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Le dépôt

CAMP des poètes de LPB

Jean-Michel Maubert

SPHAIROS [ce texte est extrait d'un recueil inédit de nouvelles (Le sacrifice du géomètre), consacrées à l'imaginaire de la Grèce antique]

A la mémoire de Marcel Schwob




Coulures de sang de chèvre sur tes mains cuites au soleil –– poisson volant dans la lumière : l'œil d'un frère –– écailles de soleil, le goût salé des pierres –– porteur d'une joie profonde dans l'accord de ses membres, l'animal –– des bœufs, une paillasse d'herbes odorantes, un figuier ––


Les prairies fendues d'Aphrodite ––


Je me nomme Alcyon, mais on dit aussi de moi : l'Androgyne, ou : l'avorton décomposé de Méduse, ou : l'os de Gorgone, ou, disent certains : embryon de chienne, ou encore : le pâle demi-homme, la fausse femelle; c'est ainsi que me nomment les hommes, sauf ceux qui parfois partagent mes nuits –– dormir dans le sable, dans la poussière des chemins ou sur un lit d'herbes épaisses –– Empédocle, lui, ne dort jamais ––


Ce masque d'écorce dissimulant mon visage, les chants –– cela effraie les bêtes et les enfants ––


La mer, sueur de la terre –– profonde, houleuse sous l'orage –– les oiseaux de mer –– sacrifices et oracles, leurs entrailles sur la pierre –– les cigales –– le bronze des portes du temple ––


Les ânes –– les brebis –– les champs jaunes et verts –– les murets de pierres sèches –– la dure morsure du soleil –– peaux tannées, leur ocre, pareil à la terre poussiéreuse –– l'olivier, les chèvres immobiles sous un feuillage d'ombres dures –– des petites araignées, taches noires sous les pierres –– le dos rond pelé des collines –– les éboulis, les rocs, évoquant dans l'esprit de l'homme les dents d'une chimère morte –– les herbes rouges –– et ce bleu indigo de la mer –– l'azur, violemment immobile, immaculé –– le parfum vert et poudreux du thym –– la lavande, sa saveur bleue poivrée ––


Je suis contrefait, un monstre aux parties mal ajointées, c'est ce que disaient les gens qui m'ont recueilli et élevé –– des traits féminins : ainsi apparaît mon visage dans la lumière de l'eau ou lorsqu'il flotte un instant à la surface d'un bouclier d'argent poli –– ma poitrine est formée de petits seins, fermes, tels de jeunes citrons –– mes épaules, mes hanches, mes longues jambes sont semblables à celles des femmes –– pourtant je ne suis pas l'une de leurs soeurs : entre mes cuisses a grandi un doux champignon de chair, lourd et veiné, gorgé de sang et de semence –– Empédocle m'a sauvé du suicide –– j'avais construit de mes mains une hutte de pierre au sommet d'une falaise –– je m'apprêtais à jeter du haut de celle-ci ce corps contre nature et cette âme sans joie que le village humiliait. Derrière la hutte, il y avait un bosquet, Empédocle méditait sous un arbre, confondu avec l'ombre, c'est ce qu'il m'a dit; je sortis de ma hutte, et marchais tel un aveugle vers le bord du précipice, ne sachant pas que l'œil bleu du thaumaturge m'observait; en un instant, il fut derrière moi; une main puissante comme une serre d'aigle tenait mon épaule gauche; son ombre enveloppait la mienne; il me dit : il n'est pas encore temps pour toi de renaître; suis moi, et tu comprendras –– alors, je l'ai écouté; j'ai pris mes pauvres affaires, et, depuis lors, l'ai accompagné le long des chemins; j'ai bu ses paroles, tel un enfant avalant un frais lait de chèvre –– par lui, j'ai compris ce que je suis : un singulier rejeton de la concorde –– car, tandis que discorde disjoint les éléments hétérogènes, c'est Amitié qui œuvre au mélange dans le monde et ajointe les éléments hétérogènes –– l'Amitié est en toi, fils ou fille –– Empédocle me l'a murmuré un jour à l'oreille, tandis que je versais des pleurs amers sur mon sort ––


Mille histoires fourmillent dans les bouches des hommes à son propos –– les bêtes muettes et celles aux cris rauques semblent elles aussi savoir des choses –– je l'écoute, marchant à ses côtés du même pas, sur les pentes des volcans morts ou le long des chemins pierreux –– des ânes, des ânesses nous accompagnent, mais Empédocle refuse de se laisser porter par ces bêtes; ou seulement lorsque la maladie l'affaiblit –– et alors il murmure des prières et toutes sortes d'autres choses aux oreilles de la bête, d'une voix chaude et profonde –– sa mémoire le brûle –– il se souvient de ce grand sacrifice, qu'il ordonna pour le bien de sa cité natale –– car, lorsqu'il fit dépecer des ânes puis fit tendre leurs peaux entre deux pics rocheux, détournant ainsi les vents étésiens qui détruisaient les récoltes d'Agrigente, Empédocle prit part lui même au massacre, auprès des autres hommes –– et, tandis qu'il entaillait le cou des ânes que l'on avait attachés et qu'il baignait dans leur sang, je le vis parler aux bêtes, plongeant son regard dans leurs yeux gris mourants, et je le vis se blesser, volontairement, pour que son propre sang se mêle au leur –– il savait qu'il devrait expier ces meurtres par un long cycle de renaissances, où il se perdrait, pour se purifier, connaitrait le feu cuisant de la dislocation, la vie aveugle et tenace des plantes, la nuit vibrante des poissons, la douleur de la chair où plonge la lame –– dans ses songes il s'était vu en tortue de mer, pondant ses œufs dans un trou de sable, puis jeune fille, allongée entre les herbes hautes d'un rivage orné d'un soleil gris ––


Depuis bien longtemps maintenant des bêtes accompagnent Empédocle –– ânes, moutons, bœufs, chèvres –– elles semblent le suivre de leur propre gré –– Empédocle interdit qu'on les tue et qu'on consomme leur chair –– il les soigne –– panse leurs blessures –– parfois, il aide les femelles dont la délivrance est longue et douloureuse, et semble mettre en danger et leur vie et celle de leur progéniture ––


Je comprends l'amitié d'Empédocle pour ces bêtes, au-delà même de la vérité qui sort de sa bouche –– autrefois, j'ai vu de l'autre côté de la grande mer bleue un petit éléphant dans le sable d'une fosse –– la nuit, je lui apportais des fruits –– ses pattes étaient molles et lui donnaient l'apparence d'un corps de mollusque –– son propriétaire s'amusait de le voir se débattre pauvrement dans l'eau et la vase –– il le nommait, la pieuvre –– sa belle tête s'ornait d'yeux dont la lumière était si noire, si fanée, si douce qu'on pouvait simplement rester face à lui, l'oeil plongé dans cet insondable regard de nuit noire –– ma main sur son épiderme grumeleux épais était amicale –– il posait délicatement sa trompe sur mon épaule, puis je m'en retournais avant l'aube ––


Pausanias le disciple, le soir, à la lumière d'un brasero, inscrit sur son rouleau de papyrus les paroles d'Empédocle –– je le vois murmurer, chantonner, en traçant les signes ––


D'après Pausanias, Empédocle entend, dans le songe éveillé de ses nuits, la voix sourde de la terre –– tant de choses grouillent et fermentent sous la surface, je le sais –– il en est ainsi de notre propre peau ––


La hutte de pierre où Empédocle a trouvé la prophétesse, dissimulée entre des collines pelées –– l'abri de pierre était entouré de poussière noire, semblable à un cerne d'œil malade –– le gris aigre des cieux n'annonçait rien de bon –– pourtant il pénétra dans la hutte –– la prophétesse vivait à demi nue, une femme animale aux longs cheveux noirs indociles, le visage peint, ses ongles ressemblaient à des griffes, son corps maigre était couvert de colliers de coquillages, de dents de fauves et de rongeurs, et sa peau était scarifiée –– je ne sais ce qu'ils se sont dits, mais il y eut toujours entre eux une étrange entente –– dès lors, elle se mêla à notre troupe, à la troupe qui suivait le Mage –– souvent, il se retire avec elle au sommet d'une colline –– on les voit palabrer de longues heures –– elle l'assiste dans la préparation de ses médecines –– par amitié pour Empédocle elle a renoncé aux sacrifices et à la chasse ––


Physkoa –– tel est le nom de la prophétesse –– j'aime sa danse sauvage –– certains soirs, on dirait que les bêtes elles-mêmes sont hypnotisées par son étrange transe –– je la contemple, pratiquement nue, à la lueur des feux, portant un masque en bois d'olivier –– et, dans le sommeil, elle danse encore en moi, entre les parois de mon crâne –– et je rêve de sa sombre peau sauvage ––


Et il y a aussi Panthea –– Panthea, notre sœur –– en un sens Empédocle est devenu son père et sa mère –– car il est celui qui l'a fait renaître ––


