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Cercle des poètes de LPB

Constantin Pricop, rédacteur de LPB

La Nouvelle Éducation Sentimentale

Revue La Page Blanche

Constantin Pricop - La nouvelle éducation sentimentale



Le texte français du roman de Constantin Pricop La nouvelle éducation sentimentale, édité en roumain par Editura Alpha - www.editalpha.ro, est en train de paraître en traduction de l'auteur dans la revue LPB.


La nouvelle éducation sentimentale


Il a tiré sur le plancher cette partie du corps nommée pied – toujours si oublié...

Miguel Angel Asturias

(Week-end en Guatemala)




Agitation. Regard à gauche. Regard à droite. Précipitation - quand elle n’a pas lieu d’être. Ralentissement quand il faudrait accélérer. Des pas par des herbes mélangées avec du limon séché, amené par les eaux. Quelqu’un avait besoin de lui ?

Précipitation. Des pas hésitants. Contradiction. Confusion. Il monte dans la chambre de l’étage – petite, vide, médiocre. On ne sait pas si les habitants vont arriver ou partir. Si on regarde par la fenêtre on voit la cime des arbres élevés trop proches de la maison. Trop proches les uns des autres. Sauvages. Érodés. D’après ses mouvements on ne comprend pas grand chose. Il ne sait pas où s’arrêter. Il se dépêche. Il commence à courir. Ils se font importants parce qu’il leur manque quelque chose. Frustration. Avec les années, dans la mesure où ils s’éloignent de l’âge où on a un père. Ils avaient besoin de ce père. Ils doivent vivre à ses côtés. Sentir sa présence. Être heureux ou énervés par ses soins. Son indifférence. Douleur provoquée par son manque d’implication. Ensuite les sentiments s’inversent. Ceux du père diminuent en comparaison avec ses sentiments, qui deviennent matures, se renforcent. Ils ont pour un moment une bizarre égalité. Enfin. Finalement le fils a des sentiments plus forts que ceux de son père. Il le protège, il le domine. C’est l’inverse. Il devient le père de son père. Le père est mort.

Il fait noir. Il entre dans l’appartement et abandonne les vêtements dans le portemanteau près de l’entrée – comme s’il était le patron. Il jette les chaussures des pieds comme si personne n’habitait là. Quelque part, dans l’appartement, s’ils vivent encore, les parents, diminués, apprennent à marcher. À percevoir le monde autour. Et ne savent pas exactement quoi faire. Sur les escaliers le courant d’air déplace les feuilles sèches – un son de métal fin, des pièces très fort laminées, cassantes. Quand même, le sentiment de proximité, de sécurité, d’assistance est présent– même s’il est inversé. L’espace est habité, il a une densité.

Il descend. Le vent devient plus intense. Des feuilles de bronze brisé se sont attachées sur ses talons. Ici et là.

*

Il met un pas après l’autre – canoniquement, dans un état d’inconscience. Comme s’il ne savait pas la direction de son déplacement. Mais comment ne pas savoir où il va? Vers la mort, comme tout le monde.

De temps en temps il regarde derrière lui. Un réflexe, abîmé profondément dans sa conscience...

*

Six heures et quelques minutes du matin. Je regarde par la fenêtre. Le soleil a commencé à se lever. Trouble, étranger, éloigné. Quelques pauvres cherchent dans les litières.

Il a commencé à écrire pendant la nuit – ou le matin, très tôt. Il pleut. Il ne peut plus s’endormir. Il se lève à 3h du matin; il s’égare dans sa maison, fatigué. Il faut garder la limpidité de l’esprit. Mais a-t-il vraiment besoin de tout ça? Flânerie sur internet – très rares les choses intéressantes. On fait ça quand on n’a rien à faire. Le web mélange tout, des choses utiles et du rien. En fin de compte, une manière de perdre son temps . Il pouvait se permettre encore ça? Les relations avec son père.

*

(Dans le manuscrit du livre). Ceux qui sentent l’absence du père s’adaptent. Quelques uns n’avaient besoin de personne. L’homme qui parle sans énergie, calme, mielleux, comme s’il n’existait pas. On le découvre seulement quand il a des revendications. C’est le moment où pour lui n’existe rien d’autre. Pas de nuances, pas des doutes, pas une autre présence à part lui. Il ne comprend rien. En effet il s’en fiche. Une sorte de cime de l’égoïsme. Une suffisance sans fin. Têt-d’œuf-d’oie. Œuf de reptile… Incolore, inodore, effacé. Mais au-delà de l’apparence… Il n’avait pas besoin d’un père. Quand son père est mort, pour lui ça n’a pas représenté plus que le déménagement d’un appartement pour un autre. Une habitude, perdue rapidement. Il a changé ses habits. Œuf-de-reptile fonctionne comme un nœud d’intérêts. En comparaison avec lui Guiț peut paraître nuancé. Guiț a une face ronde, un museau court et des petits yeux de la couleur des crachats étales sur les trottoirs derrière ses lunettes avec de très gros verres. Attention – de temps en temps il ne porte pas ses lunettes. Les plus intéressants était ceux qui, ayant soudain besoin de protection paternelle découvrent en un éclair qu’ils ne l’avaient pas. Jusqu’à ce moment ils n’avaient pas pensé à ça, ils n’avaient pas compris ça. Le père était parti, avait disparu – il était simplement parti, autrefois il était parti dans l’autre monde… Ils ne pouvaient pas se détacher de l’image que leur inconscient avait découverte subitement, qu’ils adorent, qui était produite par eux sans arrêt. La prof de Bratislava qui faisait appel sans cesse à son père chaque minute, ”mon père a dit”, ”mon père dit”… Elle n’était pas mariée, autour de la cinquantaine et mentionnait toujours son père. N’avait-elle pas une mère, un ami qui lui donne des conseils? Personne d’autre n’intervenait dans ses argumentations, quand elle te regardait fixement, avec un regard de poule. Quelques uns étaient conscients de l’amputation. Ils avaient démissionné. D’autres sont passés à des élaborations compliquées. Ils avaient construit leur père en eux mêmes, devenant des fils et pères, des filles et pères. Ils le portaient en eux mêmes. Leur tenue montrait combien le père était important. Dans leur marche quotidienne on pouvait déchiffrer combien le père était important. Ils arpentaient les rues comme s’ils voulaient le protéger, le père en eux mêmes, prenant soin de ne pas l’écraser ne pas le déranger, là-dedans, dans leur intériorité… Pour d’autres il était plutôt un reste, une présence pénible – leur manière d’avancer montrait qu’il était le sujet d’une réédition insignifiante. Enfin, on avait les imposants, qui montraient ce qu’ils avaient dans leurs âmes. Pour eux même leur tristesse était imposante. Le besoin du père, le besoin d’être protégé, surveillé, admonesté, d’avoir un ciel au-dessus de leur tête ? Des êtres développés dans l’ombre d’une obsession. Qui est devenue mode de comportement social.

*

(Journal. Septembre. 2000) Vient l’automne et les gens – ceux qui ont de quoi… - changent leurs vêtements. A côté de moi des silhouettes – hier je pouvais reconnaître de loin de qui il s’agissait. Aujourd’hui c’est plus difficile, il faut s’adapter, les silhouettes, connues, sont cachées sous des vêtements chauds. Je connais bien le quartier dans lequel j’habite et dans lequel j’habite depuis un quart de siècle. Au commencement je me suis déplacé ici avec la certitude que dans peu de temps j’allais changer ça contre un appartement mieux. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. La crise est venue et il a fallu me limiter à ce que j’avais. Je me suis habitué rapidement – autrefois, quand j’habitais avec mes parents, dans la ville de province où j’avais accompli mes études au lycée, j’avais toujours habité des appartements dans le centre ville. Je m’étais formé, je m’en rends compte maintenant, une mentalité de quelqu’un qui habite dans le centre ville. En plus, tous ces appartements, comme celui d’ici, avaient les fenêtres orientées vers des allées pas trop fréquentées, des streets protégées, pas de bruit. Encore une fois une telle chance… La vérité c’est qu’à un moment donné je n’avais plus aucune envie de changer. J’avais compris qu’il ne faut pas trop se préoccuper, vu les conditions de vie d’ici, avec notre condition sociale incertaine, qui pouvait dire quelque chose de la qualité de celui qui a des maisons, des voitures, des complets luxueux dans lesquels se vanter dans le monde, – tout était inutile, la confusion de la qualité humaine, l’uniformité de la misère morale de laquelle personne ne pouvait se détacher…

