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COQUILLE

MÉMOIRE DE COQUILLE

Chap 5 - Maternités





Maternités de Mary Coquille




INTRODUCTION


L'architecture de ce roman moderne, comme celle du Château de l'Âme, est faite de pièces. Chaque pièce est construite avec des pierres de taille fournies par les auteurs invités à construire eux-mêmes le site de poésie Le Dépôt de La Page Blanche.



TOME 1



Pierre Alferi divers chaos - écrire & dessiner


https://www.youtube.com/watch?v=SugnmVTkCZc



https://alferi.fr/


Puni 

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Watching you

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Décoratif

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Douceur du couloir

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Plantes 

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Dégâts 

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Touriste

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Sigmund 

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Serpent

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Poe&cie

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Fous

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Seconde paire

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(1) Le flou


   Ce flou était-il évitable ? Le sens, dans une phrase, se donne de façon séquentielle. La séquence dispose de mots; elle indique entre eux des trajets syntaxiques et des affinités sémantiques. Cette composition, qui rythme l'apparition du sens, ne relève qu'en partie de la grammaire et de la logique. Car le sens, du moins en littérature, appelle à sentir autant qu'à comprendre. Il fait voir et il touche ; il réagit. Il n'a ni la validité d'un syllogisme ni la valeur de vérité d'une proposition, pas même la substance d'un contenu. Dans les parages de la signification dominante des mots, il fait tache, s'écoule et s'étend. Il se produit, éventuellement il se traduit dans d'autres langues, mais il ne peut se dire. Après qu'on a lu la moindre phrase d'un roman, son sens continue de frémir, de se déformer, de vibrer, et c'est en vain qu'on tenterait d'en clore le contour. (Il n'existe pas de paraphrase). Car on a joué sur la tension du sens, on a pincé la corde pour entendre les harmoniques. L'effet global demeure essentiellement instable, des ondulations le traversent. Où le sens est vivant, le flou est nécessaire.





(2) Mary avait-t-elle déjà accouché d’une souris? Si oui, elle ne s’en était jamais rendu compte. Ce devait être une souris blanche. Il y avait déjà une petite souris qui arpentait les murs de sa chambre, et maintenant, elles semblaient deux. La nuit, Mary entendait leurs minuscules griffes racler la surface du plancher. Elle ne réussissait jamais à les voir distinctement, mais lorsqu’elle entendait leurs petites pattes se démener dans leur course effrénée, elle pouvait apercevoir un bout de queue ou une ombre intégrer un trou ou fuir derrière un bahut.

Ainsi, Mary savait qu’elle n’était pas toute seule, mais est-ce que l’une de ses deux mus musculus pouvait être le fruit de sa féminité? Il n’y avait pas si longtemps, Mary avait vécu une étrange aventure avec un homme qui arborait un visage qui avait toutes les apparences d’un rodentia. Il travaillait dans un laboratoire, et plus d’une fois, - surtout durant le coït, - elle avait cru l’entendre chicoter, sorte de cri plutôt aigu qui ressemblait à un crissement. Il avait la fâcheuse habitude de se ronger les ongles et cela dégoutait quelque peu Mary. Cela ne lui paraissait pas tant hygiénique.

Toujours est-il qu’après une relation qui ne dura que quelques semaines tout au plus, elle pria cet homme à la face de rat qui s’appelait Réginald de la quitter pour toujours. 


À propos de Réginald                                                                                                                                           


J’ai connu Réginald un soir durant une fête. C’était dans un appartement de la rue Saint-Olivier, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste. J’avais été invitée par une amie qui s’appelle Céline. Je ne connaissais pas le maître des céans, puisque je me retrouvais là par une connaissance qui, elle-même, se retrouvait là grâce à un autre réseau de connaissances. Nous étions arrivés au début de la soirée, ce soir du mois de septembre. Déjà, la musique tonitruait et l’alcool coulait à flots, et certainement, des drogues de toutes sortes circulaient d’un convive à l’autre. Dans le salon et dans la cuisine, plusieurs personnes, bouteille de bière ou verre de vin à la main, tentaient de se faire entendre à travers les sons distortionnés d’un punk rock à la mode. Et c’est là que j’aperçus Réginald pour la première fois.

