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Commentaires - Collectif d'auteurs

Notes de lecture



page 1


L'Usage du monde de Nicolas Bouvier - Éditions La Découverte



Excellent style. Des phrases parfaites. Une qualité d’écriture. Mais aussi le récit d’une aventure hors du commun. Et dès le jeune âge une grande culture. Enfin, surtout, une personnalité attachante.

Je pourrais écrire des kilomètres de commentaires, tellement ce livre est inspirant. Par exemple, belles l’une après l’autre, ses phrases… par exemple, ce goût du contact, ce goût de la culture, cette façon suisse de se comporter avec calme, sans emphase, discrètement, avec pudeur. Cette envie de vivre à fond, ce courage, des qualités si nécessaires dans une telle entreprise d’usage du monde…


A lire les phrases de Nicolas Bouvier on devine l’influence du cinématographe dans sa littérature d’images en mouvement… certains courts chapitres sont des poèmes.


« De faux-fuyants en gentillesses sincères, de réticences en attentions délicates, la conversation finissait par mourir et Thierry prenait l’accordéon pour faire danser les dames » .


« Et, le coeur chaud, on retombait en feuilles mortes dans ce fraternel ennui provincial, gonflé de désirs vagues, qui baigne les pièces de Tchekov. » .


« Pharda toujours invoqué. Phrada gonflé de promesses. Pharda, la vie sera meilleure. » 


Être l’impossible troisième passager de la Fiat Topolinio, voyager dans une partie du monde avec eux, écouter parler Nicolas, voir dessiner Thierry, pousser la voiture à trois, c’est un rêve…




À propos de la poésie (de Mahella Hellwig)


On ne reprochera jamais à un poète de ne ressembler qu’à lui-même - Robert Sabatier au sujet d’André Frénaud.

Si on dit que l’ambition de la poésie c’est de rendre le lecteur poète, c’est alors une intention de M. H. qu’elle ignore, dont elle n’est pas consciente elle même.




Lettre au père de Franz Kafka - Editions Mille et une nuits


Ces confidences sont émouvantes. On voit à quel point l’emprise du père fut forte et négative. Père mauvais, fils intelligent.



Lambeaux de Charles Juliet - Editions Folio


Tu penses donc tu déprimes donc tu reconstruis donc tu écris. Tu penses donc tu vis.



Christian Bobin - Le Très-Bas - éditions Folio

Annie Ernaux - La place - éditions Folio


J’ai lu deux livres depuis hier : de Christian Bobin Le Très-Bas et d’Annie Ernaux La place. Ces deux livres sont pour moi une ode à l’humilité. La vie de Saint François d’Assise racontée à la façon d’un Christian Bobin est intéressante à suivre avec ses petits chapitres chronologiques, et pour moi ce roman est une réussite parce que son écriture est originale, que le thème de la chrétienté et de la Bible sont traités de façon suggestive avec un ton juste même pour un athée anti-sectaire et par conséquent anti-religieux.

« J’ai fini de mettre à jour l’héritage que j’ai dû déposer au seuil du monde bourgeois et cultivé quand j’y suis entré ». Ce court roman familial d’Annie Ernaux se lit en une heure. Il raconte avec simplicité, tendresse et une pointe d'humour la vie d’humbles normands, une vie de famille centrée autour du père de la narratrice dont elle fait le portrait avec des mots patois, des expressions locales, des syntagmes du cru. Annie Ernaux est sortie de la vie humble en devenant enseignante de lettres modernes puis écrivaine. « Je me souviens d’un titre L’expérience des limites. Mon découragement en lisant le début, il n’y était question que de métaphysique et de littérature…///…Ce jeu des idées me causait la même impression que le luxe, sentiment d’irréalité, envie de pleurer » .



page 2



Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde - édition Les Solitaires intempestifs


Pièce très juste qui traite de l'impossibilité de communiquer, de dire quelque chose d'essentiel, de la volonté de rester dans le superficiel pour chasser d'un revers les vérités qui blessent.

Quand on la lit, on se demande quel est son intérêt et puis, une fois la lecture terminée, elle nous poursuit et nous interroge sur le monde et la relation que nous entretenons avec celui-ci.


