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CAMP des poètes de LPB

Jérôme Fortin

Pipi et Caranchon

Pipi et Caranchon


Pipi et Caranchon vécurent, je le sais, une belle histoire d'amour. Ce fut une histoire simple, qu'on pourrait résumer sur un ticket de métro. Je le sais, car j'ai passé de longues années sous leur lit. J'avais déjà raconté leur histoire à Michel en mil neuf cent quatre-vingt- douze, soit huit ans avant que Pipi rencontre Caranchon. Mais Caranchon, lui, rencontra Pipi des années plus tard. Tout ça se passa bien des années après le déménagement de Michel, que je ne vis jamais plus par la suite.

Leur lit, sous lequel j'habitais, se situait dans une petite maison dans lequel se trouvait leur lit, situé dans leur chambre, quelque part dans leur petite maison. Cette maison de poupée, une petite fille la rangeait tous les soirs dans son coffre a jouets. Tout ça se passait bien avant que Pipi rencontre Caranchon, sous un aqueduc. C'était durant la guerre, comme j'avais déjà expliqué à Michel. Caranchon était dynamiteur, et Pipi passait là pour assembler un bouquet de fleurs. Des années plus tard, lorsque la guerre fut terminée, Pipi rencontra Caranchon lors d'une fête foraine, bien après qu'ils eurent abandonné leur petite maison, dans laquelle je vivais, caché sous leur lit.

Il y avait une fenêtre dans leur chambre, que je pouvais voir depuis mon emplacement, sous le lit. Dans le ciel généralement bleu circulaient des nuages blancs, que je comptais pour passer le temps. C'était longtemps avant qu'ils y aménagent, Pipi et Caranchon, dans cette maison de poupée. C'était à l'époque où Michel y vivait encore. Je n'avais d'abord pas reconnu Pipi, car elle avait changé de couleur de cheveux. Avant de rencontrer Caranchon, sous un aqueduc, elle les portait noirs et drus comme ceux d'un gorille. Mais l'amour les avait rendus blonds et souples comme ceux d'un ange sur un gâteau. Selon les jours, ils étaient très longs ou très courts. Je le sais, car je la regardais souvent prendre son bain.

Caranchon ne se remit jamais complètement de la mort de Pipi. Il l'enterra dans le jardin derrière leur maison et un arbre poussa. Pipi ne se remit jamais complètement de la mort de Caranchon. Elle l'enterra dans le jardin derrière leur maison et un arbre poussa. De mon emplacement, sous le lit, dans leur chambre, dans leur maison, je pouvais apercevoir, de la fenêtre, les faîtes des deux arbres qui, lorsqu'il ventait, se frôlaient et se caressaient. Puis la petite fille rangeait la maison dans son coffre à jouets, et on n'y voyait plus rien tant il faisait noir. J'ai déjà raconté tout ça à Michel en mil neuf cent quatre-vingt douze, à l'époque où Caranchon portait encore sa moustache de général. Il avait les épaules carrées, et les fesses dures comme celles d'un singe.

Est-ce que je vous ai déjà raconté comment Pipi rencontra Caranchon? Elle faisait des livraisons en bicyclette durant la guerre, des pâtes alimentaires et du papier du toilette, on la voyait défiler devant soi comme une comète. C'était en Allemagne, je crois. Caranchon, lui, vivait en France, et moi aussi, sous le lit de Michel. Leur rencontre eut donc été impossible, n'eut été l'intervention de Michel. Il leur permit de s'unir pour la vie, et aussi pour la mort. Les arbres du jardins fleurissent tous les printemps, comme je peux le voir parfois, lorsque je regarde dans cette direction.