Le cercueil de bois noir où reposait Panthea –– son père avait fait venir Empédocle –– un matin, un messager vint au devant de nous qui avancions dans la poussière d'un chemin pierreux; il était en quête du Guérisseur d'Agrigente, le mage et thaumaturge qui pouvait faire revenir les morts –– Ô Panthea, même blanche et morte, tu étais pour moi l'image de la beauté –– et il te ranima – dans la chambre où demeurait ton pauvre corps, seul il resta avec la prophétesse –– on entendit sa voix, à la manière d'un orage très lointain, et il y eut des murmures et des supplications, des chants qui semblaient faits de lumière et de vent –– et au matin du deuxième jour tu parus dans la lumière, faible comme une bête épuisée ou une flamme dans le vent, pâle et sombre à la fois (je revois tes cheveux de nuit tombant sur tes jeunes seins) –– et tous, nous restions silencieux –– et ton père vint à toi et cacha son visage dans ses mains en disant ton nom, et les paumes de ses mains dures comme le chêne étaient humides de larmes –– et il te prit dans ses bras et t'embrassa –– et tous, il nous convia à un banquet –– et toute la nuit et tout le jour et une autre nuit encore une houle de joie parcourut ce vallon où tu avais passé ton enfance –– des chèvres venaient lécher le creux de nos mains –– la lumière nous sembla clémente et douce, la nuit parfumée tel un fruit plein et mûr –– flûtes, tambours, cymbales et lyres retentirent et nous poussèrent à marteler le sol de nos pieds et à laisser s'écouler de nos gorges des chants profonds, ceux des fêtes et des funérailles, et les voix jaillissaient comme un sang vif sort de l'artère de l'animal sacrifié pour le dieu –– Ô Panthea, tu fus notre sœur à tous –– et au cœur de toute cette joie, Empédocle demeura muet –– pourtant je lui portais du vin et ses yeux d'un bleu pur d'été me souriaient, m'évoquant le miel, la lumière, l'écorce tendre des arbres –– je n'avais connu que peu de joie –– et celle-ci brûle encore en moi malgré le malheur et les jours de cendre –– Empédocle veillait sur nous –– nous aurions pu le suivre au coeur du plus brûlant désert –– il nous semblait à tous que sa présence parmi nous avait l'évidence, la pureté de la vraie lumière ––


Je me souviens d'un ermite dans un arbre creux –– pauvre homme aveugle, habillé de peaux et de feuilles sèches; il sentait l'écorce vieillie; ses yeux étaient semblables à des lacs blancs légèrement teintés de bleu; ce mélange conférait à sa face d'aveugle une douceur de galet poli par les eaux –– je sentais sur lui l'odeur des pins, une odeur sèche qui me rappelait mon enfance brûlant dans le soleil des collines, parmi les chèvres et les moutons, là où on me reléguait –– certains villageois ne voulait ni du lait pour les nouveau-nés, ni des fromages issus du lait caillé, ni de la viande de mes bêtes, pensant que ma seule présence souillait tout ce qui s'approchait de moi, une créature contre nature dont la famille devait porter la honte –– j'ai cherché à me purifier, à renaître au sein de mon cocon de pierre, à la ressemblance de ces ascètes dont on m'avait parlé –– je l'ai bâti pierre après pierre, comme un forcené –– je l'avais vu en rêve, je pensais qu'un dieu voulait que je le fasse –– je n'y ai trouvé que le désespoir ––


C'est ce vieil homme qui m'a parlé d'un mage qui parcourait les chemins avec à sa suite une troupe d'hommes, de femmes, d'enfants, de bêtes, qui le suivaient pour sa bonté, ses talents de guérisseur et de faiseur de miracle –– il luttait contre les puissants qui méprisaient le peuple –– sa parole devenait alors comme un couteau –– j'avais du mal à croire qu'un tel homme puisse exister ––




Panthea est le nom que, roi parmi les hommes, mon père m'a donné. La gangue d'un sommeil de mort m'enveloppait, étouffait mon souffle. Le froid avait gagné mon cœur. J'avais un goût de cendre au fond de la gorge. Ô, ces ténèbres dans mon sang, sous l'os de mon crâne... Puis, un jour, la voix d'Empédocle, se frayant un passage dans ces couloirs d'ombre épaisse; une lucarne s'ouvrit alors dans le tombeau qu'était devenu ce corps. Attisant une maigre chaleur qui demeurait dans ma poitrine, il l'encougagea à grandir, telle la plante fragile, et il m'a fait renaître, m'a extirpé de la nuit qui m'engloutissait. Mon père voulait me garder auprès de lui, mais je n'ai pu rester. Je voulais suivre Empédocle le long des chemins. Ainsi que le dit Alcyon, c'est notre destinée. Nous lui resterons fidèles tant que les dieux ne nous ôterons pas la vie.




Le bleu –– le blanc –– le gris des rochers –– la terre ocre et poussiéreuse –– les arbres tordus, pareils à des sauterelles géantes pétrifiées ––


Des mercenaires –– à la solde des factions d'Agrigente dont Empédocle a autrefois entravé les projets d'hégémonie –– cherchent à le tuer –– ils ont déjà essayé alors qu'il parcourait seul les routes; ces tueurs sanguinaires laissent des cadavres mutilés dans la poussière des chemins; hommes et bêtes sont la proie de leurs cruels couteaux –– des gens de notre troupe disent que ces hommes ont tenté d'assassiner Empédocle alors qu'il séjournait dans un village et soignait les malades –– je n'étais pas là (il m'avait envoyé porter un message à Syracuse), on raconte que les hommes du village se sont interposés, l'un d'eux a été gravement blessé, mais le Mage en est sorti indemne –– tyrans et tueurs n'en furent que plus enragés; ils firent périr des innocents, au hasard –– je sais, moi, qu'Empédocle, l'ami du peuple, des pauvres, des bêtes, donnerait sa vie pour qu'on laisse en paix ses compagnons, ses compagnes et ses bêtes –– ceux qui veulent sa mort ont l'âme sombre comme du pain pourri –– l'empire de neikos ronge le monde –– discorde est forte et éternelle, elle isole les éléments; et chacun se retire en lui-même, cherchant à être seulement lui-même; et ainsi sont les puissants et les riches –– philotes inverse ce funeste courant, et amène le mélange; elle est "plantée dans les jointures", comme le dit Empédocle, par elle les dissemblables s'ajointent et retardent la séparation –– le temps de la discorde : cette aube de bronze et de guerre qui défait les empires des hommes ––


Souvent, Panthea et moi, le soir, autour d'un feu, nous imaginons et nous nous décrivons l'un à l'autre l'enfance et la jeunesse d'Empédocle –– les expériences spirituelles qu'il a dû connaître jeune –– nous imaginons la source de ce feu sourd qui anime sa psychè et se sent dans ses paroles –– une fièvre pour laquelle il n'y a pas de nom humain –– nous devisons aussi de son rapport aux bêtes, de cette confiance qui les fait venir à lui, suivre ses pas dans la poussière et le soleil, comme si elles le reconnaissaient; et je pense comme Panthea à leur souffrance et à la souffrance des nôtres –– car les hommes et les femmes qui nous accompagnent, malgré leur rudesse parfois, sont aussi pétris de cette confiance –– nous le suivons –– peut-être que lui suit avant tout les images de ses rêves, ou ce qu'il a vu lors des pérégrinations de son âme –– je pense, à l'instar de Panthea, que dès son enfance il y avait en lui une gravité, un poids d'ombre et de lumière, qui lui donnait déjà ce regard pensif, vibrant, exalté, que nous lui connaissons quand il s'adresse à nous –– un regard dont la lumière parfois me semble tout autre que celle des simples mortels que nous sommes ––


D'après la prophétesse, Empédocle se souvient d'une bête qui a marqué son enfance –– un mulet –– il garde en lui le souvenir de son regard bleu gris de ciel d'automne, profond, calme, comme un orage endormi –– la lumière chaude du regard de la bête nourrissait son coeur –– et il aimait cette odeur d'animal sur ses mains –– il aimait le goût de la terre et de la poussière –– parfois, il se frottait le visage dans la poussière d'un chemin pour s'en faire un masque –– il aimait aussi observer les oiseaux, les insectes, des heures durant –– le trajet de la lune (et sa présence diaphane dans la lumière du jour) captivait son attention –– il contemplait longuement les tortues pondant leurs oeufs dans des trous de sable –– il aimait pénétrer dans cette forêt aux arbres gris et lourds, aux abords de la cité où vivait le frère de sa mère –– et nager dans le bleu sans âge de la mer nourricière –– recueillir le sang d'un âne blessé sur les rochers –– il explora les fragments d'une trière qui s'était fracassée contre des récifs –– Empédocle aurait voulu dormir dans la terre, s'y blottir comme un de ces jeunes loups qui ne semblait pas s'offusquer de sa présence ––


Un long sillage d'hommes et de bêtes suit Empédocle –– le soir, il se fige et devient une mosaïque de tentes, faites de branchages, de feuilles ou de peaux tendues (bien que le Mage condamne cette pratique) –– notre troupe ressemble à un serpent cheminant sous le soleil dur –– la poussière couvre le visage des hommes et des bêtes –– fréquemment, nous bivouaquons au bord de la mer –– je ne sais si Empédocle dort –– arrive un moment de la nuit où il est hors de portée de nos voix et de la lumière de nos torches ––


Près d'un feu, une femme chantonne dans le soir :


En toi s'ouvrait autrefois

un abîme de pierre et de corne,

mufles et souffles chantant la poussière

et les ronces brûlées.