Il était avachi dans un sofa décati, une bouteille de bière entre les cuisses. Il paraissait isolé du reste du monde, seul, les yeux fermés, psalmodiant en continu un soliloque incompréhensible à une personne qui avait tout lieu d’être imaginaire. Ses mains gesticulaient dans les airs, tentant en vain de représenter ce qu’il déblatérait. Je ne comprenais rien à ce qu’il semblait dire et je regardai Céline d’un regard torve afin de quérir quelques éclaircissements, mais elle-même semblait ne rien comprendre ni même connaître cet olibrius. Elle haussa les épaules en guise d’indifférence. 

Durant la soirée, alors que je faisais connaissance avec plusieurs personnes qui m’étaient présentées, j’osais parfois m’enquérir de ce personnage, à savoir: qui il était? pourquoi était-il seul? et surtout: pourquoi parlait-il tout seul? Mais personne ne le connaissait. Pourquoi était-il là? dans cet appartement? personne ne le savait. Avec la permission de Céline, que je laissai momentanément avec ses amies, j’entrepris d’aller le voir.

Tout en esquivant ses bras qui s’agitaient continuellement dans les airs afin d’étayer ses dires, je pris place près de lui sur le divan qu’il occupait seul. Sur le coup, il ne fit aucun cas de ma présence. Je le regardais attentivement s’animer en écoutant ce qu’il disait. Son discours était sans queue ni tête. Il évoquait une chasse à l’ours, se proclamait descendant de Napoléon et prévoyait une possible invasion extraterrestre d’un même souffle. Au bout d’un moment, je m’adressai à lui en me présentant. « Salut, je m’appelle Mary, et toi? » À ces mots, il se tut immédiatement et ses mains se posèrent sur ses genoux. Il gardait les yeux fermés, comme s’il venait d’entrer en méditation.

Après plus ou moins une minute qui en parut plus ou moins deux tant je ne savais pas à quoi m’en tenir, puisque je venais de briser ce cycle qui le maintenait actif, il se leva en sursaut, baissa son pantalon jusqu’à ses genoux, prit son pénis entre les doigts de sa main droite et se mit à le faire tournoyer dans l’air comme s’il s’agissait d’une hélice d’hélicoptère. Il s’écria du même coup: « Je suis un capitaine! Le capitaine Réginald! » ce qui fit se retourner vers lui alors tous les fêtards qui n’en croyaient pas leurs yeux. Certains s’esclaffèrent avec amusement, alors que d’autres s’en trouvèrent stupéfaits voire choqués. On pouvait entendre des rires exagérés ainsi que des propos indignés.

La musique vint à s’arrêter tant le malaise était profond et généralisé. Des garçons, sous les encouragements de leurs blondes offusquées, entourèrent Réginald et entreprirent de le sortir illico de l’appartement, jugeant que son comportement psychotique n’avait pas sa place parmi eux. Ils le traînèrent dehors, culotte baissée, jusque sur le trottoir de la rue Saint-Olivier, et bien qu’il se laissa faire, il continuait de crier ses propos incohérents, disant qu’il ne fallait pas accepter de se faire vacciner de peur qu’il (le gouvernement) ne contrôle notre esprit dans le but d’anéantir l’humanité toute entière, que des espions cherchaient à le capturer pour l’emmener au beau milieu de l’antarctique, que les chats lui parlaient et qu’ils lui auraient dit qu’ils allaient le tuer.


*


Environ une semaine plus tard, alors que je déambulais dans le quartier Limoilou, j’aperçus au loin la silhouette de celui que je crus reconnaître pour être Réginald. Il marchait sur le trottoir, d’une démarche extatique, comme s’il était perdu, comme s’il ne percevait pas le monde réel autour de lui. Il s’en venait vers moi, ou je me dirigeais vers lui, on ne le saura jamais, mais, toujours est-il qu’il était certain que nous allions arriver face à face. Je me demandais avec curiosité s’il avait conservé un quelconque souvenir de ma personne, si même il m’avait bel et bien vu cet autre jour de son exhibition.

