La
page
blanche

Le dépôt

CAMP des poètes de LPB

Jean-Michel Maubert

OS –– FLEURS DE POUSSIÈRE [poèmes inspirés des sculptures de Sabrina Gruss]

[le vers "le cirque d'os et ses élégances" date de 2012 ; il a servi de titre à une exposition de 2015]

https://www.sabrinagruss.com/expos/



« Nous nous savions poudreux

mais peut-être pas à ce point »

Denis Pouppeville




c'est un chant

pour le cœur amer

les bouches desséchées


le cirque d'os et ses élégances

le jardin sec


les écorces ––


il nous faudra entrer


à sa suite


dans le cimetière sauvage





ainsi tu admiras

la fière sorcière

sa chevelure de plumes

chevauchant l'oiseau-squelette


image morte statue ivoirine


une coquille d'escargot lui faisant un œil aveugle


et l'autruche ramenée à son armure osseuse

la face lunaire du défunt stégosaure


becs durs reposant dans cet écrin d'ombre





il y avait aussi

le cheval d'os

portant sur son dos

le léger cavalier

contrefait d'os


les yeux de pierre

du chat-squelette


le panier pour le rat

son doux museau

si aimant





comme elle

tu te souviens

des tournesols séchés

tournant leur âmes délavées

vers l'unique chair

notre ciel-linceul





cette maigre peau


ton cœur sec et doux


urne aimante


pour les âmes fossiles





dans leur berceau de terre


ils aimèrent tant la vie


les sous-bois la rouille des os


le grincement des bouches


les libellules brisées





des crânes ornés de crocs

soudé à l'os

accrochaient d'authentiques lueurs ––


ainsi au sein de toutes ces têtes dures et froissées

tu reconnus le digne fauconnier

à la ligne cornue de ses cheveux

à son bras tendu

d'où s'envolait le magma osseux d'un rapace





de vieilles mariées

fardées de cendres


des bouffons à grelots


glissaient au fond du rêve

comme l'alcool avalé d'un trait





l'homme à la tête de rat

pareil à une terre mal cuite

son tablier de cuir

son chapeau ressemblant à une dent de fonte

tenant dans sa main blanche

un rat couleur de craie

yeux écarquillés

oreilles déployées –– à la façon des éléphants

une petit bouche d'ombre menue

d'où s'écoule la maigreur d'un souffle froid





corps de racines

filaments végétaux

pour une âme déshydratée –

entre ses bras

il berçait

l'ami

le rat blanc

hors sinusite





tendresse

du pourrissoir

sa trogne d'oubli

dont

la joie livide

berce les morts





l'indispensable momie

mal fagotée

aux yeux de lémuriens

souriante édentée

un brin morose pourtant

tenant à bout de bras

l'oiseau noir

telle une âme d'un autre ciel





dans un petit théâtre

un cirque vertical

tricotant l'apesanteur

des rats à tête humaines

bonnets sur la tête

grelots au bout de leur serpentine queue

enjupés d'une maigre dentelle

s'élèvent dans la nuit bleue





une griffe osseuse

en guise de marque page

l'ange décati grimaçant

médite,

tandis que s'érigent

et rêvent

ses ailes d'oiseau blanc





la barque-nid

où les oisillons squelettes

chantonnent

comme un arbre de sons

berçant

le dormeur au crâne charmé

dans son lit de brindilles

et de peaux de terre





divin équilibre

de l'homme oiseau

où se mire l'œuf





qui pourrait consoler

ce roi fragile

si ce n'est à présent

la belle orbe noire

de son enfant lézard ––


il y eut

tant de mauvais rêves

de reines mortes

de conseillers chenus

de traîtres pendus

qu'un trouble lunaire

s'est gravé à demeure

sur la face crayeuse

si creusée du dentelleux souverain





Ariel fossile


au bout de son arbre sec


elle n'est que ce fragment


de douleur filandreuse





à demi enterré

dans la rouille et l'humus

émondé de bras et de jambes

–– si inconfortables paraît-il

il était semblable

à une poule humaine

ses yeux bleus gris aveuglés

souriant de toute sa face

à l'aimante lune





toujours nous aimerons la tisseuse


de sang sec de feuilles de terre et d'os


sœur aînée –– brune faite de ce sombre lait


âme troublante


dans le songe des idiots





dans le trou d'écorce du ventre

l'avorton grumeleux

comme ciselé dans la peur

pria longtemps pour que jamais maman ne l'extirpe

de son giron de bois mort





tu te sentais penaud

d'être ainsi le support

d'une étrange

germination ta vie cendreuse

s'en trouvait bouleversée ––


trous d'ombres

petites bouches fixes


la graine le champignon mort t'aimaient


la nuit tu rêvas de ta poitrine si sèche


en forme de méduse





les poupées-sœurs :


mains entrelacées


dans le cercueil d'écorce ;


la petite comme un kyste


l'œil lunaire de l'ange-rat


brisant la chair





langée d'herbes sèches

tête blanchie

paupières closes

elle demeurait

dans le lit,

le cerveau muré

la pierre et l'os

pour seul paysage





épines

ronces ––

dans le cercueil

du rêve ––

tête nue

ficelée

dans son suaire ––

le sang séché

des heures ––

en dedans

vivante

muette





pâle

desséchée

dans le nid cendreux

qu'est ce vieux corps

mal tressé ––

promise à l'oubli

dans son linceul

de dentelle ––

les bougies

comme des vierges

rêvant

de poussière





tu te souviens de ta grand-mère

confite dans un siège

ciselé d'ombre

ses grandes mains trop blanches

sa tête de coquillage brisé

berçant d'heure en heure

quelque chose

d'inexistant





au sein

de ces

vêtements

de charbon,

de ces chiffons

de sommeil,

tu

accouchais

d'une sœur

à la tête rouillée