Dans la zone ou je faisais mes trajets obligatoires de chaque jour je connaissais ”la composition sociale”, les types de gens qui étaient ”de là”. Quelques-uns je pouvais les reconnaître, ils m’étaient devenus familiers, même si je n’avais jamais échangé un mot avec eux, je n’avais aucune idée de qui ils étaient, quelles étaient leurs préoccupations, leurs jobs – même si ce n’était pas difficile de deviner. D’autres étaient complètement inconnus. J’avais très peu de proches. J’avais échangé quelques mots avec l’un ou avec l’autre. Pas plus de dix – en dix ans. J’identifiais spontanément les silhouettes, je sentais, qu’elles étaient ”de là”. J’identifiais des attitudes des corps en mouvement. Ce que disaient ces attitudes. Ce qu’elles essayaient de cacher. Quand j’identifiais la posture, la personne n’était plus intéressante. Je ne la regardais plus – je croisais celui-là ou celle-là sans chercher sa figure. Je reconnaissais des silhouettes et attitudes – pas des gens dans l’acception courante du mot. Seulement quand on passe d’une saison à une autre j’avais besoin de quelques jours pour m’adapter. D’anciennes silhouettes disparaissaient, apparaissaient d’autres, nouvelles. Enfin, dans mes promenades quotidiennes j’identifiais rapidement, avec précision, les ”étrangers”, les individus d’autres zones de la ville. Ceux qui descendaient ici du quartier riche – situé sur la colline voisine. On sentait qu’ils évoluaient autrement dans les rues populeuses. Ceux du quartier populaire montaient de quelque part d’au delà de la gare. Plus gris, plus effacés, plus minables, plus poussiéreux. Ou bariolés, mauvais goût, trop convaincus qu’il faut prendre quelques libertés pour montrer son importance. Mâchant dans leurs bouches édentées, crachant dans les rues, jetant (ils était importants et comme ça ils montraient leur importance) des détritus, des papiers d’emballages etc., comme s’ils se sentait en pleins champs, ils était encore plus faciles à identifier ceux des villages autour de la ville, déposés là dans les terminaux de la station. Souvent dans leurs meilleurs habits, comme aux fêtes, voilà, ils arrivaient dans l’ancienne capitale de la principauté – des habits avec des coutures naïves, populaires, des vêtements portés rarement, aux occasions spéciales, gardés avec soi dans leurs armoires démodées. Les habits dans lesquels ils s’enrhumaient.

*

Temps consacré à comprendre les mécanismes sociaux. Temps consommé en lui même, imposé par le regard, par les bruits de la ville. De la sociologie empirique, avec des conclusions générales, ”sur place”. Souvent compassion suivie de considérations ”théoriques”. Il était né dans une certaine société, il a vécu, beaucoup de temps sans se rendre compte, par réflexe, dans ses limites. D’où la conclusion que cette société était une société grotesque, anormale, pervertie ? Quels étaient les points de comparaison ? Comment les avait-il acceptés ? Il a vécu presque toute sa vie ici, dans cette grande ville d’un pays communiste. C’est vrai que ses incursions ”en dehors” se dilataient chaque fois, l’avait déterminé à gagner spontanément des perspectives, à se retrouver d’un seul coup au bout d’une expérience que le court temps de voyages ne lui avait pas permis. Ça lui a donné l’occasion de percevoir plus précisément son origine. Mais il a observé ça aussi chez les écrivains russes – en fait… soviétiques - qui sont nés, ont été déformés, ont vécu dans un collectivisme mensonger, déformé, répugnant – et qui se réveillent soudain avec la face orientée vers la lumière et parlent de cette découverte. Soljenitsyne – produit intégral de la société soviétique. Le plus grand ennemi de celle-ci. L’application avec laquelle il s’est transformé en conspirateur – cacher les manuscrits, la création de multiple dépôts, l’attitude envers les amis mêmes, sous une dictature on ne sait jamais où peut craquer un maillon faible. Ses instructions, comment se déplacer vers l’objectif visé le matin, très tôt, quand les bus contiennent peu de gens et qu’on peut voir qui descend avec toi, quand on peut surveiller la rue dans ton dos. Comment découvrir si une maison est surveillée, comment l’éviter… Etc. Quelqu’un formé dans l’esprit de la société communiste, qui a mis tant de passion dans son activité subversive.


INTERVENTION de L. : Le motif principal doit être, en fin de compte, autre. Il avait besoin d’un chemin d’accès – il faudrait évaluer, apprécier. Et où trouver les termes de comparaison? Il n’avait pas le choix. La société dans laquelle il avait vécu lui avait imposé son option – elle lui offrait quelques modèles. Tout limitatif, restrictif – mais en fin de compte dans les années où il ouvrit les yeux sur la comédie sociale (socialiste, d’abord, ensuite… démocratique…) on avait, tant bien que mal, quelques possibilités de choix. L’attitude courante était la soumission. Tu pouvais renoncer à tes propres idées, supprimer le besoin de t’exprimer toi même, de te montrer comme tu était, d’exister comme individu avec l’espoir qu’on te laisse tranquille, que tu pourrais ”ronronner en paix au fil de ta vie”, comme on dit, le fil qui t’avait été donné. Dans les meilleures situations, si la personne résignée trouvait un job acceptable, si elle n’entrait pas en concurrence avec trop de monde pour le coin médiocre auquel elle aspirait, donc, si elle n’entrait pas en conflit, si le destin ne la mettait pas en face de situations inhabituelles – le plan pouvait être accompli. Il n’avait pas vu beaucoup de cas de ce genre. Ceux qui n’avaient pas d’ambitions échouaient simplement dans des positions sous-médiocres. L’agressivité des médiocres placés plus hauts sur l’échelle sociale les écrasait, les plaçait dans des positions humiliantes et à la fin on pouvait facilement constater qu’ils se trouvaient dans une position pire que celle escomptée – s’ils avaient fait vraiment un projet avant… Les ambitieux n’étaient pas résignés à une telle isolation volontaire, ils ont toujours avancé, ils ont toujours fait des compromis et, en fin de compte, ils sont entrés dans une autre catégorie, la catégorie dont fait partie la majorité, la catégorie de ceux qui collaborent. On pouvait trouver une variété de formes. Elles se présentaient dans plusieurs états d’agrégation mais, à la fin, tout était réduit à la même chose.

*

Journal. Matin. Très tôt. Sensation bizarre et désagréable. Le monde est gonflé et gluant. Les pensées descendent sans distinction – mais je ne peux pas attribuer ça à une mauvaise fonction de mon cœur. Je ne sais pas si c’est une cause organique ou la conséquence d’un mauvais rêve, d’un cauchemar – que, habituellement, j’oublie quand je me réveille. Pas une seule fois je n’ai vécu la sensation que quelque chose s’était passé, que j’avais vécu des aventures formidables – je ne me souviens de rien du rêve. Seulement persiste la sensation d’urgence. D’autrefois j’arrive à quelque séquence égarée qui s’insère dans la chaîne logique, en l’absorbant. En la poussant vers un tout autre sens, sans aucune liaison avec ce que je fais dans le moment. Le fragment a pris contour, mais je ne pourrais me rendre compte d’où il provenait, de quelle situation, de quel temps… Le cerveau reptilien travaille, émet des signaux. Je les accepte tels quels. Il faut faire quelque chose, m’accrocher, partir dans une direction quelconque. Pour le moment, j’ai mis en ordre les pages couvertes de mon écriture qui se trouvaient sur la table. Je suis sorti dans les rues désertes. Des pellicules sur des pellicules d’ectoplasmes, de ceux qui sont passé par les rues maintenant désertes, dans les siècles d’existence de la ville, maintenant des silhouettes translucides, des vagues qui sortent du passé, et se fondent dans le présent...