Un soleil fauve peut-être encore

noie le labyrinthe. Ses amphores

offertes au vent, l'ocre des poteries, le souffle lourd des bêtes.

La poussière. Une pâleur d'oubli.


Demeure ici le tressage venteux de la mer

L'odeur de thym, de menthe, d'origan. Ces lumières de vin

et de miel. Des voiles rouge sang

accostent le rivage de galets noirs,


cherchant le fils sanglant; cloîtré

derrière un noir mur de sommeil.

Aucun pleur ne brisa le silence des sœurs.

Un linge d'enfance laissé au vent. Les murs blancs des villages sous un ciel de lin.


Avant qu'Empédocle me recueille et m'entraîne à sa suite, je me suis souvent dit que j'aurais dû être envoyé en pâture au Minotaure –– mais peut-être que dans le labyrinthe je me serais senti chez moi, peut-être que l'homme-bête aurait eu pitié de ma carcasse contrefaite et aurait fait de moi son serviteur –– qui sait?


Certains, parmi le peuple qui accompagne Empédocle, le nomment l'Endormeur des Vents, d'autres simplement Le Guérisseur –– de lui, j'ai appris bien des choses pour guérir les blessures et les infections du corps, les fièvres pernicieuses, et aussi des décoctions pour rendre fou ou stupide les mauvaises gens et leur ôter en cette vie la mémoire et l'orgueil de ce qu'ils furent –– ils errent alors par les villages comme des idiots et finissent tels des gisants de chair dans la poussière, hébétés, riants d'eux-mêmes, parlant aux fourmis et aux corbeaux, incapables de mendier leur pitance, et bientôt guettés par les vautours ––


La prophétesse –– guérisseuse et sorcière, rude amie d'Empédocle –– a pris soin de Panthea après que le Mage l'a ramenée de la contrée des ombres –– elle a pris en affection la jeune fille, elle l'a soignée et au fil des jours l'a aidée à reprendre des forces ––




Alcyon m'a raconté une étrange histoire à propos d'une de nos compagnes. Dans la troupe qui accompagne Empédocle, il y a une créature bossue, malingre, dont nul ne sait le nom. Elle se tient à l'écart. Elle est toujours silencieuse. Le soir venant elle creuse un trou dans la terre comme un chien et elle y loge son corps chétif pour la nuit. Alcyon dit qu'elle ne mange que des choses venues de la terre inculte. Il dit qu'Empédocle l'a ramenée de ses voyages dans des contrées sauvages septentrionales.




La mer, sueur de la terre –– dit Empédocle –– j'aime cette phrase du Mage –– souvent je m'endors en me la répétant –– en elle, comme en nous, il y a cette nostalgie de la Sphère –– égale dans toutes les directions ––


Ma pensée est pauvre et lente –– je voudrais qu'elle soit comme les membres rapides du soleil ––


La jeune femme bossue, maigre racine humaine –– femme-médecine disent certains; une sorcière terreuse, une prêtresse; je sais cela; elle accompagne Empédocle dans sa quête intérieure, dans ce voyage sans corps qui double nos pas dans la poussière des chemins –– elle le guide et le soutient dans l'accomplissement des rituels lui permettant de se ressouvenir de ses vies antérieures –– parfois Empédocle la porte sur son dos –– ils se comprennent comme s'il y avait entre eux un dialogue secret entre leurs âmes –– son visage est tatoué, mais je ne connais pas ces signes –– on dirait des bêtes de terre immobiles ou des os; une forme très ancienne d'écriture –– Pausanias a essayé de les inscrire sur son papyrus mais les traits qu'il dessine se brouillent et il ne maîtrise plus ce qu'il écrit –– ces signes me font penser à des bêtes traquées effaçant leurs traces dans la neige ou la poussière –– elle se vêt d'écorces, mange des insectes, de la terre, des fruits, des légumes crus; elle aime le lait des chèvres, qu'elle tête à même le pis des bêtes; celles-ci la laissent faire; elle a une haleine de feu de bois et de nuit; souvent elle me dévisage et je n'ose pas bouger, j'ai la sensation qu'elle entre dans ma tête comme un insecte nécrophage pénètre la chair d'un cadavre, et qu'elle sait tout de moi, et qu'elle ne juge pas ma détresse, et qu'elle sait que mon cœur était mort, et qu'Empédocle m'a, moi aussi, ramené à la vie, m'a fait boire la lumière du monde et celle de l'océan; et je sais, au plus profond de mon ventre et de mon cerveau, au plus intime de mon sang et de ma pensée, que je suis, telles ces bêtes inachevées errant dans le désert, un fragment de la sphère originelle –– je suis comme un de ces morceaux de poterie que l'on a brisé, et je sais qu'un jour ce tesson s'ajointera de nouveau à son frère symétrique, et au tout, Sphairos, au sein du parfait mélange –– mais peut-être, me souffle parfois une sombre voix, daïmon ou murmure des ténèbres, peut-être tel n'est pas mon destin, et peut-être ne serais-je rien de plus qu'un jouet brisé dans les mains de discorde; mais je ne veux pas goûter ce poison; peu importe, nous sommes brassés comme les vagues, me murmure Panthea, pensée et être confondus, l'Un, l'immobile soleil, je le sens dans ce sang qui bat contre ma tempe –– ô sœur ––




Empédocle a confié au fidèle Alcyon que, pendant toute une période de sa vie, désormais lointaine, ne cessait de lui apparaître en songe l'image d'une tour. Souvent dans ses rêves il cheminait vers elle, à travers des chemins rocailleux et désolés, dans une lumière de cendre qui étouffait toute chose. Sa marche lui paraissait interminable. Les sentiers semblaient modifier insensiblement leurs contours. Pourtant, parfois, il se retrouvait, silhouette minuscule, devant la masse noire-grisâtre cubique de cette tour qu'il voyait en songe. Un assemblage méticuleux de pierres taillées, massives; on aurait pu croire que des géants les avaient ajointées. Le sommet était coiffé d'un chapiteau. La façade, percée en son centre d'une lucarne circulaire, se trouvait ornée de solides barreaux verticaux, comme un opaque oeil cyclopéen strié d'anciennes traces de sang. Au pied de la tour, il y avait une petite porte de bronze. Empédocle avait la sensation, du fond même de ses rêves, que la tour le regardait, tel un tombeau ou un masque mortuaire. Parfois, au sommet de la tour, était juchée une immense créature : une sorte de lionne aux yeux clos, dont les pattes s'amenuisaient en fins moignons, les rendant semblables à des béquilles de bois. Empédocle se demandait comment une telle créature pouvait se déplacer. Peut-être était-ce une sorte de sphynge, gardienne de cette tour. Le plus étrange est que, lors d'un de ses nombreux voyages au pays des Scythes, Empédocle entendit parler par un colporteur d'une tour de pierre à la teinte cendreuse. Cet homme disait que c'était comme si on avait taillé et poli des fragments de l'astre des nuits. Pour la trouver, il fallait marcher loin vers le nord, dans une région perdue où nul n'allait s'il pouvait trouver un autre chemin. Cette construction mystérieuse se trouvait au centre du territoire d'un peuple disparu, dont plus personne ne connaissait le nom. Empédocle est un grand guérisseur, me dit Alcyon, en plissant les yeux à la manière d'un chat. Le bois de certains arbres de ces contrées froides a, paraît-il, des vertus médicinales. Un médecin qui vivait près de l'Etna le tenait pour la chose la plus précieuse que pouvait tenir entre ses mains un homme. C'est pourquoi Empédocle s'est aventuré dans cette contrée hostile. Vivaient dans ces lieux désolés, d'après ce que racontaient d'autres voyageurs, des êtres qui étaient à peine des hommes. Des créatures chétives et sauvages, terrées dans la forêt. Ces peuplades avaient un mode de vie, des rituels dont on ne comprenait pas les significations.