« Les gens qui ne disent jamais rien, on croit juste qu'ils veulent entendre, mais souvent, tu ne sais pas, je me taisais pour donner l'exemple. »

 

« je pense du mal.

je n'aime personne,

je ne vous ai jamais aimés, c'était des mensonges,

je n'aime personne et je suis solitaire,

et solitaire, je ne risque rien,

je décide de tout,

la Mort aussi, elle est ma décision

et mourir vous abîme et c'est vous abîmer que je veux. »


Richard Brautigan, Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus -Le Castor Astral


Poèmes écrits à 21 ans et donnés à Edna Webster comme "sécurité sociale". Superbes poèmes que la critique a souvent rapprochés dans le style à ceux de Williams Carlos William ou à ceux de Ginsberg.

Voici le début de son recueil :

"je m'appelle Richard Brautigan. J'ai 21 ans.

Je suis un poète inconnu. Ça ne veut pas dire que je n'ai pas d'amis. Ça veut dire que mes amis savent que je suis un poète parce que je leur ai dit."


Tout est résumé ici : la tendresse et l'ironie de Richard Brautigan. Un des plus grands poètes de la fin du XXeme siècle.


Raymond Radiguet, Le diable au corps - Les Cahiers Rouges, Grasset

Histoire d’un ado qui s'éprend d'une jeune femme dont le mari est parti au front.

Roman publié en 1923 et qui fit scandale car, à une période où on louait les soldats et les gueules cassées, Radiguet commence son roman en disant que la guerre fut pour lui comme des vacances merveilleuses.

« J'étais ivre de passion. Marthe était à moi ; ce n'est pas moi qui l'avais dit, c'était elle. Je pouvais toucher sa figure, embrasser ses yeux, ses bras, l'habiller, l'abîmer, à ma guise. Dans mon délire, je la mordais aux endroits où sa peau était nue, pour que sa mère la soupçonnât d'avoir un amant. J'aurais voulu pouvoir y marquer mes initiales. Ma sauvagerie d'enfant retrouvait le vieux sens des tatouages. »


Frédéric Berthet, Daimler s'en va – La Table Ronde


Auteur français méconnu, mort jeune (suicide?) qui a laissé cependant une impressionnante correspondance, notamment avec des auteurs comme Echenoz ou Michon. Considéré longtemps comme l'écrivain le plus doué de sa génération, il a consacré sa courte vie à vouloir écrire LE roman et n'aura finalement fait paraître que deux ou trois écrits.

A fait un essai sur le roman de Flaubert Bouvard et Pecuchet, ce qui traduit bien son état d'esprit.


« Quand il avait une quinzaine d'années, Daimler écrivait des poèmes, en octosyllabes, où il était question d'envols de corbeaux au-dessus des terres labourées, d'odeurs citronnées, de parfum capiteux et de femmes alanguies. Il se dit qu'il devrait s'y remettre. Ce qui donne :

OVER

Rio Bravo appelle Tango II

Crapaud IV appelle Tango, bon sang

Coyote hurlant appelle Tango malade

Over.


A part le fait qu'il soit passé au vers libre, son état d'esprit a changé. L'inspiration ne se commande pas. »


William Melvin Kelley, Un autre tambour - 10/18.


Roman qui date des années 50 et qui vient seulement d'être réédité en France. Kelley était considéré comme un autre Faulkner (même intérêt pour les sans rien du Sud des États-Unis) de son temps mais a été injustement oublié par la postérité.

Ce récit raconte la désertion de tout un état américain par la communauté noire : tous s'en vont, sans explication aucune.

Très bien mené comme récit avec une succession de points de vue différents.


page 3



John Fante - Demande à la poussière - éditions 10/18


"C'est une vraie histoire que John Fante, c'est une histoire de chance, de destin et de grand courage. Un jour peut-être on vous le racontera, mais j'ai le sentiment qu'il ne veut pas que je vous le raconte. Mais laissez-moi vous dire que ses mots et sa vie sont les mêmes : forts, bons et chaleureux. C'est tout. Maintenant le livre est à vous." Charles Bukovski


Vladimir Nabokov, Lolita – édition Folio


Classique sulfureux : je pensais polémique de pacotille mais les cent cinquante premières pages "méritent" le tremblement de terre. 