*

Ils se sont convaincus que la solution la plus mauvaise était de tenir compte de ce qui était interdit, de ”ce qui se fait et ne se fait pas”, en général des restrictions imposées par les autres. Il vivait une obsession, une image revenait dans le sommeil et dans l’état de lucidité… Il a essayé de la fixer par écrit, a essayé d’éclaircir ce qui lui est passé par le cerveau tant de fois, et il est resté là pour un certain temps, en se dégageant, pour un moment, en le soumissionnant de nouveau, dans d›autres moments… L’image était simple, elle se coagulait dans certaines lignes. Un champ immense, un sorte de mer qui avait des limites imperceptibles – mais était quand même une plaine, des montagnes très loin dont on ne pouvait pas savoir si elles étaient très hautes, placées sur l’horizon, ou seulement des collines avec des pentes raides. Une plaine vaste et sèche, dans la plus grande partie de sable, avec des îles de sol d’argile, presque démunie d’herbes, de mauvaises herbes, quelques mèches de végétation de désert, âpres, groupées dans des touffes identifiables à grande distance, camouflées sous la poussière… Dans cette terre, quelque part, très loin, presque indistincte si on n’a pas le regard très concentré, on peut apercevoir, verticalement, une silhouette humaine. Si on regarde plus de temps, avec attention, on peut s’apercevoir que cette silhouette se déplace. Le mouvement est imperceptible, mais on peut l’identifier. Le final de la scène le déplaçait quelque part très haut, au dessus de ce champ, dans un mouvement de travelling qui approchait vertigineusement ce passant de très loin. Le déplacement permettait de scruter les détails de ses habits, ses chaussures solides, la ceinture en cuir, les boucles flambant dans le soleil éblouissant et, en toute fin, l’image de son visage. Plutôt ce qui tient place de visage. À ce point la surprise l’arrête chaque fois. Même s’il sait déjà qu’à la place du visage il verra une surface lisse, de peau tendue, sans relief. Une sorte de poire ou une sorte de sphère de peau sans protubérances. Le randonneur était comme un de ces masques de théâtre sans nez, sans lèvres, sans pommettes, sans front… Une surface bien laquée. Seulement un contour.

*

Vers le soir. Une société malade. D’une part les choses n’était pas très compliquées et nous avons découvert depuis l’enfance les rapports de domination et subordination. Sans nuances. Blanc et noir. On n’avait pas beaucoup de variantes. Celui qui détient le pouvoir et celui qui supporte les effets. Des effets bénéfiques et des effets contraignants. C’est pas comme ça que fonctionne toute la société? Autrement on ne connaît pas, on n’avait pas à en connaître, celui-là était le modèle. Le seul modèle. Ceux qui connaissent le communisme de loin ont des appréhensions en ce qui concerne la vie de tels pays. Car c’est difficile de reconstruire les conditions, de comprendre le manque de choix – toutes les interventions ”de dehors” dont le socialisme… ne tient pas compte. Si on se portait mal, c’était comme si on pouvait se porter bien mais qu’on n’avait pas voulu le faire. Presque personne n’avait la capacité d’imaginer qu’exactement la possibilité de choisir n’existait pas. Or, pour ceux d’ici, ce qui était ”de dehors” n’était que le produit de l’imagination. Pas de la connaissance. On n’avait pas, pratiquement, de quoi connaître ce qui se trouvait au dehors. Ou seulement très superficiellement… Ce qu’on connaissait très bien était l’existence d’un ”au dehors”. Ceux qui ont bien compris ces circonstances – pourquoi le mot ”au dehors” était si fréquemment employé dans ces temps -là – ont vaincu le communisme.

Quelque part, au dessus de la ville, un ectoplasme massif s’était fixé ; il couvrait complètement l’horizon…

*

Autre jour. Quelques fois apparaissent, alimentés par le stress des contraintes, des troubles de la personnalité. Des essais de la tenir sous contrôle, d’avoir en permanence la situation en main. Il faisait semblant, et comme l’horizon s’élargissait, soudain, devenait incapable de se situer quelque part, dans l’espace sans limites. Dans d’autres moments, l’horizon se serre dramatiquement, suffoque, restreint la liberté de mouvements. Ça avivait une sensation de claustrophobie. On ne pouvait pas se mouvoir, on était serré par les choses qu’on avait autour, on était bâti vivant dans un mur, comme si la terre ou le ciment s’était endurcis autour de son corps. Le sentiment d’impuissance contre l’institution, contre le manque de tout critère, de toute force sans aucune raison , contre la grosse crasse qui couvre les injustices de l’appareil contre les humains, laisse place à un épais silence. Une sensation.

*

Les ombres diffuses se mélangent dans le noir. Il frissonne, il sent le froid en plein été.

Il répète dans sa tête ce qu’il notera sur le papier.

Carnet. Pas d’espérance. La forme d’organisation sociale a changé, on dirait que notre univers en est un différent. La dictature a échoué, les cris de la liberté ont été entendus jusqu’au ciel – propulsés par les cris des moribonds. Pour un moment, la lourdeur colossale d’un système qui ne permettait rien, qui te donnait seulement le droit de respirer, a disparu. La démocratie est arrivée. Mais la sensation d’apaisement est revenue rapidement – un autre système social (quel système?) mais un sentiment semblable, alimenté par le grand numéro des obstacles. Pour réussir il faut te solidariser avec les autres et faire comme ils font… Il ne faut pas sortir des rangs. Tout ce qu’on peut réaliser dans ce pays c’est par complicité. L’esprit grégaire, comme disait le philosophe Constantin Rădulescu-Motru. Seul, comme individu, tu n’as pas de chance. Toutes les valeurs – honnêteté, travail honnête, talent ne sont que des paroles en l’air, jetées par ceux qui gagnent. Et pour les gagnants ces mots n’existent pas. Sans ”cotisation” à l’indistincte foulée, au troupeau, rien ne peut exister… Partout c’est la même chose. Mais quelque part il faudrait qu’existe l’individu, qui est lui même un univers entier, pas un élément quelconque, changeable, dans l’humanité. N’importe quelle haleine a celui qu’il faut accepter à côté, n’importe la grossièreté de ses manières, n’importe la saleté de ses habitudes, ici ne gagne que celui des coteries. Avec les uns ou les autres. Une mafia avant ; une autre aujourd’hui (voix off : dans ce pays c’est toujours la même chose : les gens normaux, responsables, éthiques, talentueux, etc. sont tenus sous l’eau, les autres, les merdes montent à la surface…, ils ont le pouvoir…) . Avec un empressement immense d’énergie gaspillée sans aucun sens, avec des résultats ridicules – seulement parce qu’on ne peut pas sortir de ce cercle parfaitement clos… On a encore ceux qui animent la foule, qui savent comment la mettre en mouvement, ceux qui établissent les critères : sommes d’argent, des atouts inimaginables pour l’homme sans privilèges, inconnus pour l’ensemble de la société, isolée de la lumière du jour, en sueurs dans ses souterrains puants. On dirait que ceux-ci sont avantagés, qu’ils tirent les ficelles, qu’ils sont au dessus de la mêlée… Simple illusion. Les manipulateurs, comme ceux qui sont poussés en avant en face des foules n’existent pas sans les foules qui sont trompées, qui sont escroquées, qui sont méprisées. Qui sont tenues dans une misère parlant non seulement de l’ignorance de la foule, mais aussi du manque de moralité de leurs chefs. En fin de compte, on se trouve dans le circuit de la… misère, comme tu dis, ou hors de ce circuit…

*

Un narrateur. Les années de l’école se sont passées sans grands évènements. Pour lui ça a été une mauvaise, hésitante période. Avec un physique sans grande tenue, avec des engagements sportifs inconséquents – des étapes d’engagement extraordinaires, d’autres de léthargie prolongée. Adolescence difficile, transformée, quand cette partie de l’existence devient consciente, en une longue et obscure méditation. Brusquement trop haut de taille, il est devenu le plus haut de la classe et, comme si cette taille bien plus grande que ses camarades était une honte, il avait adopté une allure voûtée, qui lui donnait l’illusion d’une descente des hauteurs, qui le menait à une apparence moins différente des autres. Il avançait comme s’il voulait entrer un peu dans la terre. Il cherchait à se situer dans un second plan – pas parce qu’il aimait la position de personnage effacé, tout au contraire, mais il se sentait bien dans l’ombre, il aimait s’impliquer dans des choses importantes, mais pas directement, par des actions évidentes, seulement par ceux qu’il poussait en avant, qu’il avait le plaisir de manipuler. C’est dans ce moment qu’il est devenu conscient de cette caractéristique, pas facilement identifiable ni facile à mettre en évidence dans ce moment-là, mais non moins réelle. Il avait élaboré une ”interface” – difficile à mettre en évidence, difficile à conserver, parce que ses partenaires était dans une mesure égale influencés, instables. Etc. C’est probablement le motif de son admission dans cette… avant-garde de ceux de son âge, formée par des fils de personnages importants de leur minable ville provinciale. Dès le commencement il a été collègue et ami du fils de l’homme politique le plus fort de la région, avec des fils de praticiens locaux célébrés, avec des fils d’autres chefs, mais aussi avec quelques jeunes gens aux mérites propres, qui se sont imposés. Des camarades qui entretiennent, sans s’en rendre compte, une atmosphère spéciale, inabordable pour les autres, qui n’avaient pas accès à eux.