Ecoute, Panthea –– Empédocle m'a raconté ce qu'il a vu –– un pays d'hiver et de nuit –– un pays fait pour les ombres mortes –– la neige le pétrifiait jusqu'aux os malgré la lourde peau de bête dont il s'était couvert (et de cela il devrait se purifier) –– as tu jamais contemplé cela Panthea, une tourmente blanche figée comme le visage d'un défunt –– ce sont les mots mêmes d'Empédocle –– peux-tu penser à lui, cheminant dans une aube grise et glacée, puis, tout le jour, au creux d'une lumière maussade, empreinte d'une nuit qui semble toujours aux aguets –– des alignements d'arbres noirs, tels les os ténébreux d'un ossuaire à ciel ouvert –– bois –– forêts –– à perte de vue –– bêtes furtives aux couleurs d'écorces –– ses pas bordèrent d'épaisses lisières brumeuses –– la lumière de cendre froide de ces lieux le poursuivait jusque dans son sommeil –– le ciel lui parut immense, semblable à une plaine boueuse et nue, à jamais abandonnée des bêtes et des hommes –– il trouva dans le creux de grands arbres des ossements –– dans d'autres, des oiseaux, comme s'ils préféraient s'agglutiner là, au sein de ce ventre de bois, plutôt que de s'élever vers les nuées –– parfois tombaient des pluies grisâtres qui rendaient la neige moins dure, une odeur de boue mortuaire grandissait dans l'air –– Empédocle sentait autour de lui, patientes, impénétrables, des ombres muettes, telles des présences ancestrales –– il y avait des ruines brûlées peuplées de ronces –– et ici et là des cratères où s'alignaient des os –– parfois ceux-ci lui semblaient former un texte –– il trouva des cendres au centre de clairières –– le bois mort, d'un gris terreux, grinçait, chuchotait à son passage –– il chemina ainsi avec son âne –– il se mit à penser aux morts qu'on nourrissait avec des canules –– il se disait que ces terres étaient vouées à la mort –– une mort, qui pourtant, à ses yeux, ne pouvait être qu'un passage, un moment dans le cycle des renaissances –– ce pays funèbre le troublait –– il arriva près d'un lac –– des eaux d'argent terni absorbaient la lumière vieillie du ciel –– demeuraient des lambeaux de glace –– sur les rives noircies, boueuses, rampaient des arbres qui s'étaient effondrés de tout leur long, comme des soldats épuisés –– leurs branches exsangues lui firent penser à des bêtes hurlantes, figées dans une fuite immobile –– le soleil de cette contrée était sans éclat, à la manière d'une vieille écorce –– Empédocle se blessa avec les épines d'un infernal enchevêtrement de ronces, au sein duquel une petite louve s'était laissée piéger –– il réussit à l'en extraire –– elle disparue pendant la nuit –– mais bientôt une faiblesse l'envahit –– et il connut le violent regret de voir la bête qui l'accompagnait décliner soudainement, comme si elle vieillissait trop vite, périclitant bien avant l'âge –– son pauvre âne mourut dans la neige –– il ne put, malgré ses efforts désespérés, ni lui redonner de maigre forces, ni simplement le réchauffer –– Empédocle cru le suivre dans la mort –– la fièvre l'avait gagné –– elle le força à se réfugier dans un de ces arbres creux qui servaient d'ossuaires –– il sentait ses forces l'abandonner –– le temps sembla s'arrêter –– un noir cratère s'ouvrit dans sa tête; une matière de nuit –– il se dit que les ombres le tiraient déjà vers l'Hadès ––


La pulsation lancinante du sang, la pensée, des germes de mort, une fatigue sans fond au creux de tes os –– dormir, l'esprit comme un chat sommeillant paresseusement au pied d'un mur –– dormir –– ces sables mouvants du sommeil –– ton souffle lent –– d'anciennes peurs remontaient en lui, tels des bêtes griffues et sombres remontant les parois d'un puits profond, cherchant son cœur, sa bouche, sa colonne vertébrale, la moelle de ses os –– un murmure d'abîme –– et il y avait cette voix, presque encore celle d'une enfant –– il savait, malgré sa faiblesse et la confusion de ses pensées, que c'était elle qui allait le guider –– il l'entendait dans ses songes –– il était venu pour elle dans ces lieux; il commençait obscurément à le comprendre –– deux âmes, un même sang sauvage, le froid des ombres, la terre humide et profonde, marcher, ramper, sentir ce souffle de bête inquiète et blessée, d'enfant fou, au fond de soi –– leur destin était de se rencontrer, telles les eaux des rivières et des fleuves ––


Cette voix, dans ses rêves (c'est ce qu'en vérité il m'a raconté, Panthea), disait : je peux t'aider, tu le sais; et ce savoir me brûle –– tu sens en ton cœur un poids d'obscurité, tu connais la mort, ton souffle s'est éteint tant de fois; et par-delà cette nuit, ce froid, ce goût de cendre et de feu mort, par-delà la morsure des ombres, il y eut, pour toi, ce déchirement et cette joie, de nouveau, la lumière qui blesse et qui nourrit, ce balbutiement profond, renaître dans le vif d'une chair ou d'une écorce –– je sens cela, Empédocle, ton âme est ancienne –– je sais la terre et la nuit –– je connais les bêtes, les ombres; et d'autres choses dont jamais je ne parlerai –– les catacombes, le labyrinthe des ossuaires –– je suis dans cette nuit, Empédocle, un ventre putride où lentement je meurs; ma bosse, mon dos déformé, m'ont désigné à leurs yeux; ils y ont vu un signe; rongeurs, os, petites flammes consumant la graisse, racines; les jeunes rats, ces amis indociles, les insectes sur mes mains, et les vers, cette couche, trou de terre grise, la poussière des crânes sur mon visage, dans ma bouche, mes chaînes, ces longues chaînes entravant mes jambes –– cette douleur; cherche moi –– la tour, il te faudra trouver la tour –– une tour en ruine –– je l'ai souvent imaginée telle qu'elle devait être autrefois; les bâtisseurs de l'ancien temps l'avaient érigée pour leur reine, leur prêtresse –– je l'ai vue dans mes rêves comme si je l'avais vue de mes propres yeux, et toi aussi, frère lointain, elle t'est apparue –– cherche moi ––


Un jour, au sein de l'épaisse brume qui l'enveloppait, il sentit que des mains bienveillantes se posaient sur son front –– on prit soin de lui, on le soigna –– il retrouva des forces –– on l'aida à marcher –– des petits êtres maigres et blancs comme le calcaire s'activaient autour de lui –– ils étaient furtifs, silencieux –– certains le fixaient avec des yeux qui ressemblaient à des pierres grises –– cela l'étonna tant de s'éveiller ainsi parmi ces gens qu'il ne voulut pas de prime abord croire le témoignage de ses yeux –– ces créatures humaines vivaient sous des tentes faites de peaux de bêtes, de branchages, d'écorces –– ou dans des huttes de pierres grises –– on trouvait celles-ci au sein de clairières, ou isolées dans les bois, comme il s'en rendit compte plus tard –– des fumées montaient vers le ciel terreux et froid –– des odeurs de bois sec, de viandes fumées, de décoctions d'herbes sauvages parvenaient jusqu'à lui ––


Le blanc soleil, sa lame –– sur la peau de ton visage, Empédocle, un tiède masque de chaleur ––


Dans ses songes, des sons de choses qui rampent et crissent dans la terre; l'écoulement de l'eau –– et des sortes de gémissements lointains, peut-être le mugissement du vent, ou d'autres pauvres créatures ––


Le peuple des huttes parlait à voix basse de ce qui rôdait dans la forêt, au plus profond, en des lieux où personne ne va jamais, où les bêtes elles-mêmes ne s'aventurent pas –– s'étend là le séjour des ombres immémoriales, des lieux de mort et de ténèbres –– et aucun feu ne peut éclairer ces profondeurs noires des forêts –– comme beaucoup d'autres avant eux, et beaucoup d'autres après eux, le peuple des huttes et les autres peuples de la forêt nomment, à voix basse, Nuires ces ombres –– et alors leurs voix semblent s'éteindre comme de maigres feux face au blizzard –– ils ont des rites pour conjurer l'action des ténèbres –– mais ils savent qu'ils ne peuvent lutter à armes égales contre la nuit, les rêves funèbres et l'hiver –– seules leurs filles-chamanes ont le pouvoir, à leurs yeux, de les protéger; aussi les enchaînent ils dans des sortes de terriers au fond de leurs ossuaires ou dans des arbres creux (qui pourraient loger un taureau) –– ainsi la vie loin de la lumière de ces jeunes filles et femmes semble les protéger des ténèbres –– elles ont des rites et des mots puissants, des incantations qui ressemblent à des cris d'insensés, contre les ombres informes et ce qui vient des racines de la nuit; la terre et la forêt veillent sur elles et se nourrissent d'elles, de leurs songes, profonds, lourds de ténèbres et de souvenirs; le peuple les vénère et les craint; on les choisit dès leur venue au monde; car tous pensent que certains signes désignent précocement celles qui deviendront les prêtresses vouées à la terre et à la noirceur des forêts –– à la protection du peuple ––