En dehors de cela, roman superbe dans lequel certains passages peuvent être considérés comme des poèmes en prose.

Rarement lu un auteur qui maitrise aussi bien la langue, alors que ce n'est pas sa langue maternelle.

L'histoire d'Humbert Humbert qui tombe en fascination devant une jeune "nymphette", fille de sa logeuse. Il se mariera avec la mère pour rester en contact avec la fille, Dolorès Haze, alias Lolita.


" Nous avions été partout, et nous n'avions rien vu. Je me surprends à penser aujourd'hui que notre voyage n'avait fait que souiller de longs méandres de fange ce pays immense et admirable, cette Amérique confiante et pleine de rêves, qui n'était déjà plus pour nous, rétrospectivement, qu'une collection de cartes écornées, de guides disloqués, de pneus usés - et les sanglots de Lo dans la nuit, chaque nuit, chaque nuit, dès que je feignais de dormir."


Emmanuel Carrère, L'adversaire – Folio


Style journalistique à la Truman Capote qui raconte l'histoire vraie de Jean-Claude Romand. Récit étonnant dans sa forme, glaçant dans le fond.

Les remarques faites par Emmanuel Carrère, notamment à la fin du texte sur ces « visiteuses de prison » me semblent d’une grande pertinence.


"Qu'il ne joue pas la comédie pour les autres, j'en suis sûr mais est-ce que le menteur qui est en lui ne lui la joue pas ? Quand le Christ vient dans son cœur, quand la certitude d'être aimé malgré tout fait couler sur ses joues des larmes de joie, est-ce que ce n'est pas pas encore l'Adversaire qui le trompe ?"


William Faulkner, Absalon, Absalon ! – collection L’imaginaire


Difficile d'accès, incompréhensible, envie de jeter le bouquin au feu car comprendre une page équivaut à une partie d'échecs et puis, à un moment donné tout s'éclaire comme le soleil lève le brouillard, comme l'eau soulève le couvercle pour dire que je suis prêt. Alors nos yeux se décillent comme dit la Bible.

Écrivain de génie qui se prétendait seulement un modeste terrien américain.


« On laisse si peu de trace, voyez-vous. On naît, on essaye ceci ou cela sans savoir pourquoi, mais on continue d’essayer ; on naît en même temps qu’un tas d’autres gens, tout embrouillé avec eux, comme si on s’efforçait, comme si on était obligé de faire mouvoir avec des ficelles ses bras et ses jambes, mais les mêmes ficelles sont attachées à tous les autres bras et jambes et tous les autres essayent également et ne savent pas non plus pourquoi, si ce n’est qu’ils se prennent dans les ficelles des autres comme si cinq ou six personnes essayaient de tisser un tapis sur le même métier mais avec chacune d’elles voulant tisser sur le tapis son propre dessin ; et cela ne peut pas avoir d’importance, on le sait, ou bien Ceux qui ont installé le métier à tisser auraient un peu mieux arrangé les choses, et pourtant cela doit avoir de l’importance puisque l’on continue à essayer ou que l’on est obligé de continuer, et puis tout à coup tout est fini et tout ce qui vous reste est un bloc de pierre avec quelque chose de griffonné dessus, en admettant qu’il y ait quelqu’un qui se souvienne ou qui ait le temps de faire mettre le marbre en place et d’y faire marquer quelque chose, et il pleut dessus et le soleil brille dessus et au bout d’un peu de temps on ne se rappelle plus ni le nom ni ce que les marques essayaient de dire, et cela n’a pas d’importance. »



page 4



Malcolm Lowry, Sous le volcan – Les cahiers rouges


Roman difficile d'accès. L'on suit les déambulations de Geoffrey Firmin, consul au Mexique, hanté par l'alcool et des crises de delirium tremens.

