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CAMP des poètes de LPB

Jean-Michel Maubert

LES SOUTERRAINS [deuxième texte extrait de l'ensemble Le sacrifice du géomètre]


" S'il est vrai qu'il n'y a pas de fin pour la profondeur de

la terre (...)". [frag.39]

" Sueur de la terre, la mer" [frag. 55]

" Noire, dans la profondeur du fleuve, la couleur due à

l'ombre.

Et on la voit aussi aux cavernes profondes " [frag. 94]

" Et la terre, par grâce, dans ses creusets à la vaste

poitrine (...) " [frag. 96]


Empédocle





Nous sommes le peuple des souterrains ; par ma bouche enfle son murmure, ses cris étranglés, son incessante psalmodie ; nous nous déplaçons comme un fleuve démultipliant ses bras, aveugles, à demi nus, cloîtrés dans la fraîcheur ténébreuse de la terre, notre mère-labyrinthe, notre enfer, demeure des bêtes les plus singulières, comme surgies des incantations de celui qu'on appelle Empedoclea, le migrant, le thaumaturge, le poète, père des créatures modelées dans la sombre matrice où errent les ombres des dieux et des morts ; on m'appelle Sauroctone ; il y a au sein du peuple un prophète qui vient des mondes extérieurs ; il prétend que nous sommes un peuple oublié, les étranges frères de ceux qui, dit-il, vivent au dessus ; certains ont du mal à le croire ; la terre est si profonde et si étendue, nous cheminons depuis un nombre incalculable de générations et toujours nous découvrons de nouvelles cavités, nous y séjournons parfois et nous repartons ; souvent nous ne cessons de descendre, et jamais nous n'avons rencontré de parois infranchissables ; il y a toujours un passage, aussi étroit et secret soit-il ; parfois il faut un temps immensément long pour le découvrir ; toujours nous avançons ; la terre est notre demeure et elle recueille nos os ; dans certains lieux secrets sont nos morts et certains d'entre nous restent et gardent leurs sépultures ; ils deviennent alors profondément silencieux et nous les aimons pour cela, nous les nommons les gardiens des morts ; ils sont les porteurs de leur mémoire ; d'autres viendront après eux ; nous sommes aussi patients que la terre ; nos mémoires sont profondes, comme ce que Cléomène appelle la nuit ; nous sommes des êtres de nuit, dit-il ; il nous discernait encore avec ses yeux il y a quelque temps, mais lui aussi ne sait plus voir ; avec le temps il est devenu comme le peuple ; mais nous savons ses récits, les enfants les savent ; nous chantons et parlons ; nous murmurons comme des ombres ; certains monologuent haut et fort ; notre cheminement est rythmé par nos voix ; Cléomène ne peut presque plus remuer et parler tant sa peau est fripée et sèche au toucher, tant ses membres sont grêles, si bien que certains d'entre nous doivent le porter continuellement ; il est de plus en plus léger ; nous voulons le porter le plus longtemps possible ; il est celui qui a connu les mondes extérieurs ; il pourra nous y guider ; nous l'avions trouvé dans une grotte, sur le bord d'une rivière où nous venons nous abreuver et remplir nos outres de peau ; il gisait, blessé, râlant, sa peau était boursouflée et entaillée, je l'ai sentie, j'étais enfant ; nous l'avons soigné, la fièvre faillit l'emporter ; il survécut ; et il nous parla de ce qu'il savait, d'où il venait; il se nommait Cléomène ; il est depuis parmi nous ; certains murmurent qu'il a été envoyé par les dieux ; Cléomène parlait alors sans cesse de la lumière, de l'air soufflant en rafales sur les vallées, des animaux paissant dans les prairies, de la brûlure du soleil et de la fraîcheur de la mer, de son ressac, de sa profondeur sans forme où tout peut se perdre, des navires de bois qui dansent sur ses vagues ; certains parmi nous, les plus vieux, les plus chenus, plus ridés que Cléomène lui-même, ceux dont la voix est incertaine, racontent des choses semblables, qu'ils tiennent de ce que disaient les anciens quand ils étaient enfants ; pourtant certains parmi le peuple trouvent ces récits dangereux, nuisibles comme les rats qui nous attaquent souvent ; ils disent que tout ceci n'est qu'un rêve, qu'il n'y a pas d'autre vie que celle-là ni d'autre réalité que l'infinie profondeur de la terre, la dureté de la roche et la fraîcheur de l'eau ; rien n'existe en dehors de cela ; pourquoi en serait-il autrement ? ; il n'y a pas d'air ouvert sans fin, ni de lumière ; ces yeux que nous avons, qui sont incrustés dans l'ossature de nos crânes sont les signes d'une ancienne faute, dont le sens s'est perdu ; il ne faut pas offenser les dieux et les ténèbres qui nous ont voulus tels que nous sommes ; il nous faut révérer cette nuit qui est nôtre et qui fut celle de nos ancêtres, depuis que le peuple existe ; c'est ce qu'ils disent ; Cléomène a failli périr sous leurs coups ; ils lui ont craché dessus, ont cherché à lui broyer les os; mais il est toujours là, parmi nous, à cheminer, manger, dormir avec le peuple ; la plus grande part d'entre nous voulons croire au guérisseur dont il nous a parlé souvent ; à la façon dont il a sauvé une cité de la peste en se servant des peaux d'animaux, appelés par Cléomène des ânes, qu'il avait fait tuer et écorcher, et que l'on avait cousues entre elles et