Cette voix dans ses rêves –– ainsi elle chuchotait, sa sœur des ombres –– je peux t'aider, répétait-elle –– écoute –– trouve-moi –– je suis dans la nuit –– dans la tour de la reine, comme on la nomme encore, il y a une trappe de pierre menant à un souterrain –– tout près d'un tombeau –– celui de la dernière reine du peuple bâtisseur ––


Ces reines du peuple ancien, je ne connais à leur propos que des rumeurs, frère; il y a des traces, dans les souterrains, dans les tours en ruines; certaines bêtes semblent savoir des choses; les femmes et les hommes de ces temps étaient des êtres durs, comme la glace épaisse au cœur de l'hiver; la plupart des femmes destinées à règner étaient issue de clans de chasseurs; leurs ancêtres, disent les légendes, initiaient les jeunes princesses à pister, traquer et mettre à mort les fauves –– spécialement les lions des déserts du sud –– pour pouvoir gouverner, elles devaient être mises à l'épreuve, armées d'une lance, d'un couteau et de quelques vivres, et ainsi prouver leur valeur –– ou périr; on raconte ces choses; et sur certaines pierres il y a des signes évoquant ces pratiques des anciens temps; la plupart d'entre elles eurent le visage défiguré lors d'affrontements avec les fauves; depuis lors, les reines de ce peuple portèrent un masque de bronze soudé à leur os; pour une raison que j'ignore ce peuple vint s'établir dans nos contrées, construisit des cités entourées de murailles épaisses, creusa la terre de souterrains et de cavernes profondes; on dit que leurs reines étaient à leurs yeux des déesses –– des déesses sans-visages, et qu'elles étaient comme des louves, puissantes, désirables –– elles suscitaient la dévotion du peuple –– on construisit pour elles des tombeaux, comme cette tour ––


Des pierres noires dans la neige –– les restes d'une haute muraille effondrée –– il trouva la cité oubliée, rongée par le temps et les hivers; les arbres disloquaient les murs –– des tumulus –– des cylindres de pierre –– un monde froid, sans mémoire –– peuplé d'oiseaux noirs (des corvidés), de bêtes craintives à peine entrevues (Empédocle distingua pourtant le pelage nuageux d'un renard des neiges) –– ces lieux sentaient la vieille mort, le sacrifice, une nuit de tombeau à ciel ouvert –– il pensa à ces antiques cités dont on a peu à peu perdu le nom et la moindre trace dans les chroniques –– les hommes avaient fini par l'oublier comme on oublie un cauchemar –– Empédocle n'avait jamais vu un tel ciel : semblable au charbon de bois, comme s'il s'était lui-même consumé et avait lentement refroidi –– il stagnait au dessus de la cité perdue tel l'œil immense d'un dieu mort –– et tous cette végétation éteinte, exsangue –– sous des écorces ressemblant à des peaux d'éléphants, une armée d'insectes en armure, grouillants comme des vers sur un cadavre –– la terre brune avait l'odeur âcre des catacombes; et cette nuit boueuse, il la sentait grandir dans son coeur –– dans ces solitudes glacées rôde la peur –– les visages blancs des gens qui vivent dans les huttes sont comme brûlés par cette peur –– cette terre n'est qu'un cimetière –– les ombres, et leur troupeau d'ossements, rien d'autre –– les vivants, des squelettes déjà, hommes et bêtes n'étant qu'un rêve d'os de la terre ––


Le peuple des huttes est un peuple de momificateurs –– ils ont investi les galeries souterraines creusées par l'ancien peuple bâtisseur –– Empédocle explora les ruines et les passages souterrains –– partout, des ossuaires, des momies assises dans l'ombre d'une caverne, d'autres accroupies ou allongées dans des combes, d'autres debout –– des momies de bêtes aussi, qui étaient là comme des ombres tristes accompagnant les hommes –– la poussière des morts, la cendre ancienne –– il chercha la jeune fille des jours et des jours –– enfin, il la trouva dans ce qui était devenu son antre –– une chambre de terre –– il la reconnut sans l'avoir jamais vue de ses yeux de chair –– une petite lampe de graisse brûlait dans une cavité (un système de galerie faisait circuler l'air) –– elle lui parlait dans sa tête –– il y avait là des pierres avec des signes gravés, et d'autres pierres, fines et coupantes, sans doute affûtées patiemment; il y avait aussi des ossements de petits animaux, des masques d'écorces, et un masque-crâne impressionnant; de petits insectes (des scarabées) couraient sur ses bras, sa nuque, se réfugiaient au creux de ses mains –– Empédocle trouva un moyen de lui enlever ses chaînes –– il l'emmena avec lui, la portant sur son dos, tant ses pauvres jambes étaient faibles ––




La jeune fille bossue devint ainsi celle qui le guida dans le labyrinthe de ses vies passées –– Empédocle a raconté à Panthea certains de leurs rituels –– ils s'installaient au creux d'un simple trou pratiqué dans la terre, une excavation pour un piège ou une tombe à demi creusée, abandonnées, ou encore se réfugiaient au fond d'une grotte –– la jeune femme bossue allumait des petits feux, qui semblaient gémir comme des bêtes sortant de la matrice maternelle –– elle lui donnait à boire les décoctions qu'elle préparait dans des brocs d'écorce ou de pierre –– elle lui faisait mâcher des racines, la bouche du Mage devenait noire, il sentait la terre, la pluie, comme si en lui germait la vie sombre et humide d'une fleur inconnue –– Empédocle, sous sa conduite, est devenu, à ses propres yeux, un enfant ou un animal aveugle –– lui, dont la stature, la lumière du verbe, l'orgueil sont si empreints de clarté et si puissants, n'était plus entre ses mains qu'une pauvre bête perdue dans le désert et la nuit ––


Ainsi il se met à nu devant Panthea –– la voix d'Empédocle s'est enracinée dans son coeur; il l'a ramenée du monde des morts –– parfois de la bouche de Panthea sortent des mots qui nous sont inconnus –– son ventre, son cœur sont purs –– elle sait la nuit de l'âme, la solitude, les cris muets des mourants, la plainte des bêtes, le feu noir du sang –– Panthea a le visage d'une soeur, d'une louve, je sais l'odeur de sa chair vivante, une lumière brune et sauvage et coupante, douce comme le feu dans l'âtre; mangeant peu, debout dès l'aurore, ou méditant, des sauterelles dormant sur ses mains; souvent accroupie près du Mage, elle est à la fois, pour nous, sœur des douleurs, vestale sevrée de temple, jeune gardienne de notre troupeau, une femme solide et patiente –– fille de nuit et de feu –– et elle sait, comme l'insecte baignant dans l'été, se rendre ivre de la simple vrille d'un grain de lumière mordant la peau ––


Le bleu –– la blancheur des oiseaux de mer –– des poissons volants –– le gris des rochers, la terre ocre et poussiéreuse, les arbres tordus dans la lumière dure et minérale –– leurs branches semblables à des bras calcinés par la lave de l'Etna –– Panthea les compare à des carcasses desséchées de géants ––


Empédocle, ces fragments d'images venues de ton enfance –– de tes enfances : la mer, intensément bleue, tel un immense végétal ondulant sans fin dans le vent et la lumière –– le vent, il te suit jusqu'au fond du sommeil, souffle gorgé des vapeurs de la terre –– magma germinal –– ton corps, comme un pain de glaise, de nuit, de feu –– puis, au matin, des oiseaux crevant la lumière et ses nappes chaudes –– dans le sable, ton corps –– cette nouvelle floraison, l'oubli, pur, étincelant –– tes larmes gorgées de sel, semblables à celles des tortues de mer au cours de la ponte (les visages de ces bêtes, comme des compagnes d'éternité) –– cette joie douloureuse, naître à nouveau –– sentir la brûlure de la lumière avant même de pouvoir desceller tes paupières ––