Lorsque nous fûmes tout près l’un de l’autre, je m’arrêtai à côté de lui, le dévisageant comme si je tentais de me rappeler son nom. Il s’était arrêté lui aussi, fixant soit le trottoir autour de ses pieds, soit le ciel dans toute son étendue au-dessus de nos têtes. Il évitait de regarder dans les yeux, ou même trop près du visage, donnant l’impression à son interlocuteur du moment d’être invisible, ou que lui-même était aveugle. Puis, j’osai briser le silence qui se tendait entre nous en prononçant son nom: « Réginald ! Tu te souviens de moi? » que je lui demandai sans trop d’attente. Il continuait de rouler des yeux sans rien dire, comme s’il cherchait à l’intérieur de sa tête confuse une image ou un souvenir me concernant. À ma grande surprise, il finit par émettre: « Mary. »

Un premier contact avait bel et bien été établi. Par une faculté qui m’était inconnue, il avait réussi à enregistrer ma présence ce soir-là et à extirper de son délirium psychique cette information qu’était mon nom, mon nom que je ne lui avais révélé qu’une seule fois, sans savoir s’il m’écoutait vraiment. J’étais plutôt persuadée qu’il n’avait pas eu connaissance de ma présence tellement il était en proie à une sorte de folie passagère, ou à un épisode névrotique.

Après avoir acquis cette conviction qu’il faisait partie de cette même réalité qui était la mienne, je décidai de pousser un peu plus loin cette interaction qui venait de s’amorcer. Je lui demandai alors où est-ce qu’il comptait aller, quelles étaient ses occupations du moment, mais, étrangement, il me répondit qu’il ne le savait pas. Il était ici, maintenant, mais sans trop savoir pourquoi. D’ordinaire, les gens étaient menés par des objectifs qu’ils se fixaient, à court ou moyen terme. Dès qu’ils sortaient de leur appartement ou de leur maison, c’était pour poursuivre un but à atteindre, une tâche à exécuter; ils étaient toujours devancés par une action à réaliser, visualisée au préalable, et qui comportait un résultat non nul pour eux. Cependant, dans le cas de Réginald, il était évident qu’il se retrouvait à la rue sans même savoir pourquoi, pour des raisons qu’il ne devait même pas pouvoir s’expliquer. Il était mu par rien du tout. Il n’avait aucun but à poursuivre, aucune réalisation quelconque à effectuer. Il vaquait, errait, déambulait, flânait, déviait, se laissait porter, guider, aller, mener, conduire par le hasard, et ce, sans qu’il ne le veuille vraiment. Il avait l’air de ne pas comprendre pourquoi il se trouvait ici ou là.

Je décidai alors de tenter une expérience en l’informant que je m’en retournais chez moi et l’invitai à m’accompagner s’il le désirait. Sur le coup, il n’avait pas l’air de comprendre ce que je lui disais. Il ne paraissait pas rébarbatif et je me dis que n’importe qui pouvait bien lui faire faire n’importe quoi tant il était sans aspiration. Je continuai alors mon chemin et vit furtivement par-dessus mon épaule que Réginald s’était mis en devoir de me suivre. Peut-être que ma suggestion lui avait proposé un but qu’il s’était empressé de suivre ou n’était-ce qu’un réflexe naturel. Toujours est-il qu’il fut sur mes talons jusqu’à ce que nous arrivions sur le pas de ma porte. Là, lorsqu’il entendit la voix de Céline qui se trouvait à l’intérieur, il se figea momentanément. Je la lui présentai lorsqu’elle apparut dans l’embrasure: « Réginald, Céline, Céline, Réginald » dis-je en effectuant des gestes de présentation officiels. Il roula ses yeux vers le haut, puis vers le bas, se limitant aux surfaces réduites du dessous de la galerie d’au-dessus et du revêtement du plancher de ma propre galerie.

Quand j’entrai en l’invitant à faire de même, il pénétra sans hésiter. Il ne suffisait que de mettre un nom sur les choses et les personnes me semblait-il afin d’apaiser ses craintes. Aussitôt qu’un nom s’associait à une personne ou à une chose, il n'avait plus aucune réticence.