On ne comprend pas toujours tout (en tout cas, je n'ai pas toujours tout compris) mais il en ressort une atmosphère poignante et la relation entre Geoffrey et sa femme Yvonne, laquelle l'a trompé, est poignante.

Jetez-y un oeil car c'est un roman qui ne ressemble à rien d'autre. Une expérience.


« Aussi quand tu partis, Yvonne, j'allai à Oaxaca. Pas de plus triste mot. Te dirai-je, Yvonne, le terrible voyage à travers le désert, dans le chemin de fer à voie étroite, sur le chevalet de torture d'une banquette de troisième classe, l'enfant dont nous avons sauvé la vie, sa mère et moi, en lui frottant le ventre de la tequila de ma bouteille, ou comment, m'en allant dans ma chambre en l'hôtel où nous fûmes heureux, le bruit d'égorgement en bas dans la cuisine me chassa dans l'éblouissement de la rue, et plus tard, cette nuit-là, le vautour accroupi dans la cuvette du lavabo ? »



William Faulkner, Tandis que j’agonise - Folio


Moins difficile à lire que "Le bruit et la fureur", c'est un livre magnifique.

L'histoire grotesque d'une famille (un père et ses 4 enfants) qui doivent parcourir quelques miles avec le cercueil de la mère pour l'enterrer auprès de sa famille. De multiples déroutes les attend : le cercueil qui tombe à l'eau, un enfant qui devient fou, un autre qui se casse la jambe et qu’on cimente littéralement, le cercueil percé au vilebrequin par un enfant persuadé que "maman est un poisson"...

Pour moi, le meilleur livre que j’ai jamais lu.


"Des fois, je ne sais pas trop si l'on a le droit de dire qu'un homme est fou ou non. Des fois, je crois qu'il n'y a personne de complètement fou et personne de complètement sain tant que la majorité n'a pas décidé dans un sens ou dans l'autre."


Christian Oster, Loin d’Odile -Les éditions de Minuit


Un des écrivains contemporains français que j'estime le plus. Drôle et profond à la fois. Et surtout, l'écriture est vraiment remarquable.

L’histoire d’un homme quitté par Odile et qui refait sa vie… avec une mouche.


« Peut-être, dis-je. Peut-être que tu vas trop vite. Je ne te connaissais pas, Jeanne. Je ne peux pas aller si vite. Dans l'idéal, ce que j'aimerais, c'est que tout s'arrête, mais je ne peux pas m'arrêter avec toi. Moi, si jamais je dois revivre un jour, j'aimerais que ce soit sur le bord de quelque chose, qu'il y ait quelque chose à voir du bord où je vivrais, et que je prenne le temps de le voir en me disant que c'est ça, peut-être, vivre, regarder quelque chose qui n'est pas à proprement parler la vie mais qui la rappelle, un reflet, une photo, pendant que là où l'on est la vraie vie, celle qui s'échappe, la vraie vie coule, elle, mais toi, je veux dire moi, tu regardes ailleurs. Et même quand ton regard tombe sur toi tu t'arrêtes, tu fais un pas de côté en prenant garde de tomber toi-même dans ce vide au bord de quoi tu vis, et tu regardes, et tu dis j'existe, mais toi, Jeanne, non, tu ne veux pas attendre, tu ne veux pas regarder, je ne sais pas ce que tu veux, dis-je. Mais je sais ce que je ne veux pas. 

Tu es complètement fou, dit-elle avec simplicité. »


Roberto Bolano, Les détectives sauvages – Folio


Roman somme (1000 pages), une fresque qui dépeint le Mexique et l'Amérique du Sud, écrit de façon crue et poétique à la fois. C'est exceptionnel!

L’histoire évoque avec ironie la création d’un mouvement poétique, le réalisme viscéral et le vagabondage de deux poètes, dont un se nomme Arturo Belano. Roberto Bolano a lui-même créé un mouvement poétique qui se nommait l’infra-réalisme.