Des collines jaunes et sèches –– le vert duveteux des chardons –– des pierres semblables à de vieux os éparpillés –– fragments granitiques –– des petits sapins –– des arbustes maigres –– de très chétifs nuages dans le lointain, vaporeux, laiteux, perdus dans un ciel uniformément bleu et limpide –– une sorte de lande désertique; l'ondulation morne et figée d'une plaine lunaire, hantée de la stridence des cigales et des grillons –– sous l'empire de la discorde, le feu solaire, comme le Mage nous l'a appris, pousse les éléments à se replier sur eux mêmes –– et dans cet isolement de toutes choses, roches, arbustes noirs et rabougris, fragments de terre brûlée, nuages semblables à des agneaux morts, insectes stridents, tous, inertes ou vivants, sommes soumis à l'action aveugle de cette force qui toujours davantage nous éloigne de la sphère originelle –– la chaleur aveugle et dure nous rend immobile tels de vieilles poteries –– et nos langues ne vibrent plus dans nos bouches –– nous économisons l'eau de notre salive et le peu de fraîcheur de notre souffle –– et tout devient en nous lourd et lent et pierreux –– j'ai vu à quelques pas de moi un scarabée prendre feu, et des mouches se coller à la tête d'une maigre vache, cherchant à ronger sa peau et à se noyer dans l'humidité de son sang –– et il y avait tout autour de nous des roches écarlates, des pierres rouges comme du sang figé –– nous avons traversé cette lande interminable comme un troupeau de fantômes –– à nos pieds, des arbres foudroyés par le feu des orages, réduits à demeurer là, dans le vent sec, sombres et nus, concassés, tout hérissés de branches brisées –– on dirait des os sur un champ de bataille, dispersés au milieu des herbes jaunes brûlées –– sur la pente sud d'une colline on aperçoit les restes calcinés d'un troupeau de moutons; leurs carcasses forment une vaste spirale irrégulière au centre de laquelle se trouve le squelette du berger qui les conduisait : des os blanchis par le soleil, le vent et les insectes; ses os à lui au milieu des os de ses bêtes, comme s'il était le cœur de ce tourbillon figé; un fort étrange cimetière à ciel ouvert –– personne n'a inhumé les corps, comme s'ils étaient maudits –– au sommet de la colline, une sorte de plateau herbeux où se mêlent de maigres touffes de bruyères, des herbes jaunes sèches et des rochers gris couverts de lichens –– la vue est imprenable sur le pays, les champs et les vallées, les lointains noyés dans une brume de chaleur traversée d'éclairs –– malgré la rude hostilité de ces lieux notre troupe s'arrête ici pour camper –– on dresse quelques tentes –– des feux s'allument déjà entre des pierres –– on trouve un peu partout sur ce plateau dénudé les mêmes arbres gris cendreux, brisés, pathétiquement dressés vers le ciel bleu et dur indifférent; ils sont si secs qu'ils flambent en un instant –– ici les rochers ont toutes sortes de formes, ils évoquent des bêtes (des bœufs ou des crapauds de pierre) ou de monstrueuses excroissances organiques issues d'une époque sans nom –– Empédocle, aidé de la prophétesse, de la jeune fille bossue et de Panthea soigne les malades, les pieds et les jambes blessées des femmes et des enfants, il les soulage du venin et de la douleur des morsures, il combat la faiblesse des plus malingres, dont le soleil a brûlé la peau, asséché la bouche et les yeux –– à certains endroits il y a des petits cratères –– on s'y installe pour manger et dormir autour d'un feu ami –– Empédocle ne nous suit jamais dans le sommeil –– quelque soit l'heure où je m'éveille il n'est plus là et je dois souvent endurer seul la nuit froide –– parfois un petit chien vient se blottir contre moi et je retrouve alors le chemin du sommeil ––


Panthea suit Empédocle comme son ombre –– la nuit pourtant elle doit comme nous prendre du repos –– elle se vit, et nous la voyons ainsi, comme la vestale de cet être de lumière que beaucoup considèrent comme l'incarnation parmi nous, les mangeurs de pain, d'un dieu –– je ne sais pas –– peut-être, je ne suis que le pauvre Alcyon –– je marche dans la poussière de ses pas, je me nourris du miel revigorant de ses paroles, de l'intensité de sa présence –– Empédocle est un guérisseur comme il y en a peu –– la rumeur s'est répandue depuis qu'il a arraché Panthea aux ombres de l'Hadès –– j'étais là –– Empédocle connait les plantes, les bêtes, les vents, comme s'il comprenait leurs langues et leurs secrets –– il sait ce que signifie l'existence muette et butée des rochers –– sa voix a quelque chose du feu et de la pierre –– nous qui l'aimons et le suivons, nous qui l'écoutons et gravons en nous ses paroles, ses vers de lumière sèche ou de miel, qui goûtons la profonde saveur de mer et d'écorce de ses images, nous qui nous abreuvons de ses conseils de médecin et de ses prophéties, et même de son silence, nous osons souvent à peine l'approcher –– ou nous n'ouvrons la bouche que s'il nous a d'abord adressé une question –– une de ces simples questions, qui sont pourtant tranchantes comme le silex ––


La jeune fille bossue conserve des têtes momifiées de bêtes dans des sacs de toiles –– un petit âne l'accompagne –– Empédocle le lui a offert –– l'animal semble troublé par son chargement –– Panthea l'a vue avec Empédocle au milieu d'une grappe d'oiseaux; les bêtes à son contact devenaient dociles; elle prenait la tête de certains dans ses mains et leur murmurait quelque chose (elle dont les humains n'entendent jamais la voix de chair), ou les regardait de ses yeux noirs semblables à des pierres de lave, comme si elle sondait leur esprit –– Panthea pense que c'est ainsi que parfois elle indique au Mage le chemin que nous devons suivre –– elle trace des signes sur le sol comme s'il s'agissait d'une carte, puis les efface d'un geste vif, comme pour les conjurer –– parfois elle semble lire directement sur le corps de la terre, à même les plantes, les roches, la poussière ––


Elle est son guide et ainsi nous cheminons sur les traces des vies antérieures d'Empédocle ––


La prophétesse dit qu'Empédocle a parfois des images terriblement intenses de ses vies passées –– la jeune fille bossue sait quelle porte il faut ouvrir dans la psuchè de l'homme –– elle voyage dans nos têtes, elle sonde nos âmes, elle connait les nuits les plus obscures –– Empédocle lui ouvre son esprit et il la laisse gouverner son âme –– leurs rituels restent cachés à la plupart des gens de notre troupe –– parfois ils s'éloignent tous les deux plusieurs jours, sans doute cherchent-ils une grotte ou un temple abandonné, et la jeune fille utilise ses têtes mantique et l'étrange savoir de son pays froid, ce savoir sans nom qu'elle pratiquait sous la terre ––


La prophétesse dit que l'âme d'Empédocle autrefois a pris racine dans le corps d'un poisson –– elle dit que (grâce à la jeune fille bossue) de brèves sensations de cette vie lui reviennent parfois, liées à ses incessants mouvements d'alors au sein de l'élément liquide : une masse d'ombre au-dessous de son fin corps gris, des lumières dansantes au dessus –– ces brillances ondulantes, suaves, l'attiraient –– et, pour un bref instant, il goûta la suffocation de l'air, sautant hors de la gangue liquide matricielle, de son ombre bienfaisante, et, dans cette suffocation qui peut-être ressemble à l'ivresse des hommes, il sut la joie intrépide du poisson furtif, bloc de chair et d'écailles dans la paume immense du dieu océan ––


D'après la prophétesse, Il fut aussi arbuste –– chair sans organes irrigués de sang –– ne lui reste de ce temps, imprononçable pour ma bouche humaine, que la sensation lente, irrémédiable, rude et torturante, de la croissance, cette saillie vers la profondeur du ciel; et il y eut la fraîcheur profonde de sa sève, la terre aveugle et bienfaisante, la douceur germinatrice de la pluie, l'oscillation qu'induisent les profonds courants de l'air; et sa peau d'écorce épaisse, comme notre peau, le protégeant, et par-dessus tout, il y eut l'innombrable lumière, irradiante, et ce feu vertical, compact et lointain, feu qui ne brûle pas, mais nourrit, fait croître, et monter lentement la chair végétale vers la profondeur d'en haut –– comme une prière vivante adressée au soleil nourricier ––


Puis, il se dessécha, mourut dans son corps végétal, et un temps sans mesure, sans image, l'a séparé de cette autre floraison que fut sa nouvelle naissance dans le corps d'un garçon –– il naquit ainsi de nouveau, et grandit au sein d'un étrange peuple : les Ichtyophages –– et quand il mourut dans son corps de garçon, sa dépouille fut confiée à la mer et son âme migra dans l'enveloppe corporelle d'un poisson ––


