortes

Et tu me donnais la main,

Et tu marchais.


Ce fut une belle,

Etrange promenade dans le vent que tu m’offris

Il y a longtemps


Ce fut une promenade inoubliable

Qui nous désigna cette voiture

Comme un voyage arrêté.





SUPPOSITION

(Histoire d’une douleur)



Ne pas la fuir

Et ne pas l’épouser.

Refuser de la suivre mais la laisser pénétrer en soi,

Car toutes les armes elle les fait siennes.

La laisser pénétrer, imposer sa masse pesante,

Planter ses dents cruelles,

Etendre son masque suffocant.


Et sous le poids du plomb,

Sous la pression du feu

Se tuméfier, gonfler

Jusqu’à l’irrépressible explosion.


Immobile, tout entier envahi et précipité,

Laisser se disperser au souffle de l’explosion

Jusqu’à la particule la plus infime de soi :

Lentement traversé et dissout,

Jusqu’à ce que la douleur soit passée

De l’autre côté.

Ne pas s’accrocher au fantôme de la joie perdue,

Ni au fantôme de la douleur mouvante,

Ni à l’épave morte sur la mer.


Epouser seulement cette absence de soi

Cette blancheur du vide ouvert

Que pénètre la présence du monde.


Souffrir que derrière elle la douleur

Laisse un être nouveau,

Rassemblé en tous ses points et recomposé

En sa forme initiale,

Mais peut-être insensiblement modifié dans sa structure,

En un point modifié (ou est-ce l’espace entre les points)

Et redevenu un

En un agencement imperceptiblement nouveau.


Car il se pourrait qu’en celui qui entrevoit sa liberté

Dans l’œil de cette mort invisible,

La douleur ne puisse plus tuer

La silencieuse joie d’être.




LE BONJOUR ET L’ADIEU


                          A Luce



Je ne sais pourquoi

Le silence fait

Un doux petit bruit

De papier froissé.

Est-ce l’infini

Qui se froisse ainsi

Doucement à mes oreilles ?

Est-ce toute sa douceur suspendue

Qui se pose soudain comme une aile

Sur mon cœur ?

Le poids du rêve est si léger !

La vie et le sommeil se mêlent

Comme aux cheveux le vent,

La certitude et l’incertitude,

Le souvenir et l’oubli,

Le bonjour et l’adieu.





PETIT FÉE



Je porte dans le vent, comme un petit drapeau,

Chaque matin repeint de frais à tes couleurs :

L’empreinte de ton parfum léger, les traces

Des rites immuables de ton réveil,

La douceur et les drames partagés

Dans la petite cuisine rose,

Notre théâtre matinal.


A moi l’horreur merveilleuse du monde

Que tu recueilles religieusement :

Pour que rien ne soit passé sous silence,

Les comètes les crimes, les psychodrames,

Les pyramides retrouvées et les espoirs perdus,

Le cerveau droit et le cerveau gauche,

Les accidents de la route et l’éternité en gélules,

Les germes contagieux du futur,

Les preuves miraculeuses du passé.


A moi quand j’arrive trop tôt

Ton petit visage pâle et tendu

Tes yeux fiévreux, embrumés comme ceux

D’un tout petit animal aveugle.


A moi sur tes lèvres scellées

Le sourire qui perce douloureusement

L’écorce du sommeil

A moi le tiède papillon aux ailes froissées

Le cœur frileux

Que je presse sur le mien.


Petite fée fragile et irréductible

Que n’ont pas étouffée les ombres

Petite fée diligente et sage,

Lumineuse et secrète, infiniment précieuse,

Dont personne, pas même moi, ne connaît les rêves,

Petite fée apatride, je t’offre ces pensées désordonnées.


Pour que tu n’oublies pas que cette vie est tienne,

Comme une terre vierge où tout peut s’accomplir,

Et qu’elle ne peut se passer de tes désirs,

De tes refus, de tes consentements,


Chaque matin à repeindre de neuf à tes couleurs,

Chaque matin à naître dans un souffle,

Pour que tu lui donnes un sens,

De ta baguette magique.






CŒUR PERDU



             A Brigitte

             A toutes les petites filles

             Perdues et retrouvées




La petite fille rêve


Le jour dévore


Ses yeux trop ouverts



C’est à cause de l’orange

Etrange de son cœur perdu

A cause du vent qui fait des vagues



Son corps est transparent

Les regards le traversent

Des doigts aigus la désignent

Des lèvres roulent des paroles dures

Comme des perles d’émail








Et la petite fille en disgrâce

Pleure son cœur perdu

Et ses pieds au milieu des perles

Brûlent le sol plat

Sous un ciel de carton.







GUERRE FROIDE



Dans les voitures

Qui engouffrent les corps en ordre

Dans les voitures qui suintent la vitesse

Sur les routes dures,

Sous les néons stupides et fixes,

Il n’y a personne.


Les reflets de l’acier dépeuplent la nuit,

Des femmes pleurent à l’angle des portes.


Maisons aux aigres solitudes

Sèches querelles, maigres solidarités,

Tendresses lasses, rapiécées, esquivées,

Agressives complicités,


La violence des plus faibles

Gagne la guerre des rues et des yeux.


