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CAMP des poètes de LPB

Jean-Michel Maubert

FENÊTRES –– VIN SOLAIRE [poèmes pour mon ami le peintre Antonio Cardarelli et sa série des FENÊTRES. Il s'agit ici d'une version plus longue que celle publiée dans le recueil Les cérémonies fanées]

 pour Antonio





fenêtre d'herbes chaudes ;


lueurs rondes ombres fraîches du matin ;


le plâtre du mur buvant le feu du ciel ;


la grève que coupe l'air opaque ;


son sel de silence bleuté.


dans le vert du songe


la table son rythme trapu ;


immobiles : l'assiette la pomme ;


la lame qu'embrase le fruit ––


formes à peine recousues dans la lumière





fenêtre –– océan ––


où s'étale, gris clair,


le mur du souffle ;


le chant ocre terreux des grillons


la lampe botanique


tu aimas le jardin de feu solide


les tulipes peintes au sang,


l'été dans son épaisseur d'écorce ;


l'ombre docile au goût de menthe ;


la table où brûla doucement le sommeil de l'insecte





dans l'amertume dorée des champs,


l'œil au sang de prune d'une vache ––


les coings, langés de lumière ––


hannetons doryphores ;


un bosquet cousu de fil noir





ce burin la lune terreuse ;


un champ de cristal sombre


la poterie d'un dur soleil


le frémissement violet des passereaux





fenêtre : blessure bleue ;


fruit du songe,


quelques grammes de feu ;


l'effroi tendre du cheval dans le jaune apocalypse de la poussière





fenêtre-jaguar ; fleur


de pierre ; l'impénétrable d'un visage


Toltèque ; soir ; un éclat


de forêt





fenêtre-ciel ;


l'étoile cousue au vieux songe des hommes ;


vertige silencieux ; l'âne mourant ; le bois gris du sommeil ;


la pomme, comme un baiser rouge




pont –– fenêtre ;


planche épaisse la pulpe du bois ;


la laine bleutée du jour ;


sueur âcre du soleil –– la glaise aride


d'un visage aimé –– la mère


et ses résédas,


le lac rouge





l'olivier –– dans les hiéroglyphes du matin ––


un œil d'insecte dans la lavande ––


le pain –– la boue solaire ––


le lièvre dressé vers sa plaie –– les sauterelles ;


la table la cruche d'eau





ce goût de sommeil


dans le mauve du feu ––


une fenêtre de fraîcheur,


s'étale l'encre rouge de l'érable ––


jeune poussière du souffle –– l'ombre bleue





le vin de l'été ––


pelures d'ombre –– poudroiement des bleus électriques ––


tache verte ligneuse du champ ––


se sont réfugiés, dans l'ombre portée du vieil acacia,


le chat acariâtre,


une petite araignée rouge ––


il y a un pot de terre –– la lumière crue


ces bourdonnements –– la brûlante blancheur des murs


souffles de lin –– un cheval ocre,


mâchonnant le jaune touffu des herbes





chambre de l'été rouge ––


dans la pâte durcie des ombres ––


lueurs éventées d'une pauvre terre ––


le vert et le mauve du matin ––


un sanglier –– la dentelle drue du chêne ––


des pommes silencieuses, dans la suspension du temps ––


une bouteille d'eau fraîche le linge –– le blanc laiteux


d'un lourd cheval –– l'œil palpitant d'amour des pivoines






fenêtre-forêt ––


murmures de la sauge ––


vient l'orage aux germes gris ––


de vieilles pommes de terre


dans l'eau bouillante ––


fraîcheur des terres ––


lisières d'or près des routes –– blancheur du champ ––


pierres ponces ; têtes muettes


des calvaires –– l'âne dort


dans la paume d'une ombre lourde





fenêtre-lumière ––


le vallon endormit dans le bleu vert des feux ––


la peau fraîche et hâlée des fleurs ––


grains d'ombres vertes


l'œil clair matinal du veau ––


un pichet de nuit et d'or ––


la brume s'endort sur le lac ––





fenêtre, dans le bois sec de l'été ––


la peau rugueuse des murs ––


coule cette résine épaisse ambrée du jour ––


ici le mur où végète l'insecte sourd ––


dans la lumière craquelée


l'âne boit la poussière ––


une coupelle d'olives sur la table





fenêtre-pomme ––


mémoire de l'arbuste rouge –– le vert tendre


trempant à peine


dans une soupe d'azur





fenêtre d'encre nocturne ––


le chien blotti dans sa fosse de terre rouge ––


les genêts –– l'alphabet des roches grises ––


le thym –– le pain, comme un éclat de ciel ––


la lampe montre son calme visage





fenêtre à l'ombre rouge ––


lait silencieux du matin ––


pins écorchant la lumière étale ––


au loin l'ouest bleu,


se brisant comme un vase renversé





fenêtre-paume ouverte ––


le drap gris perle du rivage


l'archipel des feux ––


poussière des champs –– ton omoplate ––


le souffle du hanneton


dans la lumière brisée ––


visage indigo du mort





femme-fenêtre


seule la chair,


l'œil berçant la terre,


robe défaite, hanches


sous l'or bleuté du souffle