Ainsi, du fait des migrations labyrinthiques de son âme, Empédocle a connu l'étrange peuple des Ichtyophages (je crois me rappeler que le voyageur érudit Hérodote les a mentionnés dans ses écrits) –– de la vie qu'il mena avec ces gens, il ne se souvient que de bribes –– il y fut enfant et jeune garçon et peut-être jeune homme, mais il ne parvint pas à l'âge d'homme fait –– peut-être mourut-il d'un accident ou d'une mauvaise fièvre, il ne le sait plus –– il n'a plus d'images de ceux qui furent ses parents, ni de ceux qui furent ses frères et sœurs –– les Ichtyophages vivent au sein d'une sorte de désert bordant une mer qui semble aussi inhospitalière qu'une étendue de pierres –– pas d'arbres –– à marée basse, dans des trous, il récoltent des petits poissons piégés là –– ils les attrapent à la main et les mangent crus, parfois encore vivants –– ils ramassent des coquillages de toutes sortes, des mollusques –– les hommes passent une grande partie de leur journée à pêcher à la ligne ou avec des filets –– leurs embarcations sont faites d'os et de peau tannées –– les plus gros poissons sont séchés au soleil, réduits en poudre et mélangés à un peu de sang de poisson frais ou parfois à leur propre sang; ils donnent cette mixture à leurs bêtes –– à leurs chiens, à leurs mulets, aux quelques chèvres qui leur appartiennent; Empédocle se rappelle avoir pensé que certaines bêtes avaient un regard fou ou éteint comme un feu mort; ils font aussi une sorte de pain avec cette farine de poisson –– il arrive que sur le sable s'échouent des baleines –– ils les regardent mourir –– récupèrent de la chair, de la graisse, de l'huile, puis laissent pourrir ce qui reste –– l'odeur de la décomposition imprègne tout ce qui vit à la ronde –– des oiseaux et des crabes viennent se repaître des cadavres –– quand toute la chair a disparue ils récupèrent les os, les nettoient dans l'eau de mer, et s'en servent pour bâtir leurs huttes et l'armature de leurs barques–– avec les tendons ils font du fil, avec les arêtes ils fabriquent des aiguilles pour coudre les peaux de leurs bêtes mortes –– ils s'en servent aussi pour fermer les plaies de leurs blessures –– d'après Empédocle, cette terre, pendant les longs mois de ce qui doit être pour nous l'hiver et l'automne, est accablée d'un ciel gris continuel; et quand vient ce qui doit être le printemps et l'été elle est la proie d'un soleil brûlant implacable, comme une épée triturant une plaie –– c'est une vaste langue de terre désolée, sablonneuse, marécageuse à certains endroits –– la mer tient ces gens, comme s'ils étaient tenus en laisse ou enchaînés à elle –– ils n'arrivent pas à s'en éloigner –– ceux qui ont cherché à s'exiler sont morts peu de temps après avoir entamé leur périple; une fièvre, une trouble mélancolie les assomme et les fait bientôt périr comme les poissons qu'ils sortent de l'eau et laissent s'étouffer sur le sable –– ces exilés sont traités par les autres comme des renégats, on sait ce qui les attend (des voyageurs en ont instruit le peuple), mais on laisse leurs corps là où ils sont, personne ne va les chercher –– la vie monotone de ces gens est à leur propre yeux ce qu'ils ont de plus précieux –– regarder la mer est leur seule distraction quand ils ne s'affairent pas –– certains de ces gens ressemblent à des pierres, dit Empédocle, il a la réminiscence de cela –– ils semblent d'une patience infinie –– ils vivent sur leur terre aride, dans la poussière, le sel, les flèches brûlantes du soleil, les morsures des vents, et pourtant, ils n'envisagent pas de quitter ces lieux inhospitaliers –– ils vénèrent la mer, elle est leur déesse, leur mère, leur tombe –– ils doivent leur survie et leur persévérance aux êtres marins –– leurs pratiques funéraires sont singulières : quand quelqu'un meurt, si c'est à leur yeux un criminel ou une mauvaise personne ils laissent sa dépouille se dessécher, insectes et vautours rongent les chairs (Empédocle a cru voir des hyènes rôder dans ces contrées, il n'en est pas sûr); puis ils récupèrent les os et s'en servent pour fabriquer des outils et des ustensiles; les autres, les personnes honorables, sont confiés à la mer; ainsi, pensent-ils, dévorés par les poissons, des fragments de leur être peuvent revenir ensuite dans la bouche de leurs descendants, mêlés intimement à la gent poissonnière –– le cycle de la vie est ainsi respecté, les hommes payent leur tribut à l'océan et perpétuent en eux une part de leurs aïeux ––


J'ai vu Empédocle et Panthea remettre à l'eau un dauphin échoué qui n'avait pas encore trépassé –– ils le tirèrent et même le portèrent vers les flots –– et ils attendirent, jusqu'à ce que l'animal s'enfonce et se meuve de nouveau au sein de son élément natif –– d'autres l'auraient sans hésiter fait périr sous leur couteau ––


Je me suis blessé sur un rocher aux arêtes tranchantes –– mon pied saignait abondamment –– la jeune fille bossue s'est occupée de moi –– je l'ai vu écraser et malaxer des herbes et des insectes dans un morceau de poterie qu'elle avait tiré de son havresac –– cela formait une pâte noire, compacte –– puis elle s'est approchée de moi, m'a regardé dans les yeux –– j'ai hoché la tête en signe d'approbation, et elle s'est mise à appliquer sur la blessure la pâte qu'elle avait préparée –– puis elle a tracé sur le sol poussiéreux deux traits –– deux jours plus tard, j'étais guéri ––


Panthea parfois s'éloigne et se baigne nue dans une rivière –– sa longue et fine silhouette ondule à la façon des plantes aquatiques –– elle s'endort sur le rivage et le soleil lui tisse une peau de lumière –– ses sombres cheveux ressemblent à des algues –– elle m'a dit qu'elle rêve souvent qu'elle est une roche ou un bloc de lave durci, ou une pierre parmi les pierres, et qu'elle aime cette stase, cet apaisement minéral –– s'effacent alors les cauchemars qui la torturent –– elle est là et je la vois comme un fragment de soleil, de sable pur –– des lézards s'aventurent sur son corps tendre et nu, et ils se chauffent au soleil, immobiles, comme sur une roche ––


La prophétesse m'accueille parfois dans la précaire hutte de branchage qu'elle se fabrique à la tombée du jour –– elle prend ma main et m'entraîne dans son antre –– elle s'allonge, et m'attire à elle, ouvre ses cuisses, prend ma tête entre ses longues mains brunâtres, rapprochant lentement mon visage de sa fente humide, et je sens le parfum profond de cette chair douce –– la prophétesse me murmure à l'oreille, ferme tes paupières, sens moi, avec tes lèvres, ta langue, boit ce qui sort de moi –– mon cœur cogne comme un marteau de forgeron contre les parois de ma cage thoracique –– je scelle mes lèvres et ma bouche à son sexe, telle une bête fouillant la terre humide et sombre –– et pour cette femme sauvage et dure, aussi étrange que cela paraisse, je ressens une forme d'amour –– elle est comme la nature, la terre et la mer, et j'aime sa vulve herbue, son odeur de fruit mûr, la courbure de ses reins, sa peau cuivrée –– cette femme est la terre, et elle est la nuit –– je sens en elle une irrésistible force –– celle du vent et des racines des arbres, et celle qui hante les cris des bêtes –– je sens la puissance des éléments –– un feu de chair solide ––


La prophétesse parfois se comporte comme si elle était ma mère (cette mère dont j'ai oublié le visage, on m'a trouvé dans un ravin, des vautours m'avaient repéré, un pâtre les chassa de son bâton noueux et me ramena à son village) –– elle me tance aussi, elle cherche à m'inculquer des choses que je ne comprends pas –– Panthea est plus docile, plus habile aussi –– elle comprend les potions, les mélanges des herbes, des racines, des poudres d'insectes; la prophétesse dit qu'elle ne craint pas le sang et sait remettre les os et aider les femmes et les brebis et les chèvres pour la délivrance –– elle lui transmet son savoir et Panthea l'aime pour cela ––


Pour Empédocle, malgré leurs dissemblances, tous les êtres ont une forme d'égalité, de par leur origine commune –– tout être est un fragment errant ou ajointé de Sphairos –– leur pluralité est richesse vraie et non seulement apparence –– et tous, sous l'empire (contrarié par neikos, c'est ainsi) de philotes cherchent à se mêler et s'ajointer avec harmonie, tendant vers la sphère unique, qui sera un jour retrouvée –– moi aussi, Alcyon le demi-homme, je rêve de l'immobilité de la sphère –– tout se tient dans la pensée et la parole et les actes d'Empédocle –– ainsi, dès sa jeunesse, il refusa la couronne qu'on lui offrait du fait du prestige de sa famille, et de la gloire de son aïeul au sein de sa cité natale d'Agrigente –– il était l'ami du peuple, il est l'ami du peuple, comme je n'ai jamais cessé de le dire –– il lutta, avec son esprit agile et ses discours, lors des assemblés des citoyens, contre les factions formées par les aristocrates –– il favorisa la pratique difficile, et souvent entravée par l'esprit de vengeance et le goût du pouvoir et du sang, de la démocratie –– il dota ou sauva d'une vie soumise et triste et infamante des jeunes fille sans richesse –– déjà (dès son enfance en vérité), on le savait guérisseur, et le plus grand nombre espérait qu'il sauverait sa cité des maux politiques qui l'accablait (comme il l'avait fait pour les récoltes) –– son nom était aimé –– et c'est ainsi qu'il se fit des ennemis implacables –– certains étaient des cousins, ils étaient de son propre sang –– ceux-là même qui payèrent ces bandits et ces mercenaires (une confrérie de loups) dont j'ai parlé –– leur ombre nous menaçait –– nous craignions plus que tout, Panthea et moi, qu'ils lui ôtent le souffle, le déchirent avec leurs lames –– même si Empédocle a échappé plusieurs fois à leurs attentats, ils sont pareils aux taons sentant le sang des vaches; comme les Érinyes le sang est leur soleil et ils veulent le sang de leur victime –– qu'un tel homme, juste et pur, doive subir une telle infamie, ne peut qu'assombrir nos jours, nos joies et nos plus intimes pensées –– c'est comme si, pour moi, pour Panthea, les commanditaires de ces mercenaires voulaient éteindre le soleil; aussi loin fut-il, ils le poursuivent de leur haine farouche, implacable, leur âmes gangrenées ne connaissent que la mort et la domination –– car Empédocle, écoutant son daïmon, s'est éloigné de sa cité, il a voyagé loin au nord, s'est perdu dans des contrées dont je ne connais ni la terre, ni le climat, ni le nom; il a aussi laissé son âme voyager hors de lui; il a connu de longs sommeils; il a marché sur des terres arides qui brûlent la peau, il a franchi des mers sur des navires de rencontre, il a parcouru de sombres forêts –– Empédocle a marché sur cette terre, il a marché, encore et encore, seul ou avec quelques compagnons –– lorsqu'il revint dans sa cité, il fut chassé par une cabale, ses rivaux avait repris des forces et s'étaient alliés –– ils le firent exiler et jurèrent sa mort ––