« Un temps la Critique accompagne l’Œuvre, ensuite la Critique s’évanouit et ce sont les Lecteurs qui l’accompagnent. Le voyage peut être long ou court. Ensuite les Lecteurs meurent un par un et l’Œuvre poursuit sa route seule, même si une autre Critique et d’autres Lecteurs peu à peu s’adaptent a l’allure de son cinglage. Ensuite la Critique meurt encore une fois et les Lecteurs meurent encore une fois et sur cette piste d’ossements l’Œuvre poursuit son voyage vers la solitude. S’approcher d’elle, naviguer dans son sillage est signe indiscutable de mort certaine, mais une autre Critique et d’autres Lecteurs s’en approchent, infatigables et implacables et le temps et la vitesse les dévorent. Finalement l’Œuvre voyage irremédiablement seule dans l’Immensité. Et un jour l’Œuvre meurt, comme meurent toutes les choses, comme le Soleil s’éteindra, et la Terre, le Système solaire et la Galaxie et la plus secrète mémoire des hommes. Tout ce qui commence en comédie s’achève en tragédie. »



page 5



Roberto Bolano, La littérature nazie en Amérique – édition Christian Bourgeois


Un dictionnaire fictif d'auteurs ayant des accointances avec l'extrême droite. L'ensemble est accompagné d'une bibliographie fictive, d'une liste de maisons d'éditions fictives... Bref, passionnant... Bolano, sans doute un des plus grands lecteurs-écrivains, était un admirateur de Perec et on retrouve cet amour du jeu ici...


Roberto Bolano, 2666 – édition Christian Bourgeois


Roman énorme, roman monstrueux mais à la lecture assez facile.

4 grandes parties dans ce roman sans, à priori, de liens étroits entre eux : 

la première raconte les atermoiements amoureux d'un groupe d'universitaires, lesquels sont à la recherche d'un poète mystérieux, Archimboldi, qui se serait réfugié dans la ville de Santa Thérésa, au Mexique, ville dans laquelle on apprend que de nombreuses femmes disparaissent chaque jour.

la deuxième suit un journaliste reconverti malgré lui en journaliste sportif et qui doit faire un papier sur un match de boxe se déroulant à Santa Thérésa

la troisième, la plus importante, 500 pages tout de même, raconte tous les crimes commis à Santa Thérésa. On s'attend à de la lassitude mais, en réalité, cela se lit très bien

la dernière enfin suit un soldat lors de la 2ème GM et dans l'après-guerre...


William Faulkner, Le Bruit et la fureur, éditions Folio


Les deux premières parties (215 pages tout de même) sont très difficiles, en tout cas pour moi : la narration se fait à la 1ere personne et, dans la partie 1, c'est un handicapé mental qui s'exprime. Cela va dans tous les sens. Ce n'est même pas digressif, c'est une volonté de représenter le psychisme de ce personnage (Benji) et donc on s'y perd royalement. Par exemple, voir une partie de golf lui rappelle sa sœur, surnommée Caddie.

Dans la deuxième partie, on est cette fois dans l'esprit de son frère, Quentin, habité par la colère et une relation presque incestueuse avec sa sœur, Candice. Là deux difficultés : cela se passe 15 ans avant la première partie alors on se perd. Surtout, Quentin ne termine pas souvent ses phrases... Cela traduit son impulsivité... Dur également à comprendre.

Les deux dernières parties sont plus simples et éclairent rétroactivement les deux premières.

Bref, grand livre, certainement un de ceux qui me resteront en tête pour longtemps.


« C'était la montre de grand-père et, en me la donnant, mon père m'avait dit : Quentin, je te donne le mausolée de tout espoir et de tout désir. [...] Je te le donne, non pour que tu te rappelles le temps, mais pour que tu puisses l'oublier parfois pour un instant, pour éviter que tu ne t'essouffles en essayant de le conquérir. Parce que, dit-il, les batailles ne se gagnent jamais. On ne les livre même pas. Le champ de bataille ne fait que révéler à l'homme sa folie et son désespoir, et la victoire n'est jamais que l'illusion des philosophes et des sots. »



page 6



Ostinato - Louis René Des Forêts - L'imaginaire Gallimard


J'ai juste lu pour le moment les 18 premières pages du livre Ostinato de Louis-René des Forêts mais ces pages de prose me suffisent pour entrer dans air poétiquement palpable, concret, et pour y respirer pensées subtiles, bel esprit, style raffiné. Lente lecture jalonnée d'éclairs.