 

 

Le fils du plus important personnage politique - mais de sa position sociale il ne parlait jamais, se comportait comme tous les autres, il étudiait même plus que les autres, en général sa présence était à l’opposé de ce qu’on connaissait et de ce qu’on connait aujourd’hui des enfants des riches. Bien sûr il n’oubliait jamais cela. À un match de foot, improvisé dans un coin pas très fréquenté de la ville où ils arrivèrent on ne sait comment et où il n’était pas connu comme membre d’une très importante famille, comme le savaient presque tous dans la localité, les adversaires et leurs coéquipiers commencèrent à ironiser sur lui d’une manière grossière et agressive et lui, pas habitué d’être traité comme ça, demanda sans hésitation: ”dis à ceux-là qui est mon père!” Il ne se souvenait plus comment avait fini l’affaire, mais dans sa tête était restée fixée sa demande… Autrement, partout où ils s’en sont allés, la renommée de son statut social le précédait, comme celle du célèbre héros d’un conte populaire et leur assurait le confort et un état de sécurité évidente. Il n’en faisait pas cas, mais sa condition était connue et redoutée. Dans l’une des premières classes quelqu’un lui avait volé, pendant une heure de sport, le stylo qu’il avait laissé dans son veston, dans la salle de classe. Il avait toujours des stylos d’une autre qualité que ceux qui étaient dans le commerce à cette date, fabriqués en URSS, en même temps que des badges dorés, avec la figure de Lénine ou d’autres symboles de l’Union Soviétique. Des vrais merveilles ses stylos, au dos de la plume…. cachées, presque invisibles. Il ne se vantait pas, mais c’était son stylo et on lui avait volé. Ce qui s’est passé ensuite montrait quand même qu’il était autre chose que le reste des mortels. Si le cambriolage s’était fait sur le dos d’un autre on n’aurait pas eu de grands problèmes, peut-être des accusations, des bagarres, mais rien de plus. Pas ça dans son cas. Je ne sais pas comment se sont passées les choses au delà de l’espace de la classe, on était trop petits pour ces choses-là, ni comment la nouvelle de la malversation en est arrivée tout de suite à faire son effet.

En très peu de temps, des «corps de milice» ont émergé à l’école. Ceux qui n’étaient pas dans la salle de sport ont été interrogés. Il était l’un d’eux, il avait été ici dans la classe, avec plusieurs autres, à qui on n’avait pas fait attention. «Les Organes» l’ont pris à son tour, même s’il était l’ami fidèle du blessé. Mais ”l’institution» avait commencé et suivi son chemin, indifférente aux «détails». C’était la première enquête dans laquelle il était impliqué, mais elle lui avait déjà donné des conclusions à retenir. Dans une salle vide – une salle de classe ? bureau du chancelier ? - il y a le milicien (dont les mâchoires proéminentes lui restent dans la mémoire jusqu’à présent) qui mène l’enquête plus une ou deux personnes, peut-être un autre policier, peut-être quelqu’un de la direction de l’école. Il a été convoqué là quand son tour est venu, il a été maintenu debout et l’enquêteur était aussi debout, avec une figure sévère, de fer, implacable, et lui a posé quelques questions. Au début, on lui a demandé son nom, puis on lui a demandé de dire ce qu’il se rappelait du temps de l’heure de sport, rien de spécial -- ensuite on l’a sorti de la salle et à sa place est venu un autre élève. On a demandé aux ”suspects” d’attendre, après ils ont été envoyés dans la salle de classe. Une autre interrogation n’était pas nécessaire. Ils ont constaté que le ”coupable” avait été découvert et que l’objet avait été récupéré. Un des élèves provenant des quartiers plus éloignés du centre ville, plus éloignés des règles de la société aussi, l’avait volé. Bien qu’ils parlaient entre eux toujours des choses à l’ordre du jour, cette fois celui qui avait récupéré son outil n’avait fait aucun commentaire.

*

La ville dans la vallée de montagne a représenté l’étape paradisiaque de sa vie. Chacun connaît une telle étape. Il suffit de t’imaginer la forêt sans fin, qui commence en arrière plan de la maison, le berceau citadin s’ouvrant de l’autre côté, devant l’entrée. Une initiation simultanée dans ces deux univers, la nature et la civilisation, une rare initiation. Habituellement on a l’une ou l’autre… À l’âge paradisiaque on ne connaît pas les misères de la vie présentes dans les cas habituels. Il n’a pas eu affaire à elles. Ils se sont sentis en pleine sécurité. Dans cette équation le père a joué un rôle essentiel. Il a trouvé l’équilibre nécessaire entre autorité - chaque enfant a besoin de ce support de germe dans son évolution - et une certaine chaleur - aussi nécessaire pour les liaisons intimes, cimentées pour toujours. Il leur a offert l’équilibre pour fixer une échelle morale à suivre. L’étape d’initiation a été une étape pleine de joie - mais si elle n’était pas balancée par les choses qui lui sont arrivés plus tard, dans l’autre ville, la ville de l’adolescence, les choses ne seraient pas complètes. La vie de ce quartier au dessous de la montagne ne lui a pas laissé seulement des rayons radieux. Un matin le père et ses deux garçons se sont approchés de la rivière vue jusque là à grande distance depuis la colline au dos de leur maison. Colline couverte de la forêt difficilement pénétrable, l’étincellement des eaux vues de très loin, couvertes des brumes… Ils sont venus jusqu’à la rivière et ont donné la liberté à un poisson qu’il avait reçu de qui, il ne se souvenais plus, et qu’il avait mis, dans un grand bocal de verre transparent, sur le balcon… Après qu’on le lui a donné il s’en est occupé comme il a cru bon de le faire, il avait mis sur le fond du bocal du sable, il l’avait alimenté avec ce qu’il avait cru bon de faire manger à un poisson, mais un jour il avait découvert que le poison commençait à perdre ses écailles et il décida, d’accord avec son père, qu’il n’allait pas très bien et qu’il fallait le rendre à son milieu qui lui avait manqué. Ils l’ont mis dans un pot plus petit avec de l’eau, ils l’ont amené jusqu’au rivage et ils l’ont libéré dans les ondes agitées. Le poisson est resté un moment sans bouger à leurs pieds, dans les eaux peu profondes, comme s’il ne comprenait pas bien, a fait quelques mouvements pour s’éloigner un peu et a jailli vers le milieu du courant. Tout s’est consommé en quelques secondes - avant qu’il ne disparaisse entièrement, sans… la moindre trace… La scène, mémoire dans les dimensions éclairées des eaux coulant sous le soleil, simplifiée, était comme une exemplification des notions de liberté et de manque de liberté. Il savait qu’un être a besoin d’un monde à lui, d’une vie normale, il savait, il avait l’intuition plutôt, qu’en l’absence de cette condition on ne pouvait vivre que mal… Personne ne lui avait dit cela, ou peut-être on lui avait donné quelques explications rudimentaires, comme on offre habituellement aux enfants. Il pouvait percevoir quelques signes, négatifs, qui pouvaient l’aider à percevoir instinctivement quelques choses. Dans la ville on parlait (ce ”on parlait” était valable pour les discussions des parents - et entre les parents et les quelques voisins qui les fréquentaient, d’autres ”sources” il n’y en avait pas…) des bandits qui attaquent pendant la nuit, quelque part à une marge de la ville. On n’avait pas passé beaucoup de temps depuis la fin de la guerre, les choses n’étaient pas très nettes. Un beau jour il avait découvert dans la forêt un fusil. La crosse, en bois, était pourrie et en partie disparue - il restait la partie métallique, mangée par la rouille, mais quand même on pouvait voir qu’il s’agissait d’un fusil. Il l’avait fixé sur le seuil de la cuisine d’été, il avait hissé une sorte de parapet sur lequel il avait fixé le fusil. Il se sentait important. Quand le père était revenu de son job il avait été visiblement très choqué. D’une part parce qu’il ne savait pas dans quel état était le fusil, qui pouvait se décharger et, tenant compte de l’état désastreux dans lequel il était, pouvait canarder tout ce qui se trouvait aux alentours. D’autre part, parce que détenir une arme - on pouvait quand-même la considérer comme ca… - dans le communisme était un problème plus que grave. Je crois qu’ont suivi des discussions entre adultes à propos de ce qu’il fallait faire, comment procéder avec le misérable fusil. Doit-il être déclaré? Était-ce vraiment une arme ou seulement de la ferraille ? La déclaration doit être suivie d’un tas d’autres déclarations à la milice - et les choses se compliquent toujours dans de telles circonstances.