Il aperçut le divan adossé au mur du fond, au salon, et il s’y jeta quasiment dessus. Une fois assis, il se mit à proférer toutes sortes de propos décousus. Ses mains s’étaient remises à s’agiter dans les airs, tel un chef d’orchestre, battant la mesure de ses paroles apparemment sans queue ni tête: « Quand les avions passent au-dessus de nos têtes, dit-il, c’est pour écouter nos pensées. Ils veulent savoir les plans que nous avons adoptés. Le monde ne finira pas aujourd’hui. Il y a encore beaucoup de choses qui ne sont pas arrivées. Et ils ne sont au courant de rien. Ils ne doivent pas savoir, sinon, nous serons perdus. C’est une lutte à finir. Et il ne faut pas qu’ils gagnent. Ils ne sauront jamais ce que nous savons; s’ils le savaient, il faudrait abattre tous leurs avions avec des armes de notre fabrication. Nous avons les plans qui nous ont été envoyés de la planète Sirius. En tous cas, moi je les ai chez moi. À nous la VICTOIRE! » cria-t-il pour finir, tout en se levant d’un trait, baissant son pantalon jusqu’à terre et attrapant son pénis pour le faire virevolter dans les airs.


*


J’étais partie en promenade avec Céline le long de la rivière Saint-Charles, dans ce parc linéaire du même nom. À ce temps automnale, les feuilles colorées des arbres tombaient à plein et elles tapissaient le sentier qui sinuait parallèlement à la rivière chargée de boue. Ses eaux brunes charriaient des odeurs organiques qui se mêlaient à celles des feuilles en décomposition que nous piétinions avec entrain. Le soleil irradiait et une douce brise berçait et emportait nos paroles que nous nous échangions sporadiquement.

À un certain moment, Céline fit allusion à Réginald et cela nous ramena en mémoire cet après-midi de la semaine dernière où j’avais eu le malheur d’inviter Réginald à mon appartement. Pourquoi diable avait-il, deux fois en deux rencontres, baissé son pantalon devant nous afin d’exhiber son appareil géniteur et de le secouer en tous sens. Bien entendu, nous avions déjà convenu de par ses propos inintelligibles que ce garçon, qui devait avoir à peine trente ans, cultivait des problèmes de santé mentale. Était-il atteint d’une maladie? Avait-il des problèmes de consommation de drogues? Se jouait-il tout simplement de nous? Nous ne le savions pas, mais toutes ces pistes étaient à considérer. Ce pouvait aussi bien être l’une ou l’autre de ces raisons.

Au fil de nos déplacements, nous rejoignîmes tranquillement l’intérieur des rues qui constituaient le centre de Limoilou. Là, il y avait une multitude de commerces, magasins, restaurants, crèmeries, salons de coiffure, quincailleries, pharmacies et plusieurs cafés forts invitants à l’ambiance chaleureuse. C’est ce dont nous avions envie, c’est-à-dire, d’un bon café fumant. Nous entrâmes alors dans une brûlerie, et nous nous attablâmes un peu à l’écart des quelques clients qui avaient somme toute eu la même envie que nous. Plusieurs de ceux-ci étaient des étudiants qui, munis de leur ordinateur, travaillaient avec application sans, semble-t-il, accorder une quelconque importance à ce qui se passait autour d’eux. Une odeur de café fraîchement moulu flottait dans l’air et une légère musique insignifiante d’après-midi berçait ceux qui n’avaient pas apporté leurs écouteurs afin de finir de s’isoler du reste du monde.

Je m’enquis alors de ce que Céline désirait boire et je pris sur moi d’aller à la rencontre de la jeune employée au visage affublé d’anneau dans la bouche et dans le nez. Quelques minutes plus tard, je revins avec deux cafés lattés remplis jusqu’aux bords des tasses et réussis à déposer le tout sur la table sans en renverser une seule goutte.

Nous étions assis au fond du café, sur une banquette en bois adossée au mur. Après s’être bien installés et pris quelques gorgées de notre breuvage chaud et réconfortant, nous aperçûmes sur notre gauche, tout près des fenêtres, la silhouette d’un jeune homme, assis seul, les bras repliés sur la table et la tête enfouie en eux. Nous aurions pu nous convaincre sans difficultés qu’il dormait, mais, de temps à autre, il remuait soit les jambes, soit la tête, qu’il gardait bien couvée dans ce nid constitué de ses membres supérieurs. Devant lui se trouvait une tasse de café dans sa soucoupe à laquelle il ne semblait pas avoir touché. Le fumet qui s’en était échappé au début s’était bel et bien dissipé.

