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Cercle des poètes de LPB

Denis Heudré - collaborateur de LPB

Variations autour d'une primevère qui préférerait d'effacer

variations autour d’une

primevère qui préférait s’effacer

(inédit)


denis heudré



A Quentin, Apolline et Héloïse

et Valérie

 « La primevère préférait s’effacer ». Ce message était écrit en vert sur un post-it vert pomme et laissé dans un recueil de poésie acheté d’occasion. Que ces quatre mots, écrits d’une main féminine – jeune sans doute –, me soient arrivés comme cela par le hasard qu’on dit pur et heureux (l’est-il vraiment ?) allait me toucher au plus juste de mon émotion.


PRIMEVÈRE : n.f. (du lat. prima vere, au début du printemps). Plante des prés et des bois, à fleurs jaunes, blanches ou mauves, qui fleurit au printemps. (La primevère officinale est aussi appelée coucou. Genre Primula ; famille des primulacées.)



Pour les bretons : une fleur couleur lait.

Les anglais : une rose première, porte-bonheur 

Les allemands : la clé des fleurs. 

Quelques clés du printemps pour ouvrir plus loin.



Langage des fleurs : 

Aimons-nous l'espace d'un printemps

Premier amour

Autre clé ?




Prima Vera


Mais quelle jeune jardinière a écrit cette fleur ? Destinement incroyable que cette simple phrase laissée en sommeil dans un livre oublié.


Lui offrir lumière. Lui offrir naissance.


M’offrir ainsi un rôle de dieu-créateur. Faire vivre ces mots au-delà du vivre. Une saison. Juste une. L’envie d’en garder la couleur morte.

 

*


S’effacer dans la clarté des vents de fin de printemps, avant que la poussière s’envole et que la lumière s’affole. Quand les chemins font silence


S’effacer de tout possible.


S’effacer devant le blanc-muguet, le jaune-colza et le rouge-coquelicot. S’effacer devant tant d’insolence.

 

*



Les encres s’effacent, les printemps s’achèvent et les primevères se fanent. Il n’y a pas de mort là-dedans. Juste quelques regrets.


De la pâleur dans les baisers.


Les sentiments devenus vains. Les couleurs aussi. La peur des limites introuvables. Et nous éperdus d’inutilité. Dans une saison mal apprise.

 

*

La primevère effacée, reste le talus, le chemin, mon envie d’aller plus loin. Fouiller dans l’herbe. Fouiller en moi. Remuer les humus. 


Retourner mes poches aussi pour cela.


Chercher les envers. Les couleurs non blanchies par le soleil. La nature ne cache pas ces coutures, elle. Et à l’envers, un chemin paraît moins long.

 

*

Je cherchais en hâte d’autres pépites ainsi oubliées dans ce recueil, mais en vain. J’aimais ce jeu de passe-poème, ni bookcrossing ni téléphone arabe.


Les italiens passent parole.


Juste quelques mots partagés avec le hasard. Des mots jamais révolus. Dans le passage, l’écoulement d’un temps. Les maux résolus ?

 

*


Ce papillon de papier, complément de lumière dans ma journée froide d’hiver où la neige pour une fois ne se décide pas à s’effacer.


Les papillons naissent des primevères.


Qui suis-je donc à recevoir ainsi les honneurs d’un printemps ? Serai-je à la hauteur des espoirs mis en moi par cette inconnue ?

 

*

Primula vulgaris. Plante commune des chemins communaux. Les quelques secrets des gens d’ici. Les paires de bottes bien rangées et la vie aussi.


Pas encore temps de s’attarder.


Restée du monde de la terre placentaire. Au ras de la couleur matricielle. Pas comme ces grandes tiges uniquement attirées par le bleu. 

 

*


Fleur des premières fois. Amie de l’enfance. Se laissant cueillir pour un simple verre d’eau. Début d’un cycle, quand les premiers pas priment. 


Une première tentative de bonheur.


Naître avec le printemps. Sans le fardeau des froids et brouillards. Naître déjà lumineux. Quand toute la nature suit ce mouvement de l’avant.

 

*


Du talus qui l’a vu grandir, un vif intérêt pour la naissance. Parents affairés encore étourdis de ce miracle. Fierté d’un tel vœu d’avenir.


Puis l’habitude qui désintéresse.


Entrée dans son destin de primula vulgaris. Les regards distendus. L’espoir passé ailleurs. Devenue commune. Les jolis mots pour d’autres.