Les malfaiteurs qui occupent la marge de la ville attaquent au passage de la rivière par le pont vers les localités limitrophes. On a eu des victimes, la population était très inquiète. Mais comment se représentait-il les bandits? Avait-il la capacité de les imaginer? Dans cette période-là il n’avait pas encore vu de production cinématographique, le cinéma était loin de leur maison et ils ne le fréquentaient pas. Trouvait-il des représentations dans les contes qui lui étaient lus? Dans les histoires qu’il avait commencé à écouter dans l’entourage? C’est fascinant de suivre comment s’agrège l’imagination du monde dans la conscience d’un être en train de devenir. Les bandits ont enfin été capturés. Le pouvoir communiste voulait transformer leur jugement en un acte exemplaire. La séance du tribunal a eu lieu dans la salle du théâtre de la localité.


 

 

 

 

 

 

 

 

La salle du théâtre était chaque fois pleine, au moins d’après les rapports des quelques voisins. Ce qui reste vif dans sa mémoire ce sont les dires de ceux-là concernant le comportement des „bandits” pendant le procès. Quelques uns, cyniques, ne vivaient pas du tout le dramatisme du moment, restant insouciants et avec une attitude provocante, essayant même de converser avec le public. „Je viendrai à toi et je vais te tuer” - avait dit l’un d’eux à un spectateur… Il n’avait pas retenu les condamnations. A ce moment là on donnait la peine capitale. C’est le spectacle en soi, le déroulement des évènements qui avait priorité, pas les décisions de la justice…

Dans sa mémoire, aussi, le déclic de quelques figures du mensonge, de la tromperie. Peu de temps après être entré dans la première classe. Il ne se souvient d’aucun de ses collègues. Dans une classe parallèle ils avait une institutrice âgée qui employait encore la méthode du… „moniteur”. Il n’a plus jamais rencontré depuis lors quelque chose de semblable. C’était, sans doute, une méthode obsolète, qui tenait des années d’entre les deux guerres mondiales, ou depuis dieu sait quand. En deux mots, de quoi s’agissait-il ? L’institutrice se hissait dans la posture d’autorité suprême et régnait immobile à sa table. Pendant ce temps le moniteur faisait des courses dans la salle, parmi les bancs et... surveillait les uns et les autres. Je ne sais s’il n’avait pas aussi une cravache ou un autre instrument de ce genre, mais il se comportait comme s’il en avait une. Il n’avait assisté qu’une heure dans une telle classe, une classe parallèle à la sienne, avec le moniteur en action. Celui-là se pavanait parmi les autres en appliquant des corrections. Peut être qu’il appliquait des gifles aussi... Il a retenu l’attitude du moniteur. Très sûr de lui, vaniteux, avec une gueule enfarinée. Il n’avait montré aucune attention à sa collègue, mais on a dialogué quelques fois, à contre coeur, en rentrant de l’école. La famille du moniteur habitait une maison placée sur le trajet de l’école. Il m’arrivait de croiser dans la rue le moniteur et on avait commencé à échanger quelques mots. Une fois le moniteur m’avait invité dans sa maison où il détenait un appareil tv pour voir les programmes transmis depuis la capitale. Mais, même à cet âge je connaissais très bien la situation avec les postes de télévision et pour le moment, dans ce bout du monde la transmission n’était pas possible. L’autre insistait : s’il voulait il pouvait lui montrer l’appareil. Il l’a conduit dans un appartement très ordinaire, dans une chambre, et lui a montré un appareil de radio - c’était pas un problème de le reconnaître tout de suite. Et où tu vois les images? Là, il a répondu, sûr de lui et vaniteux le moniteur, en montrant l’échelle lumineuse du récepteur radio… Je savais très bien ce qu’il pouvait voir là-dedans…, le mensonge était très grossier. Je ne lui ai rien dit, j’ai tourné les talons et je suis parti. Sur cette scène s’est bâtie ensuite l’image du profiteur éhonté...

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LE SANG DES MORTS

Essai (publié dans la revue…. le numéro….)

On essaie d’extraire de faits vécus quelques idées, quelques conclusions rationnelles et comme ça on déclenche le tourbillon. Tandis que les idées deviennent plus claires, s’articulent, la réalité devient plus inconsistante. Si on n’insiste pas sur le sens abstrait, la conception reste vague, confuse et la réalité se désigne mieux. Pour le penseur sont importantes les idées, les raisonnements… Dans le discours du philosophe le monde matériel disparaît. L’historien, le journaliste, le reporter etc. communiquent leur propension pour le réel. L’écrivain, l’auteur de „fiction” se manifeste dans une dimension extrêmement large et il atteint tantôt les idées, tantôt la pure réalité. Il passe de l’abstraction à la matérialité. En cherchant à extraire de l’amalgame des souvenirs quelques idées sur la réalité d’autrefois j’avais déclenché des rafales du passé, des franges disparates de mémoire - des incidents, images, un mélange kaléidoscopique. La confusion, la vie vécue, la nostalgie, donnent des séquences sans aucune hiérarchie - significatives et insignifiantes dans le même flux…

Dans le premier plan le mouvement, le kaléidoscope, mes fragments du passé sont inscrits dans trois plans géologiques du communisme roumain. Il faut dire qu’entre histoire et histoire personnelle se trouvent des incompatibilités insurmontables. Le communisme stalinien (brutal, goulags, des prisons, des exécutions… choses apprises tard, dans les livres, dans des confessions, des documents) s’est consumé dans le temps d’une seule saison personnelle quand on souffre de candeur – l’enfance. (Ralea, avec sa précision dans Le phénomène roumain, soutient que le trait dominant des roumains est leur caractère transactionnel - Il dit encore que nous n’avons pas les traits qui peuvent empêcher ce caractère transactionnel. Il nous manque donc entre autres la candeur. Si on est plein de candeur on ne peut pas faire des transactions…) Et à cet âge on ne peut être que pleins de candeur. Une candeur torture. Le sentiment avec lequel on remplit, à 5, 6 ans, les quelques cents mètres jusqu’au magasin mixt d, où on achetait le pain. Les premières années dans la décennie cinquante, dans la banlieue de la ville. Une route en terre. De la poussière. Du soleil. Pendant les jours de fête on s’en allait en groupe à la Maison du Pionnier - même si on n’était pas à cette date des pionniers. Autre monde, au centre ville : des rues pavées, des gens préoccupés. Dans la place centrale la tour construite au temps d’Etienne le Grand. Entre nous quelqu’un parle d’un conte pour les enfants… Des choses sur le monde de l’au-delà - de rares épisodes vécus à la marge de la ville avoisinant la forêt. Une longue rue qui coule autour de l’église du cimetière jusqu’à la tour d’Etienne le Grand, avec le plus important lycée de la ville. La société officielle n’avait rien de commun avec notre monde d’enfants qui végètent à la périphérie. Nous ne savions rien de ce monde, de son importance, de la place où elle était située. Nous n’avions rien en commun avec ce monde-là. C’était un monde qui n’existait pas pour nous: c’était le motif pour lequel, quand nous arrivions , très rarement, là, en dépassant nos limites de chaque jour, notre attention devenait très vive, depuis le moment du dépassement de l’allée des châtaigniers. Quelque part à droite on pouvait voir l’école élémentaire où ma mère à été enseignante et où j’avais commencé la première classe. Plus proche de notre maison, sur l’aile gauche, on trouvait le jardin d’enfants, avec „ programme réduit”. La mère, qui était à la recherche d’un emploi à été éducatrice là aussi.