tendues entre des pics rocheux pour arrêter des vents méphitiques, chargés de miasmes de mort ; cet homme est un sage, un homme-médecine, un prêtre, un roi ; peut-être plus qu'un homme ; certains Titans aident les hommes ; Cléomène a été sa voix, il a récité devant des assemblées ses oracles et les poèmes où il dispense le savoir, dit l'origine de tout ce que les hommes touchent et sentent, il dit la naissance et les cycles des vies ; Empedoclea est celui qui hante nos rêves ; Cléomène nous a raconté son éveil après l'une de ses morts, sur une plage, presque sans mémoire, meurtri par la lumière du soleil mordant ses yeux, pleurant comme une tortue de mer au moment de la ponte, s'éveillant peu à peu dans ce nouveau corps ; retrouvant en lui son savoir ; les mots et les sensations et parfois l'absence de mots de ses vies antérieures ; alors sous la lune, cet astre rond dont parle Cléomène, il est allé vers les hommes ; nous autres nous cheminons vers lui ; savoir cela nous donne de la force ; la vie si obscure qui nous anime aime la terre ; mais nous voulons aussi autre chose ; Cléomène nous a donné le goût d'autre chose ; notre langue veut d'autres saveurs, nos narines veulent s'emplir d'odeurs inconnues, notre peau veut que d'autres vents l'effleurent, nos mains veulent toucher et saisir des formes et des matières sans nom pour nous, nos pieds veulent sentir la poussière sèche du sol inondé de lumière ; il y a en nous une voracité qui sommeillait et que le savoir de Cléomène à pleinement réveillée ; pourtant nous ne sommes pas seulement des prédateurs ; nous savons que les grottes peuvent nous engloutir, qu'il y a des êtres et des puissances qui nous guettent, comme nous guettons d'autres créatures dont nous nous repaissons ; et cela provoque chez beaucoup d'entre nous une forme de joie ; une joie féroce et sauvage ; nous trouvons notre subsistance dans les lacs ; souvent poissonneux ; nos anciens ont la mémoire des points d'eau ; ils reconnaissent les grottes et les tunnels à leurs odeurs, aux sensations que leurs mains et leurs pieds retrouvent ; ces lacs, parfois immenses, sont emplis de longs poissons-serpents que nous piégeons ou assommons ; nous savons nous tenir longtemps immobiles dans l'eau, notre ouïe délicate perçoit le moindre frémissement de l'onde, nous sentons les effets des déplacements des masses liquides sur notre peau et savons ce qui s'y meut ; nous trouvons aussi des champignons et des vers aux abords des lacs, les enfants en sont très friands ; et il y a toutes sortes de petits animaux que nous attrapons, dépeçons et dont nous dévorons la chair crue ; mais nous ne sommes pas toujours les chasseurs ; il y a dans certaines grottes des ours, immenses et puissants, dont nous sentons les griffures profondes sur les parois ; nous avons rencontré d'autres êtres ; il y a une tribu de créatures dont les corps sont mêlés ; parfois c'est le tronc mais aussi les hanches ou la tête qui sont fondus ensembles ; bon nombre d'entre eux se déplacent comme des araignées ; d'autres demeurent immobiles, ne pouvant s'accorder sur la direction à prendre ; ce n'est pas un peuple belliqueux, il y a en eux une forme de douceur; il nous est arrivé de dormir dans les mêmes grottes ; au matin un certain nombre d'entre eux avaient disparus ; ils ne forment pas véritablement une communauté ; pourtant ils se retrouvent toujours ai-je cru comprendre ; leurs mœurs sont assez versatiles ; ce ne sont pas les seuls êtres que nous avons croisés dans nos incessantes pérégrinations ; nous nous sommes également trouvés en présence de ce que Cléomène a nommé des hommes à têtes de bœufs, massifs, puissants, poussant parfois des mugissements sauvages qui ébranlent la roche elle-même ; je ne sais ce qu'ils mangent ni combien ils sont ; personne ne le sait, ce sont des êtres farouches ; leurs cornes ont déjà éventré des membres de notre peuple ; on dit que dans les profondeurs ils pratiquent des sacrifices dont personne n'ose témoigner tant ils sont barbares ; nous avons aussi parfois pour compagnons involontaires d'énormes lézards dont la tête est pourvue d'une sorte de visage ; très proche de celui qui orne nos propres têtes ; certains disent l'avoir senti distinctement sous leurs doigts tandis qu'ils les dépeçaient et mangeaient la viande de ces bêtes ; je suis de ceux là ; il y a aussi des êtres qui ont l'aspect et la consistance, la dureté, de la pierre ; ils remuent à peine ; cependant, ils respirent, quelques-uns parmi nous sont restés un temps insondable l'oreille collée à leurs visages de pierre ; ils bougent parfois, avec une lenteur infinie ; le plus faible de nos vieillards est plus véloce que n'importe laquelle de ces créatures ; la fatigue endort ma langue et ma pensée ; (...) ; je me nomme Chôra, fille de Lyctos ; ma voix est froide et lointaine disent ceux qui ne m'aiment pas ; enfant, on m'appelait la muette ; personne n'avait entendu de son sortir de ma bouche, à peine parfois des gémissements de douleur ; je ne suis pas de ceux et de celles qui cherchent ce que Cléomène appelle la lumière des mondes extérieurs ; mon père affirme que ceux qui pensent à cela, et le désirent dans le fond de