L’amour inconscient flotte au bord des fenêtres,

L’enfance regarde son visage

Lointain et déformé

Sans se reconnaître.


Ici l’homme seul

Est un homme mutilé.


Il cogne au hasard,

Il frappe la nuit de ses mains sauvages.

Il n’allume que des rires sans joie

Dans l’épaisse pesanteur

Des corps en souffrance.

 

Et dans les rues rapides où se perd la parole,

Les regards

Rampent s’absentent se heurtent,

Mordent fuient s’agrippent se dérobent,

Se volent aussi.

Regards chagrins ou venimeux, durcis, gommés.

Alertes cruautés, faibles résistances.


Il y a la gêne et l’insolence,

Tant de froides curiosités,

Vivisections.


Il y a les jardins oubliés

Où l’on retrouve le calme près des oiseaux.


La paix est partout,

Dans les mouvements du ciel,

Le flottement distrait des acacias,

Dans la longue douceur du vent,

Mais dans la rue aujourd’hui il n’y a personne.


On le sait bien : ici, c’est la guerre.

Guerre froide guerre convenue,

Ou guerre ouverte,


Un moyen de ne pas s’apercevoir

Que l’âme a perdu le sourire.

Mais peut-être désire-ton

Le lui faire perdre tout à fait,

Pour ne pas les blesser encore

Ces yeux si douloureux si gauches

Que l’on porte cousus sous de pâles paupières.


C’est la guerre,

Elle n’a pas d’objet.

Elle porte le poids de nos yeux.

Nous lui versons régulièrement l’impôt de nos regards,

Nous lui versons l’impôt avec régularité.


Elle nous offre en retour

L’assurance d’un mensonge égal au nôtre,

Le refuge d’une disparité factice  mais


L’amour inconscient flotte au bord des fenêtres.





BLEU SILENCE


               A Monsieur De Staël,

               A mon Père mal aimé.




C’est un bateau qui s’en va

Traversant tous les bleus

Intimes et froids

De la mer et du ciel


Rejetant son écharpe 

De fumée et de brume marine

Un bateau qui s’en va

Plus loin que le regard


Ce voyage sans fin n’a jamais commencé

- Ici un souvenir,

Petite douleur insupportable

Comme un cri aigu à l’extrême 

Sans cesse renaissant du silence.


Comme si ce voyage n’avait jamais commencé

Voilà l’immense paupière close sur la mer :

On peut donc abandonner son regard

A ce petit point disparu,

Coller sa bouche à cette mer

Aux immobiles mouvements,

Et se taire, profondément,

Comme on respire.






VISAGES DE TOUS LES MONDES



Chaque chose est posée 

Intacte vivante

Sacrée

Chaque forme

Fait bruire le silence ouvert

Le chatoyant silence.


Ainsi l’armoire béante

Le tiroir entrebaîllé

Le merveilleux abandon du fauteuil

La toile animée

Surgie du mur en mouvement


Chaque chose surgit du passé

Dans une attente immobile

Propulsée ouverte à un avenir sans poids


Chaque chose se dédouble

Evènement multiple

Emouvant mystère dérobé à lui-même.


Etranges, silencieux amis

L’espace est plein de l’explosion

De vos gestes suspendus et incontrôlables.


Puissants impuissants

Comme des sorts jetés au monde sans retour,

D’étranges sorts indifférents et rebelles.


Je vous regarde,

A peine si je me rappelle.

Visages du monde,

Visages de tous les mondes…


De quelles pensée

Conjugue-t-elle les formes

La petite chose bleue et translucide,

Musique, cri,

Rêve cristallisé

Où s’incarne le regard ?


Quel peut-être le nom secret

De ce rêve miroitant qui dépasse son objet

Et poursuit en avant sa fuite

A l’infini démultipliée…


Es-tu, cœur profond, l’intarissable source

Des langages précieux et naïfs

Qui jalonnent, 

De part en part,

Le vide enchanté ?



Ô cœur es-tu

La savante source du rêve ?





MYSTERE



Si je n’ai rien à dire

C’est que ma vie est une plume.

Avec cette plume, un ange peut-être écrit

Une histoire plus grande que la mienne :

Moi j’écris pour rien.

Je veux seulement

Goûter à la douceur

Du mystère qui me fait vivre,

Plonger dans le profond des mots,

Y rejoindre l’aimant obscur.


C’est comme se nourrir de vent,

Connaître l’éblouissement silencieux du poisson

Qui nage dans l’onde souple, le secret

Des pieds nus sur la terre, l’union du souffle

Et de l’esprit – une joie sans fond née de rien :

Une feuille, un froissement d’ailes,

Une ombre,

Une lueur.


Je n’ai pas beaucoup appris.

Je ne connais presque rien de mon cœur

Et ce que je dis ne m’appartient pas.


Je sors parfois de mon histoire,

Comme un personnage dessiné

Bondirait joyeux hors des limites du dessin,

Pour se jeter dans le vide :


Sans doute le dessin

Demeure-t-il pareil à lui-même

Sur le mur,

Mais il me suffit que dans l’air

Danse quelque chose de léger

Comme un sourire.




Calique Dartiguelongue