Chaque jour on faisait la course pour acheter le pain. De la candeur à cette âge? La dureté avec laquelle je tenais dans la main les bons de nourriture. Ce que peut être un poing d’homme je l’ai appris à la boxe, mais de la main du garçon de 5 ou 6 ans je pense le contraire. Dans les premiers années du nouveau pouvoir communiste on ne pouvait rien acheter sans des tickets. On paye avec de l’argent, mais il faudrait avoir des tickets pour pouvoir acheter. Ces tickets étaient de mesquins rectangles de papier imprimé avec des couleurs différentes - jeunes, marrons, verts… Des petits morceaux de papier imprimés - mais nous ne savions pas encore lire encore ce qui était imprimé là… D’après les couleurs les tickets avait des valeur différentes. Ces humbles bouts de papier était précieux - sans eux on ne pouvait pas acheter grand chose. Ils étaient présents dans des feuilles plus larges et on découpait ticket après ticket… Chacun avec ses tickets mensuels. d’après sa place de travail - l’emploi, le nombre des enfants. Souvent découpés en hâte, avec des contours irréguliers.

On faisait des files d’attente pour le pain. Les enfants marquent leur place dans la file et jouent devant le magasin. Les gens du quartier attendent paisiblement autour de la route. La voiture avec du pain arrivait, les vendeurs s’agitaient, prenaient la marchandise, vendent. Sur le compteur on avait aussi des boucles de salam et des casiers avec de la marmelade emballée dans du papier ciré. Une fois un morceau de salam a bougé. Un des vendeurs s’est arrêté et à fixé le morceau de salam. Il a dit quelque chose et le monde à commencé à rire. Je prends le pain noir avec une grosse croûte et je m’en vais à la maison. Sur la route je mangeais la croûte qui était au fond du pain, celle qui avait pris contact avec le four. Je trouvais qu’elle avait un goût meilleur que la croûte brillante de dessus. Mon père m’a regardé étonné après avoir constaté que mon frère et moi avions mangé déjà une grande partie de la croûte: au moins si vous aviez mangé la croûte meilleure, d’au-dessus du pain… Dans la route vers la maison on croisait la tour/porte du cimetière. Quelques fois les clochent battent. Aux enterrements, on peut penser. Ou aux services tenus dans l’église. Une fois ou deux fois la grand mère nous à amenés au service divin de l’église. Impressionné par le décor fait pour impressionner. Pas convaincu.

Le cimetière à la marge de la ville - nous habitons dans une maison à louer au delà du cimetière. Pour arriver à la porte on traversait un pont en bois. Auprès de la tour/porte de mineurs voyous jouent au football. Quelques fois nous nous sommes mélangés à eux. Des partenaires apparus on ne sait d’où, du néant. Les mauvais garçons jouent toujours au foot… Une fois j’avais laissé à côté d’un tas de vêtements qui marquent les buts le violon avec lequel il fallait aller prendre un cours de musique. Le projet avec la musique à échoué. Au milieu des petits voyous nous avons commencé à apprendre à nous débrouiller dans la société. Dans notre société. Le violon à été conservé dans la famille, passant d’un frère à un autre. Mais aucun n’a pas appris à jouer au violon…

///Pause dans la reproduction de l’essai///

Peut-être qu’il fallait insister avec cette histoire des pères. Un épisode d’enfance et d’adolescence, un manque, une nostalgie de ce qui pouvait être mais n’a pas été, un vide dans une certaine partie de la vie, oubli, plus ou moins, plus tard, quand d’autres éléments viennent pour couvrir les couches antérieures du vivant, comme les couches de magma drainées du volcan sur les couches anciennes du même … L’image peut être plausible, au moins pour certains cas d’insertion dans l’âge adulte, ce qui a été et ce qui a été ajouté ultérieurement… Mais c’est pas ça, toute cette image est fausse, la structure de la personnalité ne peut pas être représentée par de telles superpositions mécaniques. Rien de ce qui a manqué autrefois, surtout à un certain âge, ne peut être compensé plus tard, le vide reste là, il s’agrandit et se consolide… Peut-être le désir profond de la connaissance des origines - chacun de nous avons, chacun nous construisons dans un certain sens, chacun nous avons le plaisir de savoir d’où nous sommes venus, ou nous allons - même si ces représentations de nous sont souvent erronées, des illusions, des fantasmes, des désirs subliminaux… Ce qui évolue part d’un squelette initialement fragile et accidentel, les hommes évoluent, ils commencent à ressembler de plus en plus les uns aux autres, mais dans l’intérieur chacun conserve cette structure fragile, imprécise, un sorte de squelette fait d’un très faible fil, si différente d’un individu à un autre qu’entre eux on ne peut plus trouver la ressemblance de surface, uniformisée par l’usage social. Mais pour parler des ressemblances je peux t’offrir quelques détails qu’ont en commun ceux qui ont vécu sans père. Le manque de protection à un âge où on a grand besoin de ça. La manque d’un modèle, si pas un modèle idéal au moins le plus raffermi, de quelqu’un qui a atteint un certain âge, qui a une certaine signification sociale. Ceux sans père sont comme toujours abattus par le sort, sont toujours contents avec ce qu’ils ont, ils sont, diraient-ils, contents d’exister… Ils regardent la terre, pas les révoltes, pas les points de vue propres, ils donnent tout le temps l’impression qu’il faut remercier. Ils sont soit insolents et téméraires au delà de la raison, ou, plus souvent, dociles, humbles, sans propre position parce qu’ils n’ont pas eu l’exemple, en leur temps, même contre leur volonté, de voir comment on peut avoir une attitude, comment quelqu’un peut avoir un point de vue et comment on peut l’exprimer sans hésitation…



Est visible dans leur cas une position de soumission et une atomisation sociale. Tu as devant toi des gens bondés, mais pas une entité commune, pas une collectivité. Parmi ces gens on recrute des huissiers et des serviteurs - pas des hommes forts. Les humbles subissent, mais seulement jusqu'au moment où les limites sont dépassées et dans ce cas explosent, sont capables de tout, ils n'ont plus de limites. Ils peuvent faire des révoltes, mais pas des révolutions. Ils n'ont pas les idées et la force qui peuvent conduire aux révolutions… C'est probable qu'il essayait de comprendre le troupeau des gens las, soumis sans grogner, des gens à qui on a mis toutes sortes de choses sur le cou sans dû, ils disent rien. Ils vivaient dans un monde de tunnels compliqués, étroits, qui se croisaient ou se chevauchaient - ils se sont levés là, chacun vivant sa vie à chaque instant. Il sentait souvent la dureté des parois du canal, leur étroitesse suffocante, le corps bloqué dans certaines parties, la confusion et l'anxiété… 

Il regardait ses doigts, il lui sembla qu'un ongle n'était pas bien poli, et il essaya d'éliminer la rugosité avec un ongle dans l'autre. Il n'a pas tout à fait réussi.


/// Suite de l'essai Blood of the Dead ///

Au-delà du cimetière, non loin, sur la droite - le stade de la ville. Pendant quelques dimanches mon père nous a emmenés avec lui - mais nous étions trop enfants pour être passionnés par les troubles sur la pelouse. Le père a trouvé quelques fans de football avec qui commenter le match. Il était distant, mais il savait quand il voulait s'approcher de personnes de condition modeste. Nous tournions dans les tribunes du stade, le dos au terrain. Nous commençons à peine à nous habituer au stade et le moment est venu de déménager dans l'autre ville… La condition du football à „l'âge d'or”...À méditer. Le football a joué un rôle de socialisation particulier. Les gens qui dans d'autres situations n'auraient pas perdu leur temps avec une telle chose ont trouvé un moyen de se rapprocher des autres, du peuple. Et dans le football vous pouvez vous exprimer librement - jurer sur l'arbitre, apostropher d’incompétent un joueur pour crier après l'autre qu'il est un bœuf. Sinon, une telle liberté est rare. Un défoulement - mais aussi une solidarité facile, sans obligations. 

La ville étend ses griffes jusqu'à la porte de la maison où nous habitons. Une porte ordinaire - un cadre en bois sur lequel le treillis métallique a été fixé. Le monde au-delà s'est glissé juste en dessous la porte. Où j'avais vu un serpent une fois. Un serpent d'eau, probablement. Non loin de là se trouvait un flux dans lequel on déversait les ordures. 