leur cœur, ne sont pas de véritables enfants de la terre et de la nuit ; quelque chose de la vision dont parle Cléomène, cette sorte de toucher à distance, doit demeurer en eux vivant, même si c'est mort né, larvaire ; leurs yeux à eux ne sont pas ces vestiges éteints d'une faute ancienne ; peut-être viennent t-ils d'une autre lignée ; moi, je ne veux pas aller vers ce qu'ils appellent la surface ; je ne veux pas abandonner nos ancêtres ; mon cœur se soulève quand j'entends de telles paroles ; je voudrais que leur langue se pétrifie dans leurs bouches et les blesse et les étouffe comme une pierre ou se change en un petit lézard aux dents acérées et leur dévore l'intérieur du corps ; notre destin est d'aller vers les profondeurs, tout mon être le sait, depuis toujours; je veux être de ceux et de celles qui partent à la recherche de nouvelles galeries et de nouveaux passages ; personne ne me détournera de cette voie, je suis une enfant de la terre profonde; je veux apprendre les langues inconnues de ceux qui sont au-dessous ; tous n'émettent pas des sons, mais leurs odeurs et leur peau ou leur pelage disent des choses que je sens pouvoir comprendre ; je suis une chasseresse ; les morts et les fantômes ne m'effraient pas ; j'aime la chair crue, gorgée de sang, j'aime la fraîcheur de l'eau ; j'aime attraper une araignée des cavernes dont mes fines oreilles ont perçu l'effleurement véloce sur les membranes de roc ; si le peuple n'écoute que les paroles de Cléomène je me séparerai de ces traîtres et poursuivrai mon chemin avec ceux qui, comme moi, vivent pour la terre profonde ; (...) ; les puissantes paroles d'Empédocle résonnent encore en moi, Cléomène, tandis que mon souffle s'épuise ; le froid envahit lentement mes membres et je sais que rien ne pourra me réchauffer ; les ténèbres souterraines sont si profondes ; cette vie dans le noir m'a flétri, même si le peuple m'a accepté en son sein et s'est nourri des récits qui sortaient de ma bouche ; certains parmi eux n'ont pas voulu me croire ; ils ont cherché à me tuer ; ils veulent s'enfoncer dans une vie animale ; un tremblement primitif et violent saisit leur voix quand ils parlent ; il y en a qui sont plus doux que d'autres; mais ils ne peuvent deviner, imaginer, ce qu'est une vie dans la lumière, la netteté âpre des collines sous l'éclat brûlant du soleil de midi, le miroitement bleu, étincelant, de la mer, un ciel pur et limpide où voyagent les oiseaux voraces et les abeilles ; tout cela, je suis le seul à en savoir quelque chose ; pourtant, parfois, je perds l'espoir, tout espoir ; cela fait tant d'années que je suis ici ; il m'arrive de penser que les véritables images des paysages de lumière se trouvent dans mes rêves, enfouies dans leur matière chaotique, vouées à l'oubli, comme nos corps bientôt éteints, sans mémoire, sans souffle, destinés à retourner à l'argile ; (...) ; l'enfant-taureau, c'est ainsi que Cléomène m'appelle ; ma tête puissante est lourde sur mes épaules ; je ne sais pas trop ce qu'il veut dire, je préfère le nom que ma mère me donne, Istérion ; j'aime humer l'air, sentir son odeur âcre dans mes narines, cet air qui vient des plus profonds souterrains ; attraper des lézards, de petits animaux osseux, des araignées et les briser entre mes mâchoires, les broyer lentement, sentir la liquéfaction des chairs encore palpitantes ; je suis si vorace ; ma taille, toujours petite malgré la croissance de mes muscles, fait que je cours après les longues jambes ; je ne suis pas né depuis si longtemps ; je sens pourtant une rage bouillonner dans mon cœur ; les autres enfants ont peur de jouer avec moi ; ce qui sort de ma tête peut déchirer les peaux trop tendres ; je préfère rester à l'écart, j'écoute ; Cléomène m'a beaucoup parlé ; j'ai senti ses mots, ses longues phrases entrer dans ma tête comme l'air dans mes narines et ma bouche ; et depuis, cela brûle en moi ; même s'il m'arrive toujours de pousser des cris qui font tressaillir, même ma mère, des sons inhumains disent certains, tous murmurent que je suis fort comme le roc ; cela me donne de la joie, mais je sens à leur odeur de la peur suinter d'eux ; (...) ; mon enfant est âpre et rude, mais je l'ai porté en moi, je l'ai senti grandir et grossir et frapper avec ses pieds ; et il a été tendre ; sa tête énorme et lourde ne m'a jamais effrayée ; et Cléomène a dit qu'Empédocle le prophète a parlé des corps comme le sien et qu'il est le fruit d'amour et haine qui gouvernent les choses ; je crois cela et c'est ce qu'il m'a dit maintes fois ; (...) ; moi, Cléomène, j'ai parcouru à dos de mule de vastes plaines désertiques sous le soleil à la lumière crue et aussi sous la lune blanche comme les morts ; j'ai traversé des monts arides, serpents et scorpions cheminaient dans la poussière ; j'ai marché et marché ; et ainsi, de cités en cités, j'ai porté la parole d'Empédocle, dit les poèmes, ma voix, mon souffle, n'ont pas failli, ni ma mémoire ; j'ai traversé les eaux salées et suis allé vers la vallée verte au cœur du désert brûlant ; et plus tard, de retour des contrées barbares, j'ai connu la gloire ; de mes paroles et de mes mains une cité a surgi jusqu'à ce que les dieux envoient