 

*



Quel petit poucet pour semer ces petits cailloux à la peau douce dans la campagne ? De quelle promesse de lendemain cette naissance ?

 

Née de l'herbe et sa respiration lente.

 

Quand le froid ne fait plus pâlir les toits. L'attente dans l'indifférence de vivre des bords de route. L'attente d'une main d'enfant.

 

*


Fleur timide. Premier enfant. Les suivants le seront moins. La terre débordée de tous ces enfantements laissera l’insolence s’installer.


Pétales en langue tirée après un bonbon rouge.


Facétie d’une fleur d’été oubliant qu’avant il a fallu percer le froid. Sécher les pluies. Nettoyer les talus des traces de gel et des pas de boue.

 

*


Si les hirondelles ne font pas le printemps, est-ce le printemps qui fait les hirondelles ? Surimpression de motifs, des oiseaux et des fleurs, 


les vieilles vaisselles en porcelaine, les nappes.


Le printemps dans son jeu de chat et de souris. Entre lumières et pluies, les couleurs malhabiles. Et l’herbe qui offre sa rosée au fossé.

 

*

Le printemps se secoue de toutes ses couleurs. Ici le vert est plus proche de la rosée. Il se crée d’une envie de beaux jours.


Un vert gorgé d’une sève succulente.


Au plaisir des rosées de s’offrir un peu de couleur. Je connais beaucoup d’oiseaux qui en feraient bien leur nid. 

 

*

Incomparablement lumière que cette encre-primevère. Cette lumière qui survivra du poids des neiges aux milieu d’herbes éreintées.


Fleur des aubes froides. 


Se relevant difficilement de ce joug blanc dont elles se sont détachées. De ce souvenir de neige, ne garder que le don de rosée.

 

*


Pâturins, paniques, vulpins et renouées, jalousie en mode végétal. Le plantain d’ailleurs ne s’en est jamais vraiment remis.


Une goutte de lait renversé fait étoile au talus.


Un peu d’eau coule en miroir. Le fossé se courbe en passant. Même le trèfle aux quatre feuilles, prosterné, n’a pas trouvé la clé. 

 

*


Dans sa fuite le ruisseau n’emmènera même pas le moindre reflet. Juste la présence passagère d’une douceur pastelle.


Laissons la soie aux orchidées.


D’un jaune maladroit le printemps s’invente une étoffe. Un enfant l’emportera dans son car scolaire, sa journée d’école éclairée de printemps.

 

*



Quelle autorité pour faire plier un printemps ? Un dieu peut-être, mais en ce cas, la primevère se serait jetée à ses pieds. 


Un vieux chêne empiète déjà sur l’été voisin.


Juste un papillon qui, un matin en broussailles, s’offrant un pétale, trouve la force de tracter le printemps vers les moiteurs.

 

*

Grandir de cette langue lointaine inconnue des hommes. Au bord de la route entre pétales et nuages. Et en partage avec quelques insectes,


grandir en conversation de bleu.


Sans les mesquineries et convoitises humaines. Dans la montée des terres, grandir tout en sachant la fin. Mourir de trop de saisons.

 

*

L’éternité ? Il faut n’être qu’un homme pour croire en cela. Le pouvoir ? Il faut n’être qu’un homme pour ne pas voir en lui


une boue intérieure, l’angoisse de mourir englué.


Il faut n’être qu’un homme pour ne pas voir cette petite fleur née en lisière d’aimer, non concernée par les barbelés et les jougs d’opinions.

 

*









Prima Nera




Qui était cette jeunesse qui parle de s’effacer en ces couleurs vives ? Il y a de la vie et de la mort dans ce bout de message. Une bouteille à la mer. 

 

Un papillon pour donner l’alerte.

 

Ces quelques mots même pas extraits d’un journal intime, écrits en vert, les voir en noir ? L’intime n’est pas toujours lieu de noir, mais... 

 

*

Ces quelques mots comme un indice de noir. Cet effacement comme un clair mourir. Une autre image suicide la jeunesse. 


L’angoisse tout de suite. Je cherche un visage 

 

mais des branchages noirs viennent cingler ma progression. Avancer vers cette effacée. Mais écrit-on à l’encre verte au jour de mourir ?

 

*

S’effacer, ne pas faire face. Soucis sans façon non merci. C’est facile juste partir. Ne plus supporter. Mais on n’efface pas sa jeunesse.


La quitte-t-on vraiment un jour ?