La large véranda dans laquelle j'avais rempli à un certain âge une bonne partie de la journée était claire et propre. Je regardais les livres qui ne manquaient jamais à la maison. Mes parents étaient enseignants, professeurs… Sur les premières pages des livres que j'avais vus se trouvaient dans ces temps historiques des portraits de personnes. Nous étions  confus, parce que j'ai découvert qu'ils n'étaient pas les personnages des contes, ni les auteurs de ces contes. C'étaient des camarades. C'étaient leurs portraits. Pas un - mais plusieurs portraits. A un moment donné j'ai entendu une discussion irritée entre mes parents. Quelque chose était arrivé aux livres. Il fallait les jeter - non parce qu’ils n'étaient pas bons. C'était à cause des révisions politiques. Les camarades qui se trouvent dans les premières pages des livres sont tombés. Ils étaient des… déviationnistes, des contre-révolutionnaires… Mes parents ont trouvé en fin de compte la solution pour sauver les livres. Ils ont déchiré les pages de début avec les portraits... Un, deux, quelques... comme il se doit. Les livres sont restés. Et rien d'autre n'avait changé en eux! Les histoires et les contes sont toujours bons. On n'a pas rompu les pages avec les narrations...

En plus des premières leçons indirectes de survie sous la dictature, nous continuons l'école de la vie sur le terrain de foot à côté du cimetière. Des leçons de survie qui étaient déjà devenues plus dures. Une école de vie compliquée qui ne se concentre ni sur le violon ni sur la lecture. Une histoire avec des personnages ahurissants. Ils m'ont aidé à différencier les gars vraiment forts et durs de ceux qui étaient munis du pouvoir des institutions. Des affligés avec des tresses sous leurs vêtements civils - qui hissent encore aujourd'hui leurs têtes débiles au-dessus des vêtements qui veulent masquer les insignes des agents de la securitate.

Juste à côté du clocher, caché par les touffes de la faible végétation, près du mur, une sorte de trappe. Je ne savais pas quel était son but là-bas. Mais parce que c'était sur le terrain où je battais la balle, on a parlé de ça. Sous le couvercle rouillé, ont dit les petits voyous de l'endroit, on rassemble le sang des morts...

(Fin de l'essai Blood of the Dead, publié dans…, non… .., le…)

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De l'enfance. Quand le mot securitate a atteint ses oreilles, cela ne voulait pas dire grand chose. Peu à peu une représentation oppressante a pénétré sa conscience, une trappe a été ouverte sur ce qu’il ne faut pas faire, ce qui ne se fait pas, une zone interdite d'horreurs, une cave nauséabonde. Ça après qu'ils ont déménagé dans la ville de la province profonde ... Au début, ils avaient vécu dans une partie de maison appartenant à quelqu'un de la famille. La vieille maison avait appartenu à une propriétaire d'autrefois, d'avant le communisme... Qui vivait encore, dans le bâtiment attenant, isolée par une clôture en planches de la partie de la propriété vendue. Une famille autrefois riche, représentative de la classe „d’exploiteur”, maintenant la vieille femme était rarement vue, rampant avec une lenteur de fantôme à travers la végétation sauvage autour de sa maison. La partie de la maison des nouveaux propriétaires, appartenant à la classe du milieu, avec plus d'argent que les autres, même dans le communisme, a été séparée par les nouveaux maîtres à travers une clôture en treillis métallique. Au bord de la clôture des chats noirs se promènent toujours - pendant la nuit, des paires de lumières vertes se déplaçaient. Au-dessus de la clôture se trouvait la forêt à fantômes. En plein jour, les enfants se rencontrent, ils font connaissance les uns avec les autres. Leurs parents moins. Le personnage qui occupe l'appartement de gauche travaillait pour la securitate. Son fils, Butzu, était toujours assis de côté, n'interférant pas avec les autres enfants. Sa mère était une jeune femme. Elle se présentait rarement à l'extérieur. Ils n'y ont pas vécu longtemps , ils sont partis "pour Bucarest" - pour découvrir, plus tard, qu'ils étaient effectivement allés „en Israël”. Pendant qu'ils ont vécu là-bas, il a appris à un rythme soutenu la brutalité et le manque d'élasticité. Il est venu, avec toute la famille dans la ville de province profonde quand il est entré dans la deuxième classe. Il était tombé sur une enseignante sévère et sans humour qui leur corrigeait toujours la calligraphie en leur demandant de faire, avec soin, des "coins" aux lettres. Il n'a jamais compris exactement ce que signifiait «faire des coins». En première année de classe dans la ville de montagne où avait commencé l'école il n'avait pas entendu dire quelque chose comme ça. Il a appris aussi qu'il y avait des choses impardonnables parce que certaines personnes veulent les rendre impardonnables, amplifiant éventuellement un erreur au point de lui donner les dimensions d'un cataclysme. Un des jours d'école, l'enseignante toujours renfrognée a fait un voyage dans l'un des quartiers de la ville avec les élèves de sa classe. Ils sont arrivés au bord d'une descente rapide vers un village. Au-dessus se trouvaient les traces d'une forteresse, une fortification médiévale, mieux dit, avec les murs encore intacts, utilisée comme entrepôt. Tout le quartier portait le nom de l'ancienne fortification. Un fois arrivés là, un chemin poussiéreux, dessiné en serpentins raides à travers les buissons sauvages, s'ouvrait devant eux. Il descend. Lui a pris le chemin. Et d'autres encore. Après lui. Ils sont allés au village en bas et l'ont traversé. Zamca était un village ordinaire, parfaitement visible d'en haut, comme un dessin. Sur le bord de celui-ci un champ était utilisé comme aéroport de service. À une extrémité, il y a un hangar. Il était venu ici plusieurs fois auparavant, seul, pour regarder l'aérodrome visible de là-haut, dans le panorama ouvert au loin. L'aéroport n'avait pas un trafic régulier, on avait là les biplans pour pulvériser les cultures et des avions sanitaires type IAR. Parfois, des entraînements de planeuristes - des appareils remorqués par des avions ou, le plus souvent, décollant comme des cerfs-volants, tirés par un câble avec un moteur placé au bout de la piste. Une fois, il avait traversé le champ des avions, qui était en fait beaucoup plus large qu'il n'y paraissait d'en haut et il s'était approché de l'avion garé devant le hangar, entouré de quelques personnes. Ceux-là - des mécaniciens? des pilotes? -  expliquaient à son ami qui l'accompagnait le moteur en étoile, refroidi par air, queue, ailerons et leur rôle… Ils le regardèrent avec étonnement - il savait tout cela à partir de livres, lus illégalement, comme il aimait lire, en fait, illégalement parce que personne ne leur avait demandé à l'école ou ailleurs de telles connaissances. Ils étaient probablement étonnés de son âge et de celui de son compagnon. Quant au voyage de la classe, ils avaient atteint le bord supérieur de la colline et il lui semblait que le voyage à la base aérienne pourrait intéresser tout le monde. D'une certaine manière je les incitais à descendre, et quand ils atteignaient le fond, j'étais toujours le premier à prendre la route vers les avions. Finalement, beaucoup de collègues se sont perdus en cours de route, seuls quelques-uns se sont approchés du hangar et, n'ayant rien à voir, se sont retirés sous peu . L'enseignante, folle de rage que personne ne l'écoute plus, criait aussi fort que possible en leur demandant de revenir. Le lendemain, il a été mis au mur. Considéré comme un instigateur de désobéissance, il avait mis en danger ses collègues (bien qu'il n'y ait eu aucun danger et que personne n'ait rien souffert) etc., etc. Le visage noir, sec et toujours renfrogné de l’institutrice était maintenant vert. Elle ne le regarde même plus. Elle cherchait la méthode la plus radicale possible pour le punir. La tension était élevée et il ne savait pas quoi faire. Chez eux, les parents étaient aussi inquiets. Tous deux impliqués dans l'enseignement, ils l'ont exhorté à écrire une sorte de texte autocritique, dans lequel il mettait des cendres dans sa tête et affichait ses remords écrits sur le journal mural de la classe (c'était l'époque où les gazettes murales étaient entrées dans les espaces publics, suivant le modèle des animateurs soviétiques (pour le moment leur rôle semblait important, mais elles ne sont jamais arrivés à jouer un rôle quelconque dans la vie des plus petits ou des plus grands…; mais sur moment elles ont eu une certaine résonance...). Il avait écrit la confession avec des boules à la gorge, mais l'enseignante ne l'a même pas regardée, elle ne savait pas ce qu’il avait écrit de lui et sur lui, ce qui lui avait été suggéré par ses parents qui étaient eux aussi anxieux pour la situation… 