la peste et les puissances de mort ; j'ai erré pendant des années ; (...) ; mon nom est perdu et je suis si las de parcourir ces lieux sans fin, galeries, cavernes, grottes, goulets d'étranglement, lacs, tunnels profonds, qui toujours s'enchaînent sans fin les uns aux autres ; depuis si longtemps, je ne sais plus, je suis si fatigué de mettre un pied devant l'autre, d'actionner mes jambes et tout mon corps et de porter des charges de toutes sortes ; je voudrais m'arrêter enfin, longtemps, un temps infini et savourer le sommeil comme ces fruits à la pulpe généreuse et douce dont parle Cléomène ; mais le peuple n'accepte pas que des êtres comme moi s'arrêtent et demeurent indéfiniment immobiles, comme les créatures au sommeil et au visage de pierre ; (...) ; je pense à ces créatures minéralisées que nous avons parfois rencontrées, à cette lenteur de leur métabolisme ; lenteur de leur souffle, de leurs gestes ; aucun animal ne va si lentement ; moi, Cléomène, si je n'étais pas si vieux et si proche de la fin, j'en aiderais certaines à se détacher de leur lit de roc et je les ferais porter vers la lumière, pour qu'enfin elles connaissent le rythme puissant et apaisant des vagues ; mer et lumière les envelopperaient dans leurs draps rudes et bienveillants, et lentement, très lentement, les sortiraient de leur léthargie, de cette gangue innommable qui n'est le fait d'aucun dieu ; c'est une œuvre de nuit, de hasard, du sombre tumulte de la discorde ; qu'elles entendent enfin le son des abeilles, du vent, des chèvres sur les rochers, les cris des goélands et l'eau contre les falaises, et les cigales et les bruits qui foisonnent dans la plus sombre nuit, éclaboussée des fragments de l'astre lunaire et de ses rythmes aquatiques ; dans mon esprit, je les vois s'animer sur le sable, dans une grotte près de l'eau, côtoyant poissons, araignées, oiseaux, crabes nichant près de leurs corps immobiles encore ; quelles seraient leurs vies, une fois sorties de la pure léthargie minérale (?) ; connaissant alors un autre sommeil, plus précaire et animal, leurs visages pourraient-ils s'animer après tant de temps figés dans l'inerte (?) ; pourraient-elles sortir un son de leur gorge si dure (?) ; je ne sais mais ne cesse d'y songer ; elles me rappellent mon enfance, et je revois souvent dans mes songes ces profils gris ou noirs qui apparaissaient lorsque le regard saisissait sous un certain angle un rocher surplombant la mer ; d'amples visages de pierre, des profils qui fixaient éternellement le flux et le reflux des eaux, les oiseaux de mer et les nappes froides et vaporeuses des brumes de mer, avec une patience inhumaine, inaltérable, incompréhensible ; et secrètement, je priais les dieux pour que ces visages s'animent et sortent de la fixité mortuaire dont ils étaient tout entier tramés ; mais laissons cela ; autre chose me tourmente ; le pire qui puisse arriver c'est que le peuple s'enfonce dans le désespoir et que ceux qui naissent soient pétris dans cette glaise immonde ; leur sang et leur esprit seront faibles et mauvais, et ils connaitront la haine et la peur; (...) ; Onyx, Onyx, murmurent les esprits ou peut-être d'odieuses Nymphes ; il y a ce qui apparaît et vit dans mon esprit et me parle, mais aussi il y a les autres, ceux qui parlent à travers la pierre, le roc lui même, un murmure, un souffle de glace qui m'envahit et dans lequel j'ai parfois la sensation de me noyer ; le peuple me laisse de temps à autre dans des grottes où il y a des signes gravés, je les sens du bout des doigts ; ainsi je demeure seul un temps que je ne parviens pas à compter, avec juste un peu d'eau dans une outre ; chacun sait que les esprits viennent à moi et les gens veulent savoir ce qu'ils disent ; personne ne mesure ma terreur ; ou peut-être que si, mais ils n'en veulent rien savoir ; les cavités où on me laisse sont spéciales ; dans leurs anfractuosités on y glisse des petits objets, des os sculptés, des dents d'ours, tout ce qui peut être offert aux ténèbres ; et je suis au centre, oublié de tous, livré à la fièvre froide de la peur, à des souffles et des présences dont je ne sais rien, jusqu'à ce que vienne ce que certains appellent la transe ; je suis là, prisonnier de cette cavité scellée par le peuple, livré à quelque chose de si ancien qu'il n'y a pas de mots pour le nommer ; insensiblement, germent et grandissent tout autour des voix vivantes comme des bêtes, grouillantes et furtives, des voix d'ombre, secrétées comme du pus par la roche-mère ; ce sont des sons si profonds, si multiples, comme l'eau ou comme les araignées ; puis souvent une voix se fait plus forte dans ma tête, et un étrange sommeil m'étreint ; je le sens grandir et tourner en moi comme l'eau dans une calebasse ; je me sens ivre d'une fatigue qui ne cesse pas, croît, encore et encore ; et je suis comme quelqu'un qui resterait toujours debout sans pouvoir jamais s'allonger sur le sol ; les présences ne cessent de s'approcher, elles sont à portée de mes mains comme si elles venaient à moi ; mes lèvres et ma langue me brûlent ; dans cette caverne est ainsi de nombreuses fois venu à moi un peuple informe et sauvage, comme germant des plus grandes