Du noir, les yeux fermés. Le fardeau toujours accroché au fond de la pièce. Le cœur goudron entravant toute lumière. S’effacer n’est pas noir.

 

*

S’effacer n’est pas noir. Transparence est pire. Mais partir n’est pas noir. L’oubli est pire que noir. Noir n’est pas noir.


Pourtant, les pierres noires au fond des gorges.


Bouche, puit du cri. On n’oubliera pas ce cri de pierres noires. Crier n’est pas mourir donc. Mourir, encore un sursis.

 

*


Pierres noires aussi dans ce soir horizontal. Au plus vif des ombres un soir au ras. L’eau arrêtée en miroir d’obsidienne.


La nuit pose ses ailes et accroche nos cheveux.


Elle ne fait que copier la couleur des arbres fatigués. Une primevère n’y retrouverait plus son printemps. Le froid posé à même les ombres. 

 

*

Noir miroir de ces eaux enfermées. Petites mares aux regards noirs entre chien et loup. Petite mort avant la nuit. 


S’y effacer ne prend que quelques respirations.


Noir miroir, les bêtes n’y viennent plus boire depuis longtemps. Eau croupie en larmes de désespoir. Autour, les regards noirs. Embarbelés. 

 

*


Est-ce à force de tourments qu’une fleur s’éteint ?

Sous le poids de quels gravats ? de quel cri ? de quel oiseau ? de quel nuage ?


obstruant tout lendemain.


A trop regarder passer la ligne des routes, une fleur ne se résigne -t-elle pas à s’éteindre de trop d’absence ? 

 

*

Fleur-lieu qui tient langue au pied du pont aux voitures. Leur pas roulé des galets. On ne trouve pas le bout du monde dans le reflet des pluies.


Et tout voyage véhicule sa chute.


Fleur-étincelle des talus ne peut faillir avant départ. A-t-on la même notion du bout du monde quand on est papillon ? Quand on est vent ?

 

*


S'il suffisait de peser les larmes pour tout connaître du chagrin, s'il suffisait de savoir tailler la pierre pour tout connaître de la mort,


jamais ne suffiront quelques larmes,


quelques pierres pour l'écrire. Un chemin ne se pèse pas, l’ombre que lui offre le talus non plus. La mort s’égare à chaque croisement. 

 

*


Là-bas un corbeau aiguise sa silhouette, une lame d'ombre vient à transpercer ton regard. Même la primevère n’y pourra rien.


Le noir appelle le noir.


Toi qui voulais quitter ce printemps n’en a pas fini avec le noir. Le domestiquer peut-être. Comme l’arbre apprivoise le corbeau pour son noir.

 

*


Noir se laissera-t-il définir un jour ? Ecrire en noir est-il piller la lumière ? Non couleur. Comme un gros caillot de sang oublié là.


L’encre pourrait se suffire à elle même.


Prolonger le noir en négation. Mais la mort n’est pas une négation. Dans mon pays, du noir on en fait des toits et la pluie aime à venir s’y refléter.

 

*

Car le printemps est noir aussi. Quand l’eau reste sur la terre épuisée. Quand le pas s’enfonce. Epuisement des socles. La vie s’enfonce.


Vue du noir on comprend mieux la lumière.


La nuit interrompra le chemin. Les lumières se retireront dans les maisons. Et le soir posera ses tentures de deuil sur l’horizon.

 

*

Le crier par écrit, vert de surcroît, c’est quand même dire l’espoir en noir léger. Un cri, je le vois plutôt de couleur rouge.


Le deuil, la solitude, gris.


Le temps qui passe aussi. Et la mort déjà vue en transparence. Le noir donc, à réserver pour le désespoir sans la force de le crier.

 

*

Quelqu’un quelque part est foutu. Je ne peux pas le croire, ici. Un printemps n’est jamais foutu. Même quand le corbeau l’appelle.


Croire un vert-vivant.


Ce vert qui, mélangé au jour, offre encre à la lumière. Tendu irrésistible vers le jaune du soir, qui tombera encore au pied des primevères.

 

*


Ainsi la primevère préféra s’effacer. Mais tout était dans cet imparfait du post-it. L’espoir est toujours dans l’imparfait.


L’après-midi reprend son vol de poussière.


La primevère préférait s’effacer mais le printemps, caché dans un livre, lui a redonné le rythme. Son pas sifflote dans le chemin.

 

*





© Denis Heudré 2010

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