Prière d'insérer suivi de Cote d'alerte - Lionel Bourg - Ed. Le Passe Vent


Certains écrivains aiment à prendre la lumière des médias, arborant avec fierté leur dernier ouvrage devant les journalistes qui n’attendent que quelques bons mots pour leur papier, sans vraiment chercher l’homme ou la femme qu’il y a derrière. Lionel Bourg préfère la simplicité dans les rapports humains et l’amitié. Modeste, il sait « La vanité voire la parfaite incongruité d’écrire » et que « Les mots mentent. N’avouent que mon insuffisance ». Modestie dont certains devraient bien s’inspirer…

Bourg écrit donc en peaufinant ses mots, en nettoyant bien leur peau, comme le suggère l’étymologie de ce mot. Il écrit en décrivant ce qu’il ressent plutôt que ce qu’il voit, en de longues phrases qui restent à la lecture pendant plusieurs secondes, comme le goût sucré des bonbons sur la langue. Il n’a pas besoin de voyager loin. Sa ville de Saint-Étienne, son département lui suffisent pour nous donner à comprendre beaucoup de choses sur notre propre vie, le monde qui nous entoure, la nostalgie de ce qu’il a été. « Écrire, c’est compliquer le réel. Souffrir peut-être, tant l’Ouvert dont Rilke fit grand cas se referme à chaque tentative de s’y précipiter. Envie de fuir. De partir. Et pour moi, sédentaire confirmé, la rêverie quelque peu douceâtre de me mettre à voyager… ».

Lionel Bourg observe la vie qui l’entoure avec une grande acuité. Il a de l’empathie par exemple pour ces petits vieux qui, « de l’extrémité de leur canne dessinent des hiéroglyphes à même le gravier qui recouvre le sol ». Quand il évoque Saint-Étienne, il ne cherche à tirer aucune ficelle touristique. « Écrire sur une ville, sa ville, n’a de sens à cette aune que si l’on s’extirpe de ramifications fallacieuses, l’imbroglio des lignages, la mangrove asphyxiante où l’on barbote avec les siens sans réussir à sectionner le nœud de vipères généalogiques auquel on doit un nom, une carte d’identité, cette nasse, ou ce terreau, cette patrie résolument perverse de qui parcourt toujours la même circonférence, n’établissant au mieux qu’une apparence illusoire ».

Saint-Étienne, c’est donc là qu’il a vécu. Il n’y a pas d’écriture déconnectée d’un lieu, cela devient un cliché. Le lieu est vie, il est donc personnage. Et cet ouvrage aux éditions Quidam est une vraie symphonie de noms propres. Comment nommer un collectionneur de noms propres ? Tout y passe, histoire, géographie, sport, cinéma, chanson, amis… Existe-t-il un record du monde du nombre de noms propres dans un récit ? En faire la liste ici serait à proposer à Bernard Bretonnière…

C’est donc là que Lionel Bourg a vécu, mais c’est surtout avec tous ceux-là. Car si un lieu marque un homme, les rencontres, réelles ou non, le façonnent. Les lieux, les hommes, les mots. De quelles rencontres, de quels mots le lieu est-il l’œuvre ? C’est un peu à cette question que tente de répondre Lionel Bourg avec ce livre sorte de mémoire de canut en bluesman.

Deux livres à conseiller donc, de Lionel Bourg, pour découvrir un auteur, un lieu, une œuvre :

C’est là que j’ai vécu, Quidam éditeur, octobre 2019, 128 pages, 14 €

Prière d’insérer suivi de Cote d’alerte, Editions La Passe du Vent, mai 2019, 48 pages, 5 €


Jim Harrison, La position du mort flottant, éditions héros-limite


Le dernier livre écrit par Jim Harrison, une succession de poèmes en prose dans lesquels il évoque son corps vacillant et quelques bribes de son enfance. Des leitmotiv se retrouvent de pages en pages : la perte de son oeil (instant passé), sa fascination pour les oiseaux (instant présent), sa volonté de pouvoir remarcher pour sillonner la campagne avec sa chienne (instant à venir).