profondeurs, si ancien que son immémorial murmure est à la fois familier et insondable, incompréhensible souvent, porteur d'un effroi dont on ne peut rien dire ; pourtant, grâce à moi, un savoir énigmatique et précieux, des paroles de nuit, sont transmises au peuple; (...) ; je ne sais où mènent certaines pratiques, mais le peuple y tient avec une fureur froide et sauvage que moi, Cléomène, je n'ai pas le pouvoir de contester ; je sais que depuis qu'ils sont retournés chercher le jeune chamane ils veulent rendre visite à celui-que-les-dieux-ont-puni ; les voix qui le visitent ne trompent pas, même si le sens de ce qu'elles disent est souvent difficile à déchiffrer ; tout le peuple s'est donc mis en route ; celui vers qui s'orientent nos pas est plus âgé que tous nos anciens, et peut-être même que leurs pères et les pères de leurs pères ; l'époque de sa naissance est si lointaine d'après ce qui est dit dans le peuple qu'aucune mémoire mortelle ne peut s'en souvenir ; tout ce que je sais c'est qu'ils l'entourent d'un grand respect et le traitent avec mille précautions ; certains disent que c'est un demi-dieu, alors que c'est peut-être seulement une créature sauvage, très ancienne, dont, au fond, personne ne sait rien ; sa voix, rauque et profonde, sonne à nos oreilles aussi vieille que la terre; et je dois dire que comme les autres je me presse pour l'écouter ; ses paroles sont si étranges ; (...) ; ils viennent me consulter parfois ; il me parait étonnant que ces gens puissent se souvenir de moi ; j'ai connu les parents et les parents des parents de ce peuple des souterrains ; je viens d'un temps où la nuit avait une autre couleur, où les rêves portaient d'autres noms ; mon corps depuis si longtemps est diminué, amoindri, il leur ressemble, mais ils ne savent plus à présent que cela n'a pas toujours été ; il fut un temps où mes semblables et moi étions les miroirs des astres ; de ce qui fut à l'origine, je me souviens ; les images de certains matins me restent en mémoire ; j'y songe encore avec plaisir ; il me suffit de laisser ma pensée couler un peu au creux de ma tête ; je revois une aube fraîche encore grise ; une créature dyonisiaque s'était enfuie dans la forêt profonde ; le sommeil m'avait quitté brusquement ; mes paupières se sont entrouvertes un instant ; les autres semblaient onduler dans les vagues d'un profond sommeil ; la lune était pleine, opaque et grasse telle une énorme goutte de lait de chèvre, suspendue dans l'air noir ; elle est la mère de certains d'entre nous ; la faim me tenaillait ; les feuilles de ma couche étaient toute sèches ; elles n'avaient plus cette fraîcheur douce qu'elles exhalent à peine arrachées de l'arbre qui les portaient ; je sentais alors que la nuit était pleine de vie, de sang battant dans les veines des bêtes imprudentes ; qu'elles s'approchent et broutent dans leur triste innocence les herbes où je reposais ; la rondeur de mon corps ne les mettaient pas en alerte ; il me suffisait d'un bond pour broyer leurs os et apaiser la douleur qui dansait comme une flamme dans mon ventre ; comme mes frères et sœurs je n'avais aucun doute sur la sombre puissance qui palpitait en moi ; ma tête à deux visages alors, mes quatre mains et jambes exhalaient une si profonde joie ; même nos rêves étaient vigoureux; nos chasses exaltantes ; nous nous sentions presque les égaux des dieux, même si nous avions la vague conscience de notre jeunesse et de notre immaturité ; ainsi, ivres de notre puissance, nous avons pris d'assaut la demeure des dieux ; le châtiment fut terrible ; être séparé de soi-même, divisé en deux et maudit, comment pourraient-ils comprendre (?) ; laissons cela, cette douleur m'appartient ; ils sont venus à moi et, et j'ai alors accompli le rituel, et me fiant à mes songes, je leur ai dit de travailler sans relâche pour détacher de la roche-mère certaines des créatures au souffle de pierre et de les transporter avec eux vers ce dehors qu'il cherchent depuis longtemps et dont leur parle sans cesse celui qui est la voix de leur prophète ; je les vois, ils ne savent rien de la phosphorescence ou de l'art du feu ; il y en eux quelque chose de pur et d'élémentaire, et ils ne se doutent pas qu'ils peuvent susciter l'effroi, qu'ils ressemblent à des fantômes ou des vivants-morts, que leur face est trouble et leur yeux vides comme ceux des poissons dont je me repaissais il y a si longtemps ; à présent je suis mourant et l'ivresse qui m'habitait s'éteint ; j'attends la nuit depuis le moment où j'ai compris que la partie perdue de mon être ne pourrait jamais être ressoudée, et je hais les dieux pour cela, ce ne sont que des mouches voraces qui ont terni à jamais l'éclat élémentaire du monde ; (...) ; l'impensable est arrivé et je l'ai vu avoir lieu de mon vivant ; le monde autour de nous s'est lentement desséché; les charognes de nos bêtes pourrissaient dans les pâturages ; des nécrophages surgirent des forêts, attirées par l'odeur de charogne qui émanait de nos terres et de notre village ; les arbres ne portaient plus de fruits ; quand venait la nuit les fauves rôdaient tout près et parfois entraient nous déchiqueter et se repaître de notre chair à l'intérieur