Comme je l'ai dit, la jeune fille bossue communique avec les bêtes –– je l'ai observée; le plus souvent, elle s'adresse à eux dans leur tête, en je ne sais quelle langue –– elle s'adresse aux chèvres, aux chevreaux, aux chevaux sauvages, aux ânes –– à des scarabées étincelants dans leurs armures noires, et à des cigales qui un instant cessent leur stridence –– un chien qui gardait des moutons en devint immobile, tel un bloc de silex –– elle pose parfois son visage contre la terre –– et comme nous le savons, elle se nourrit d'herbes, de feuilles de chardons ornées de piquants –– et elle recueille des insectes dans ses mains, leur murmure quelque chose par la pensée, peut-être un chant, puis les met dans sa bouche –– il arrive qu'Empédocle la soulève du sol et la dépose sur le dos d'un âne (celui qui est blanc, taché de gris tendre), et alors la jeune fille s'allonge autant qu'elle peu et étreint l'animal, comme si elle retrouvait un proche parent, et ce sont les rares fois où je la vis sourire ––


Elle qui semble nous considérer toujours avec une méfiance animale, s'est prise d'affection pour Panthea –– elle se fait comprendre de la jeune femme par des gestes et par ces pensées et images qui mystérieusement entrent dans la tête –– peut-être est-ce parce que Panthea est revenue du pays des ombres et que la jeune fille sait ce que cherchent les ombres ––


Quand je trépasserai, a dit la prophétesse à Panthea, tu sépareras ma tête du reste de mon corps et tu la momifieras comme on le fait dans le pays des sables, et tel que je te l'ai enseigné –– la prophétesse pratique cela avec les bêtes –– elle conserve leurs têtes, elle aussi –– corbeaux, hiboux, chèvres, ânes, poissons; et les têtes parlent et chuintent et murmurent (je l'ai vu, moi, Alcyon, de mes yeux de vivant) et elle entend et comprend leurs cris, leurs plaintes, leurs rêves d'eau et d'herbe, et leur mémoire des saveurs du soleil –– et leurs voix, dit-elle, sont hantées par les ombres, l'abîme, ainsi qu'un ciel sans fond; elles savent ce que sont les purs ténèbres, Kaos –– la nuit où gîte la terreur ––


La prophétesse clame parfois –– certains disent qu'elle fut une bacchante : il est parmi nous, surgissant de l'eau de la sombre rivière ou des profondeurs du bois –– le dieu vagabond, Dyonisos –– elle sent sa présence, cette chaleur qui peut rendre folles les femmes –– telles celles d'Argolide, chez qui il suscita la danse, la fureur et le meurtre –– Empédocle aime cette femme sauvage –– il prend conseil auprès d'elle –– et souvent il suit ses paroles, affirmant qu'à ses yeux, elles ont valeur d'oracle –– elle et la jeune fille bossue se sont longtemps regardées avec méfiance –– mais la prophétesse a su l'attirer à elle, comme ces guenons qui recueillent des petits singes orphelins; intelligemment, doucement, elle s'est approchée d'elle; toutes deux aiment les oiseaux; elles les observent de longues heures ––


Quand le doute m'assaille, je pense à ce roi qui avait perdu la raison et qui errait de cité en cité, transportant avec sa cour et son équipage, dans un coffre, une effigie de Dyonisos, celle- là même qui lui a fait perdre la tête : il l'a regardée bien en face, dans le temple où elle était cachée, voilée aux yeux des hommes –– l'épouvante dès lors a hanté ses nuits et ses jours –– on dit qu'il portait un masque pour qu'on ne voit plus ses traits –– il croyait ressembler tour à tour à un sanglier, un lion ou à un lépreux –– il se nourrissait de terre et dormait sur le bord d'un ravin, veillé par ses gardes –– étrangement, cette histoire me réconforte, car je sais qu'Empédocle est pur –– malgré cette dureté qu'il a parfois envers les autres et envers lui-même –– et je sais que les puissances qui gouvernent le monde sont en accord avec lui –– un jour, peut-être de nouveau, la sphère sera reconstituée –– et nous serons apaisés –– je le sens dans ma moelle –– tous, nous le serons, je veux y croire et je l'espère, le cachalot au front puissant, la fleur de tournesol, le noir scarabée : unis dans le parfait mélange ––


Et puis, un jour, nous arrivâmes aux abords de l'Etna –– l'Etna et ses collines pelées, cendreuses –– crevasses, fissures inguérissables, visage de boue morte de la terre –– des coulées durcies de lave épaisse –– nœuds de matières, devenus froids comme les morts –– un ciel mangé d'ombre pèse sur nos échines, fait ployer nos corps, ânes et chèvres et enfants et hommes durcis par le soleil et le vent ploient comme les arbres sous la tempête –– et ce ciel semble abandonné des dieux; tous nous respirons plus difficilement; aucun oiseau dans ce pays rude et tourmenté comme une écorce d'arbre immémorial –– une terre qui me semble pétrie de pleurs acides, le fruit tourné et aigre d'un cauchemar; une plaie froide, dit la prophétesse –– je me dis le soir que cela doit ressembler au Styx et à son rivage de cendre –– je m'attends presque à voir le triste Nautonier surgir de l'ombre d'un de ces rochers bordant les méandres gris d'une vieille trainée de lave, aussi dure que l'oubli ––


Un matin, on retrouva sans vie, lovée dans sa couche de terre, la jeune fille bossue –– Empédocle ne put la ranimer –– les ombres déjà rongeaient son cœur –– elle était pâle comme un bloc de craie –– ainsi, elle était morte en silence –– des insectes noirs s'agitaient sur son visage –– Empédocle souleva son corps sans vie et dit seulement : je vais la rendre à la terre et aux éléments –– personne ne les suivit –– on ne sait s'il pleura –– il resta absent quatre jours et quatre nuits –– pendant ce temps de deuil, il y eut un lourd silence –– les bêtes se taisaient –– même les corneilles –– au matin on n'entendait aucun coq –– pas même un insecte –– ce silence opaque et pesant gagnait toutes choses –– ceux d'entre nous qui suivaient Empédocle depuis des années éprouvèrent réellement de la peine –– sans doute la jeune fille avait t-elle apporté à ces femmes et à ces hommes de notre troupe quelque chose qu'eux seuls connaissaient désormais –– personne ne sut jamais son nom ––


La prophétesse murmura qu'elle sentait venir un autre malheur –– et que nos cœurs en seraient blessés à jamais –– le temps sombre du cauchemar et des heures de terreur commençait, le temps des larmes, de la colère et de l'affliction ––


Empédocle mourut peu après –– déchiré, sur les pentes de l'Etna, par la confrérie des hommes loups –– ces horribles et sinistres bandits, ces mercenaires; une putride confrérie de meurtriers –– ils découpèrent des parties de son corps, en consommèrent des morceaux (ils laissèrent des foyers avec des broches), et gardèrent la tête pour l'apporter à leurs commanditaires, et ils jetèrent sans doute ce qui restait de son pauvre corps martyrisé dans la bouche du volcan –– il y a, près du cratère, de longues trainées de sang –– Empédocle a subi le sort de Dyonisos –– la cupidité, la haine, et leur rejeton infâme, le meurtre, aveugle et démesuré dans sa cruauté, ont poussé ces pauvres fous à disloquer son corps noble et vaillant –– Panthea et la prophétesse veulent partir, et récupérer la tête du Mage pour la momifier –– moi, mon âme est déchirée, les loups ont accompli leur œuvre de mort.