Pour qui garde l'image de Jim Harrison comme celui d'un roc qu'on peut difficilement ébranler, il faut se pencher sur ce livre.


page 7


Laurent Gaudé, Eldorado, éditions J'ai lu


Beaucoup d'émotions en lisant ce livre et en le refermant. L'histoire parallèle d'un homme qui cherche à gagner l'Europe depuis l'Afrique, et d'un homme qui fait le trajet en sens inverse. L'un : espoir et désir de vivre, l'autre : désespoir et désir de mourir. Entre les deux le lecteur retient son souffle et ne pourra jamais oublier ce roman réaliste qui décrit de l'intérieur les cheminements de l'un et l'autre.

Le livre Eldorado de Laurent Gaudé se penche sur moi et m' attend.

(Ce n'est pas moi qui trouve un livre, un livre me trouve).



Nous, avec le poème comme seul courage, éditions Le castor Astral


84 poètes (dont 32 femmes) d'aujourd'hui (2020) réunis dans un livre de 400 pages par Jean-Yves Rouzeau. Dans ce livre quelques un des textes de chaque poète choisi. Un panorama de la poésie qui s'écrit aujourd'hui d'une diversité et d'une richesse étonnante.


Le joyeux anniversaire de la mort - Gregory Corso - Black Herald Press


Hier j’ai lu un livre, « Le joyeux anniversaire de la mort « , éditions Black Herald Press, du poète américain de la beat génération, Gregory Corso peu connu et peu traduit en France, que Blandine Longre a traduit en français, et que Ginsberg considérait comme le meilleur poète de sa génération…

Je conseille ce livre de poésie car vous y trouverez un poète dont l’expression est originale et excitante, avec un effort permanent sur les signifiants et la syntaxe… à se demander si Corso n’écrivait pas sous l’emprise de stupéfiants, c’est profond et stupéfiant...


Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude, Point Seuil


Quel chef d'oeuvre! Avec ce roman, Garcia Marquez donne toute l'étendue de ce que l'on nommera le réalisme magique.

Un roman où il pleut des pétales, où un village perd le sommeil, où une femme mange les crépis faits en chaux vive, où une révolution en remplace une autre...

Impossible à résumer si ce n'est que nous suivons la famille Buendia sur plus de cent ans, dynastie qui s'éteindra lorsque le dernier de la famille naîtra avec une queue de cochon.


"Bien des années plus tard, face au peloton d'exécution, le colonel Aureliano Buendia devait se rappeler ce lointain après-midi au cours duquel son père l'emmena faire connaissance avec la glace. Macondo était alors un village d'une vingtaine de maisons en glaise et en roseaux, construites au bord d'une rivière dont les eaux diaphanes roulaient sur un lit de pierres polies, blanches, énormes comme des œufs préhistoriques. Le monde était si récent que beaucoup de choses n'avaient pas encore de nom et pour les mentionner, il fallait les montrer du doigt. Tous les ans, au mois de mars, une famille de gitans déguenillés plantait sa tente près du village et, dans un grand tintamarre de fifres et de tambourins, faisait part des nouvelles inventions. Ils commencèrent par apporter l'aimant. Un gros gitan à la barbe broussailleuse et aux mains de moineau, qui répondait au nom de Melquiades, fit en public une truculente démonstration de ce que lui-même appelait la huitième merveille des savants alchimistes de Macédoine. Il passa de maison en maison, traînant après lui deux lingots de métal, et tout le monde fut saisi de terreur à voir les chaudrons, les poêles, les tenailles et les chaufferettes tomber tout seuls de la place où ils étaient, le bois craquer à cause des clous et des vis qui essayaient désespérément de s'en arracher, et même les objets perdus depuis longtemps apparaissaient là où on les avait le plus cherchés, et se traînaient en débandade turbulente derrière les fers magiques de Melquiades. "Les choses ont une vie bien à elles, clamait le gitan avec un accent guttural ; il faut réveiller leur âme, toute la question est là."