de nos huttes ; certains ce sont enfuis, beaucoup sont morts (mon frère est parti au désert pour implorer les dieux et s'offrir en sacrifice ; j'ai su bien plus tard par un voyageur qu'il était allé vers des lieux toujours plus arides ; qu'il avait au bout de nombreuses années trouvé séjour auprès d'un maître et qu'il cherchait avec lui un lieu toujours plus minéral et décharné, jusqu'à devenir une simple racine humaine, dure et sèche ; il pria, sans cesse, pour nous, pour son village et sa famille perdue, des mois et des années, jusqu'à ce que son visage soit dévoré par le sable et la nuit ; c'est ce que l'homme de passage m'a dit) ; nos âmes étaient devenues des trous de boue, développant une puanteur vaseuse où l'on s'enfonçait jour après jour et que remuaient de sourdes et incontrôlables tensions, comme celles qui travaillent la terre pourrie de pluie ; puis vint le silence, tous nous étions pris dans un état d'hébétude à peine concevable ; l'odeur putride de toute chose était notre air ; nous avons déserté les champs et les enclos et les sous-bois constellés de dépouilles à demi mangées par des armées de gros vers blancs, grouillant en nappes vives et gluantes ; je sentais à tout instant le rongement avide de la mort ; les charognes incrustées dans les creux des arbres majestueux, dans la terre, dans la mousse et jusque dans le moindre de nos rêves ; l'odeur de mort attirait à nous d'autres choses ; il y avait aux abords de notre village un arbre immense que l'on n'avait jamais osé abattre ; bien des rites oubliés s'étaient paraît-il déroulés sous ses branches musculeuses et tordues ; mais à présent, malgré nous, il servait de potence ; des gens dont ne savions rien venaient se pendre ici, aux branches serpentines et noueuses de notre arbre ; certains, que nous parvenions à détacher, nous disaient dans un râle presque incompréhensible que l'image de cet arbre avait hanté leurs nuits ; que c'était comme une plaie, une brûlure ; ils n'avaient eu de cesse de le trouver et d'y accrocher leur carcasse au bout d'une corde ; des volées de corbeaux et de corneilles déferlèrent sur sa haute silhouette et l'arbre en fut couvert comme un malade de pustules ; rien ne semblait pouvoir nous sauver de toute cette horreur ; notre sorcier nous a alors dit que nos dieux étaient morts et que nous devions les abandonner à la terre et à la mer ; moi Anakréos, je ne pouvais croire une telle chose ; je n'ai pas voulu faire cela et j'ai tué notre sorcier de mes mains, de colère et de désespoir ; mais la nuit qui nous envahissait n'en fut que plus grande ; nous nous résolûmes alors à accomplir sa parole, et avons enterrés nos dieux dans la terre, nous avons recouvert leurs masques et leurs statues de notre sang et nous avons livré à la mer nos rouleaux sacrés, nos amulettes et toutes les parures que nous leur donnions en offrande ; une longue période d'incertitude et de peur s'ensuivit ; la mort sembla alors reculer et au fil de nombreuses années nous entreprîmes de reconstruire peu à peu notre monde ; mais nous savions que nous étions délaissés et maudits et que pas une seule créature douée de pensée sur cette terre ne voudrait d'une quelconque façon faire alliance avec nous ; nous nous sommes attachés pourtant à survivre ; des nouveaux-nés virent même le jour ; cependant nous savions que nos jours étaient comptés ; (...) ; j'étais encore enfant quand j'ai vu ces étranges créatures surgir de la terre ; notre village était constitué de quelques familles ; nous vivions de la pêche, de la cueillette, de la culture des champs, parfois de la chasse, et nous avions quelques bêtes d'élevage ; mais nous étions plutôt des survivants ; c'était un matin doux et gris ; tel est-il resté dans ma mémoire ; je ramassais sur la plage des coquillages et des vers pour la pêche ; les hommes étaient partis tôt en mer ; mes frères plus âgés s'occupaient des bêtes ; je pourrais bientôt les accompagner ; certaines femmes tissaient et d'autres pétrissaient la poudre d'orge mélangée à l'eau de pluie ; je n'ai pas cru tout d'abord ce que mes yeux voyaient ; j'ai pensé un instant que j'étais en train de rêver, que quelque chose m'avait assommé et que mon esprit avait façonné ces images ; une brume glacée pénétra dans mon cœur ; un cri s'étrangla dans ma gorge ; un flot lent et continu de créatures de chair surgissait des anfractuosités de la falaise ; ils avaient pour la plupart des corps d'hommes et de femmes, mais ils étaient si laids, si blancs, tendant leurs mains autour deux et s'agrippant à la roche comme des araignées sur un mur ; on aurait dit des sans-noms, revenants parmi les vivants ; ils ne m'ont pas remarqué ; je ne savais pas alors qu'ils étaient aveugles ; j'ai couru au village ; les hommes venaient de rentrer de la pêche ; personne ne m'a cru d'abord, mais mon visage et ma voix devaient être suffisamment remplis d'effroi pour que les gens du village me croient ; une petite troupe, conduite par Anakréos, m'a alors accompagné à la crique où j'avais vu les créatures ; ils les virent à leur tour ; (...) ; le garçon nous a emmené ; quel étrange spectacle (!) ; nous avons vu des faces fragiles, si blanchâtres, comme la