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CAMP des poètes de LPB

Jérôme Fortin

Notes pour Lpb

Jérôme Fortin


Notes sur Olivier Messiaen


Comme tout a déjà été dit sur lui, et tout le reste, il convient d'en dire encore plus. Le but étant bien sûr de faire rager l'académicien et d'ajouter une couche de confusion dans la tête de l'honnête néophyte (ignorons pour l'instant ceux qui considèrent encore comme une imposture la musique atonale ; il faudrait alors, comme l'a si brillamment démontré l'intéressé, mettre les oiseaux en prison pour nuisance sonore). Notons de cette parenthèse frivole que nous les mettons déjà en cage, les oiseaux, sans pour autant les faire taire complètement. Nous aimons au mieux leurs pépiements lorsque convenablement circonscrits dans l'espace et le temps. Comme toujours, l'objet réduit à sa fonction décorative ; comme toujours, mauvaises herbes fauchées et ciels prédits.  

Ce transbordement de nos champs auditifs, qui aboutira au bruit blanc, en passant par le rose, commence, étonnamment, par le chant de l'alouette lulu et le gazouillis du traquet rieur. De quoi décourager plusieurs amateurs de harsh noise! Le bruit n'est que silence bouleversé, lorsque saturé. Que d'aucuns en apprécient l'agression (j'en suis) demeure un mystère probablement de nature synesthétique. 

Avec sa tête de curé, et certains titres qui rebuteraient jusqu'aux moins athéistes d'entre nous [VINGT REGARDS SUR L'ENFANT JÉSUS - LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR - TROIS PETITES LITURGIES DE LA PRESENCE DIVINE - VISIONS DE L'AMEN], Messiaen n'attire pas à priori l'amateur de déconstruction. D'autres titres, aux évocations vaguement païennes, voire sensuelles, semblent faire corps avec sa musique [ÎLE DE FEU - FÊTE DES BELLES EAUX - DES CANYONS AUX ÉTOILES - QUATUOR POUR LA FIN DES TEMPS - LES CORPS GLORIEUX - APPEL INTERSTELLAIRE - ÉCLAIRS SUR L'AU-DELÀ]. Et, bien sûr, il ne faudrait pas oublier ses lubies ornithologiques pleines de tendresse et d'humilité [RÉVEIL DES OISEAUX - LE MERLE NOIR - CATALOGUE D'OISEAUX - OISEAUX EXOTIQUES]. C'est comme si un plasticien d'avant-garde collectionnait les timbres, en cachette, en buvant du chocolat chaud.

Ses quatre études de rythme, et surtout Mode de valeurs et d'intensités, ont grandement consolidé le socle rocheux sur lequel repose depuis près d'un siècle la musique contemporaine (si les fact-checkers me permettent une aussi docte affirmation). Boulez, Stockhausen et tant d'autres y ont puisé leurs conditions initiales, prémisses aux multiples développements, échappées, dérives et hérésies dont nous nous régalons encore aujourd'hui. Restons-en là sur l'axe du temps ; je ne cite que ceux validés par l'histoire. D'autres le seront demain.


Et si cette musique, qui un jour sera complètement oubliée, je le crains, car aux antipodes de la facilité et du mercantilisme ; et si cette musique, tellement non-essentielle, réclamant tellement de solitude, était un des traitements prophylactiques bientôt prescrits de la maladie humaine ? 



La géophysique des terrains plats


S'il y a une matrice que l'être humain, du haut de son arrogance, aime ignorer, c'est bien le sol. C'est pourtant de ce sol que provient le navet que vous n'êtes pas en train de manger. C'est une roche meuble, parfois un peu collante, dégoûtante pour certains car s'y meut librement le ver de terre, le plus sous-estimé de nos travailleurs ; le lombric qui, par son incessante digestion minérale, rend possible ce bavardage désagréable. Il n'y aurait, sans son effort acharné et gratuit, aucune forêt vierge dans laquelle se perdre, la nuit, à la suite d'une torride aventure érotique en Australie. Le monde ressemblerait au désert inhabitable qu'on nous annonce, jour après jour, sur Radio Apocalypse. 


Si on le compare au ciel, d'aspect tantôt riant, tantôt triste, source d'inspiration de moultes lettres d'amour ou d’adieu (selon la météo), un podzol paraîtra certainement sans grand intérêt. Le tchernoziom, terre opaque et fertile des prairies russes et canadiennes, riche de la décomposition de milliards et milliards de kilomètres de radicelles et autres immondices, n'a encore inspiré que très peu de poètes non soviétiques. Très peu d'entre-nous y voit l'intérêt d'y planter une sonde à neutrons pour en mesurer la conductivité hydraulique. Pourtant certains le font, comme moi ; on les voit errer, ces fous, au milieu des champs de patate, creusant des trous par-ci, installant des lysimètres par-là, le visage sérieux et concentré, comme si c'était important. Ça restera toujours relatif, la signification de ce qu'on fait. Nous ne tenterons pas de résoudre cette aporie.


En plus de nous nourrir, les cochons que nous sommes, la matrice sol est en outre un fort décent réservoir de pets et autres émissions de CO2. S'y séquestrent les exhalations de nos mobylettes et les rots de nos vaches laitière. Mais, encore une fois, on n'en parle peu, l'Amazonie étant nettement plus photogénique ; et avec raison, majestueuse et de proportion biblique, il est facile d'oublier l’ocre substrat sur lequel elle s'ancre afin de pouvoir, de ses feuilles gloutonnes, manger la lumière. Ici réside la véritable transsubstantiation. Nous sommes tous des parasites de lumière.


Le sol, élément humide, plutôt froid et sans éclat, est proche de nous par nature. C'est de celui-ci que le sculpteur extrait l'argile avec laquelle il façonne le mieux nos postures les plus gênantes. C'est de celui-ci que provient le graphite avec lequel les artistes ont immortalisé les têtes embarrassées de nos ancêtres, d'ailleurs aujourd'hui joyeusement reminéralisés par les vers. Peut-être que cette ressemblance intime n'est pas étrangère à notre aversion. Rien ne nous horripile plus, semble-t-il, que la vue d'un sol nu. C'est comme se retrouver, de manière involontaire et abrupte, au milieu d'une plage nudiste.


C'est peut-être pour cela que son importance est si souverainement ignorée et bétonnée. Ou enfin…