Il se souvient aujourd'hui-même que dans les lignes de la confession / déculpabilisation il a utilisé la formule "tiré comme par un aimant ” pour justifier le voyage à l’aéroport. C’était, en fait, la raison de l’article. À la maison, le texte semblait sérieux, responsable, il montrait la conscience coupable du geste. À l’école, il a placé l'aveu avec des mains incertaines dans le cadre sur le mur de la classe dédié aux contributions des élèves. L’enseignante, encore plus verte que d'habitude, un vert foncé bien macéré, essence du mal, n’a même pas vu sa tentative ou ne voulait rien voir, et quand son attention a été quand même attirée sur les feuilles, quand elle les a remarquées, elle les a arrachées simplement, sans même les regarder. C'était, sans doute, une attitude tout à fait non pédagogique - mais à ce moment-là de l'histoire il n’y avait pas de… pédagogie dans l’enseignement, et l’ordre du jour était, comme dans tout le pays communiste, la punition, les condamnations. Ils étaient coupables, mais ils étaient sur le point de regretter, de se corriger. Mais ça ne comptait pas. Coupables = condamnation. Il y a eu une erreur, sans doute, mais il y a eu aussi des regrets. Mais l'institutrice ne voulait que la répression de ce qui n'était pas dicté par les dirigeants. Il se sentait isolé dans une boule sans air et ne pouvait rien voir autour de lui. Le reste n'a plus d'importance. Il ne se souvient même pas de la fin de l'épisode. Ce qu'il a retenu de tous ces fragments de mémoire, cependant, c'est qu’en ces temps les regrets qui accompagnent une erreur reconnue n'avait aucune valeur. La représentation importante était la punition. Le spectacle du supplice. Pour les autres. Pour tous les autres… Comme les exécutions publiques d'autrefois.

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Un narrateur. La milice était tout de suite perçue comme un épouvantail dans sa conscience, comme dans la conscience de tous les autres. Par contre, la securitate s'est insinuée, comme, d'ailleurs, elle fonctionnait… Le mot securitate était connecté dans le subconscient à tout ce qui aurait pu être gênant pour le pouvoir. Lentement, l'enfant devient adolescent et comprend également ce que signifie le pouvoir - ses représentations étaient, d'une part, des portraits abstraits, des chiffres sans réalité - de l'autre côté, des choses concrètes, qui ne signifiaient pas grand chose de bon, les gens avec de petits postes, qui ne différaient pas trop du monde autour. Il avait vite compris que les marches du pouvoir s'effondraient de temps en temps. Ils avaient à la maison quelques livres avec, comme c’était la règle dans les années du début du communisme, des portraits sur les premières pages - pour l'enfant il pouvait voir là seulement quelques hommes et une femme. Les chefs communistes. Il venait de s'y habituer quand quelque chose de bizarre arrivait. Si avant ses parents lui demandaient de ne pas griffonner ces pages du début du livre, comme il avait l'habitude, un autre jour ils venaient eux-mêmes déchirer les portraits. Plus tard, il s'est rendu compte que ce devaient être les portraits d’Ana Pauker et probablement de Vasile Luca - les dirigeants communistes detronés dans le temps du procès Slansky. 


Il s'est vite rendu compte que beaucoup de choses ne pouvaient pas être discutées. Souvent, ils surprennent les parents interrompant leurs discussions lorsqu'ils se rendent compte que les enfants pourraient entendre quelque chose. Ils n’avaient pas à savoir, pour ne pas diffuser... Il n'a pas vraiment réalisé ce que cela pouvait être mais il sentait que c'était une réalité qu'ils voulaient cacher. Quand a-t-il entendu parler de Sécurité pour la première fois? Difficile à dire. Beaucoup de mots mélangés dans des discussions autour. Même parmi ses collègues pouvait apparaître quelqu'un qui pourrait dénoncer l'équipe. Il ne savait pas grand-chose, il n'était pas trop intéressé. À ce moment-là, ils n'avaient pas de très grands besoins matériels - ils n'avaient pas d'ailleurs des grandes prétentions sur le niveau de vie. Ils faisaient partie de ce qu'on aurait pu appeler la couche moyenne de la société - bien qu'il n'y eût pas de classifications de cette sorte dans le communisme. Et personne ne voulait nuire à une situation si fragile. Il se souvenait du moment où son père avait acheté la radio - d'autres avaient de meilleurs récepteurs, achetés depuis longtemps, avant la guerre, certains fabriqués en Allemagne ou qui sait où - le nôtre avait été fabriqué par la coopérative Le Progrès. Pendant le championnat de foot, les voisins voulaient écouter les matchs. Mais vers le soir, dans la pénombre, quand on ne pouvait pas être entendu, seulement avec la lumière des ampoules du cadran de radio, son manteau sur les épaules, son père ecoutait la Voix de l'Amérique ou Radio Londres. Il évitait soigneusement les témoins. Parfois il parlait quand même avec maman de ces informations interdites. C'était avant 1957… Peut-être 1956 - l'année de la révolte en Hongrie ? Parfois, je commençais à explorer le monde sur la balance radio en tournant lentement l'aiguille indicatrice des stations à gauche et à droite… On entendait une langue ou une autre, l'effet de la distance qui disparaît sur simple rotation d'un bouton était magique. Une variété et une richesse difficile à décrire répandue par la lumière diffuse et pauvre, couvrant une minuscule zone de la pièce laissée dans le noir. Quand la membrane du haut parleur passa sur la langue russe mon père, qui par ailleurs n'y prêtait pas attention, frissonna et dit "sors-toi de là” et je compris qu'il ne voulait pas entendre cette langue. Une fois, je crois, je l'avais questionné sur ça. C'était une froide journée d'hiver, le bois  crépitant dans le poêle répandait une dose d'intimité, je lui ai posé la question et il m'a répondu. Il m'a dit que depuis longtemps il ne voulait plus saisir les sons de cette langue, qu’il avait suffisamment entendue pendant « ses études à l'étranger ». Même avant mes 7 ans j'avais compris qu’ironiquement il appelait ses études à l'étranger les années de camp, à Oranke et dans des autres goulags de l’USSR. Il était revenu de là épuisé, faible comme un squelette (les quelques photos après son retour le faisaient vraiment ressembler à un squelette), le cœur malade et édenté, suite au scorbut dont les prisonniers souffraient. Malade du cœur, avec une hypertension dont il ne s'est débarrassé que par la mort, avec la prothèse dans un verre d'eau pendant la nuit… Ses ”études à l'étranger” l'avaient déformé, épuisé, et sur le chemin du retour il a probablement compris qu’il avait encore du travail à faire et il planifia le temps qui lui restait jusqu'à la fin… La fin n'a pas trop tardé, il est décédé avant d'avoir 61 ans, à la suite d'une embolie, pendant le sommeil, après être allé, par une journée très froide, à l'école où il était directeur, parce que c’était hiver, le chauffage ne fonctionnait pas correctement, et les élèves gelaient à l'internat. Il avait espéré vivre plus après ses années de goulag en USSR… 

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Quand nous habitions encore dans la ville de montagne, donc avant mes 7 ans, nous nous sommes trouvés tous les deux dans l'une de notres deux pièces; il faisait chaud dehors, il faisait beau, à travers la transparence des rayons puissants des points de poussière flottaient à peine perceptibles. C'était ma première discussion sur la vie et la mort, sur la façon dont les gens meurent plus tôt ou plus tard, et la question stupide de l'enfant était : combien aimerait-il vivre, encore combien d’années? Et il a répondu: autant que possible… Bien sûr, je n'avais pas compris la dureté imbécile de ma question… La réponse je ne la comprenais pas alors, mais je l'ai très bien comprise plus tard, quand j'ai découvert l'immobilité des cadavres. Je ne me suis jamais habitué au fait que quelque chose qui était vivant, émouvant et avait un fil de l'univers dans sa structure pourrait devenir un corps inerte et sans vie. Les funérailles ont toujours causé une fracture anéantissante dans mon être rationnel.

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Dans la nouvelle ville, où il avait été téléporté en deuxième année, l'initiation a eu lieu rapidement. Les lois sociales s'apprennent progressivement, principalement par l'estropiation de l'alphabet en expansion de la pensée. Les interdictions sont les premières à être imposées - il se souvient des fragments de cette initiation. Il marchait dans la rue avec ses parents, son frère et sa sœur. Ou était-il seul avec ses parents ? C'était la route principale, sur laquelle était placé l'un des deux cinémas de la ville. Il ne connaissait toujours pas les endroits vraiment tristes, vraiment cachés dans le noir de la terre.


 





 (à suivre)