craie ; ils portaient d'autres créatures, rigides, à la peau grise, paraissant dure comme la roche ; ils étaient désorientés, perdus ; nous restions silencieux ; nous les vîmes un à un s'endormir ; au matin nous allâmes à leur rencontre ainsi que nous l'avions décidé ; dans des paniers nos femmes portaient des galettes d'orge ; nous, les hommes, étions armés mais aucune de nos femmes ne semblait avoir peur ; les faces de certaines de ces créatures étaient étranges et disgracieuses, d'autres farouches, quelques-unes comme éteintes et délavées ; et il y avait un jeune garçon contrefait qui avait l'aspect d'un jeune taureau ; sa face luisait d'une énergie rageuse ; on aurait dit un fauve ou un quelconque de ces êtres voraces ; ils étaient à demi nus ou parfois ceints d'une étrange parure végétale de couleur sombre ; beaucoup étaient d'une blancheur et d'une maigreur effrayantes ; ils avaient des gestes d'aveugles ; nos voix les surprirent et semblèrent les remplir d'effroi ; ce n'était pas des créatures venues des enfers ; elles étaient effrayées comme des animaux face au feu ; il nous fallait patienter et attendre que ces êtres inconnus s'habituent à notre présence ; quand ils comprirent que nous ne leur voulions aucun mal, ils s'apaisèrent ; nous déposâmes la nourriture suffisamment près d'eux pour qu'ils puissent ramper jusqu'à elle ; ils s'en saisirent et la reniflèrent comme s'ils n'en avaient jamais goûté ; nous nous tenions, patients, accroupis sur le sable, non loin d'eux ; ils devaient sentir notre présence mais paraissaient ne plus en être effrayés ; l'un d'eux, un vieil homme tout rabougri, s'adressa à nous ; il parlait un dialecte proche de notre langue ; ce qu'il nous dit nous paru peu croyable et nous ne sûmes que répondre ; étaient-ils tous déments (?) ; pourtant leur apparence était si hirsute et si peu commune que nous étions tentés d'accorder un certain crédit aux paroles du vieil homme ; nos mains et les leurs se touchèrent ; ils passèrent leurs doigts sur nos visages et nous sentions leur haleine ; mais surtout il y avait ces êtres minéraux ; leur présence nous saisit ; ils semblaient tout entiers faits dans la pierre et pourtant quelque chose en eux était vivant et animait d'un souffle leurs corps compacts et lourds ; leur lenteur était presque inimaginable ; et ce qui nous laissa sans voix, le souffle coupé, était leur ressemblance avec les effigies de nos dieux, enterrés et bannis de notre village ; comme s'ils étaient revenus à nous mais changés, chargés de cette vie animée à laquelle ils étaient autrefois étrangers ; (...) ; l'orage paraissait ne jamais devoir finir ; la nuit était déchirée par d'incessants éclairs, furieux tels des fauves ivres de sang ; les créatures surgies du sol se pressèrent les unes contre les autres en poussant des gémissements que le vent et le tonnerre étouffèrent ; nous les aidâmes à se réfugier au creux d'abris sous roches ; au matin, quand elles furent apaisées, nous les conduisîmes vers notre village ; elles dormirent dans nos plus grandes huttes, serrées les unes contre les autres ; les jours qui suivîrent nous construisîmes une maison spéciale – un temple – pour les êtres de pierre ; puis nous les déposâmes sur des lits roseaux à l'intérieur de ce qui serait désormais leur demeure sacrée ; un silence presque palpable régnait dans le village ; (...) ; lorsque l'air au dehors a frappé mon visage et que l'odeur de la mer a pénétré dans mes narines j'ai senti monter en moi un sentiment de joie ; mais en même temps c'était comme une douleur ; et une immense peur et une tristesse sans nom me rongeaient le coeur, comme si j'avais un chat sauvage dans la poitrine ; malgré les mains bienveillantes qui pressaient mes épaules et mon front et murmuraient « les dieux sont avec toi, Cléomène », je ne pouvais retenir mes pleurs et laissait le sable indifférent boire et effacer mes larmes ; (...) ; l'enfant-taureau a commis diverses déprédations ; il a poursuivi et piégé un jeune chien, il l'a tué et s'est mis à le dévorer cru ; il est agressif et il mord quand on tente de le contenir ; et il est encore jeune (!) ; quel tyran avide de sang deviendra t-il quand il aura atteint sa taille adulte ; nous, les gens du village, avons décidé de construire pour lui une demeure et de l'y enfermer ; assez vaste pour qu'il puisse s'y mouvoir et s'y fatiguer, dépenser l'énergie furieuse qui l'anime et que sa mère seule semble pouvoir calmer ; mais cette femme est si faible tandis que lui semble gagner en force chaque jour qui passe ; (...) ; le peuple s'éteint, maudit soit Cléomène, et moi, Sauroctone, je suis un des derniers survivants ; tous se sont peu à peu étiolés ; nous nous sentions si perdus ; cette vie à la surface n'était pas faite pour nous ; Cléomène a été un des premiers à mourir ; je sens que le souffle finira par me manquer ; ne resteront que les êtres de pierre et Istérion que les gens d'ici ont enfermé dans une étrange construction à la sortie du village ; (...) ; sur la surface d'argent poli je vois mon image : malgré quelques rides mon visage a gardé quelque chose de l'époque où j'étais une jeune vierge farouche et quelque peu furieuse ; on ne m'appelle plus depuis longtemps Ilias la sauvage, mais je sens que mon corps encore vigoureux de femme mûre inspire aux hommes du désir ; je n'ai pas été déformée et vieillie par les maladies et les enfantements ; une sorcière m'a enseigné l'art d'éteindre les germes de vie qui pourraient grossir dans mon ventre, et souvent j'y ai eu recours ; je suis la fille de Xénocrate l'oublié ; Anakréos était mon oncle ; j'étais enfant lorsque les créatures émergèrent du monde souterrain ; elles déclinèrent en peu de temps ; et sans doute les gens du village ne firent pas tout ce qu'ils pouvaient pour les sauver ; leur corps furent jetés dans une fosse ; les habitants du lieu étaient avant tout fascinés par les êtres de pierres ; ces créatures semblant s'extirper sans fin d'un univers de limbes qui ressemble peut être au sommeil, mais dont nous autres, les êtres de sang et d'os, ne savons rien ; les villageois s'approchaient d'eux avec un respect craintif, ils s'avançaient à pas mesurés, l'échine courbée, murmurant une quelconque litanie des temps anciens ; au fil du temps nous leur construisîmes une plus vaste demeure, un temple véritable, et certaines d'entre nous devinrent leur servantes et leurs prêtresses, leur gardiennes aussi ; les jeunes filles à mon image furent élevées de façon virile, mise à l'épreuve sans relâche, de façon à ce que nous remplissions notre devoir de gardiennes des dieux ; l'effroi ne devait jamais glacer notre cœur, hormis celui envers les êtres surnaturels aux corps de pierre ; j'aimais cela et j'aime mes dieux ; je vénère leur force impassible, leur sagesse ; leur murmure, qu'il faut écouter avec patience, délivre de si étranges secrets ; de tous ceux qui s'étaient extraits des boyaux de la terre profonde seul le vieux Sauroctone et l'enfant-taureau survécurent ; le vieil homme devint mon ami ; il me raconta l'histoire de son peuple ; son séjour à la lumière parmi nous fut pour lui une torture, un tourment sans fin, le remord déchirait son coeur ; ils vivait au milieu des fantômes et leur parlait dans un soliloque qui faisait peur aux gens d'ici ; les années passant il se désséchait telle une plante exposée à trop de vent salé et de lumière brûlante ; je ne l'ai jamais oublié, je le porte toujours dans mon coeur; sa détresse me terrassait ; et, quand il est mort, je l'ai enterré moi-même et mêlé ses pauvres os à la terre de mes mains ; l'enfant-taureau était bien différent ; rien ne semblait pouvoir l'amoindrir ; on ne sut jamais son nom, il parlait si peu ; et, avec les années, les gens prirent l'habitude de le nommer l'homme-taureau, car il devint fort et vorace ; son antre avait été bâtie non loin d'une zone marécageuse ; je me souviens des plaques de vase verdâtres stagnant sur l'eau ; parfois elles se teintaient de rouge : par une rigole qui suintait de la terre de sa demeure le sang des bêtes ou des criminels que nous lui livrions se déversait dans le marécage ; Dèdeïlon, celui qui avait conçu sa prison, ne cessa d'en compliquer la structure, faisant construire de nouvelles galeries puis casser les murs qui constituaient jusqu'alors des impasses ; ainsi un nouvel espace de circulation, de nouveaux tunnels s'offraient à son cheminement sauvage ; remuer ainsi l'apaisait semble t-il ; quand on construisait on l'empêchait d'approcher avec des fumées et toutes sortes d'artifices, de pièges, mais je crois qu'il comprenait ce que nous faisions et retenait sa fureur ; contrairement aux autres je n'ai jamais eu peur de lui ; j'ai même joué avec lui avant qu'on ne l'enferme ; il était plus fort que moi, aurait pu me briser les os mais s'en est toujours gardé ; quand les gens d'ici l'ont enfermé en le piégeant pendant son sommeil j'ai protesté mais personne ne m'a écoutée ; alors je suis allée près de la demeure aux couloirs qui bifurquent mais n'ai pas osé pénétrer dans les tunnels ; je me suis blottie contre la paroi des murs et j'ai parlé longtemps, en espérant qu'il m'entende ; et je suis revenue, jour après jour, semaine après semaine, pendant des années ; au début, soit c'était le silence, lourd, impénétrable, et je ne savais s'il s'était approché et m'entendait, soit sortait de sa gorge cette sorte de feulement qui terrifiait les êtres qu'on lui donnait en pâture ; avec le temps, il sembla prendre plaisir à entendre ma voix parler et chanter et il me parla à son tour ; sa voix était devenue grave et d'une belle sonorité ; mon amour pour lui ne cessait de grandir ; un soir, à l'insu de tous je suis entrée dans sa demeure ; et je me suis perdue ; je suis restée longtemps dans l'ombre jusqu'à ce qu'il me trouve ; je ne ressentis aucune peur lorsque son souffle chaud un peu aigre passa sur mon visage ; je me donnais à lui ; j'ai gardé de cette étreinte le souvenir d'une extase de chair, même si du sang a coulé sur mes cuisses ; les morsures qu'il m'a infligé ne m'ont jamais horrifiée ; j'aime encore aujourd'hui caresser du bout des doigts les quelques cicatrices qui furent le prix de la joie qu'il me donna ; il m'abandonna dans l'ombre et je finis par trouver la sortie ; je me suis toujours demandée s'il la connaissait et s'il ne l'oubliait pas volontairement ; (...)