Au bout d’un moment, nous n’y fîmes plus attention et discutâmes de choses et d’autres, sans véritable importance. Peut-être fut-ce le son de nos voix qui lui parut familier, en quelque sorte, ou qui le ramena à un événement ou une pensée précise, mais, il commença à s’agiter de plus en plus énergiquement. De petits éclats de voix se firent entendre par à-coups, de plus en plus affirmés, de moins en moins saccadés, et bientôt, il leva la tête promptement. C’est là que nous le reconnûmes sans équivoque: c’était Réginald. Bien entendu, il avait tous les droits de se retrouver dans cette sorte d’endroit, mais nous ne pensions jamais qu’il pouvait éprouver un tel désir de s’y trouver. Il nous semblait complètement éthérique sur le plan social, mésadapté.

Il se mit néanmoins à parler à haute voix à on ne savait qui au juste, ne regardant rien ni personne comme à son habitude, se contentant de rouler des yeux de haut en bas et de bas en haut. Il faisait référence dans ses propos à un ministère secret, à une instance gouvernementale qui échappait au su et au vu de tous et qui contrôlait jusqu’à la planète toute entière. Son visage s’empourprait graduellement, son ton de voix montait aussi au fil de son animation grandissante. Il s’emportait par degré et les têtes des usagers commencèrent à se tourner en sa direction, car bientôt, plus personne ne pouvait ignorer sa présence et sa logorrhée de nature paranoïde. Puis se fut l’apothéose, lorsque Réginald, en se levant subrepticement, fit grincer les pattes de sa chaise sur le plancher avant de monter dessus comme s’il voulait s’adresser à un auditoire conquis et baissa son pantalon avant d’agiter frénétiquement son pénis dans le sens des aiguilles d’une montre.


*


Après le temps des fêtes, nous allâmes de nouveau sur la rue Saint-Olivier, pour une fête d’anniversaire. C’était au beau milieu du mois de janvier et la température était pour le moins mordante. Il faisait bien en-deçà du point de congélation d’au moins une bonne vingtaine de degrés. Déjà au beau milieu de l'après-midi, le soleil disparaissait et laissait toute la place vacante au vent froid polaire.

J’accompagnais Céline encore une fois, bien que depuis la première fois que nous y étions allés, je m’étais lié d’amitié avec quelques convives. En arrivant, j’en aperçus quelques-uns qui s’empressèrent de venir à notre rencontre ou que j’allai voir avec joie. L’atmosphère était chaleureuse, ainsi que mes rapports avec les invités, contrastant ainsi d’avec le froid glacial qui sévissait au dehors comme une radiation mortelle. Je n’eus alors pas longtemps les mains vides, puisqu’après seulement quelques minutes, on m’avait déjà offert trois ou quatre bières. Je n’avais même pas eu le temps de me réchauffer les doigts qui avaient été attaqués par les rigueurs de l’hiver que je buvais déjà à grande lampée une de ces bières dont la bouteille, extrêmement froide, finissait de me brûler la peau des doigts.

Après avoir fait le tour de l’appartement au gré de mes échanges, je me retrouvai à l’entrée du salon lorsque j’aperçus enfin la présence inopinée de Réginald confortablement assis dans le divan avachi, à la même place où je l’avais vu pour la première fois. Toutefois, il avait cette fois-ci l’air calme et posé, et il discutait semblait-il normalement avec une jeune femme que je connaissais comme ça et qui s’appelait Marie-Audrey. Ils avaient l’air intéressés l’un par l’autre et je restai tout à fait ébahi de voir Réginald s’exprimer clairement et projeter de lui-même une image d’un garçon propre et sensé. Il donnait l’impression qu’il faisait maintenant partie intégrante du groupe, dont plusieurs étaient devenus de mes amis, et cela, sans que je ne m’en doute un seul instant. Mais que s’était-il donc passé?

J’allai retrouver Céline que notre arrivée avait éloignée de moi et lui glissai un mot à propos de ce Réginald qu’elle n’avait pas encore vu. Discrètement, je le lui désignai et attendis sa réaction durant quelques minutes. Elle restait bouche bée à mesure qu’elle se rendait compte de l’attitude de ce jeune homme qui, plus d’une fois, nous avait gratifiés de la vue de son sexe mou en train de fendre circulairement l’air. La première fois, cette attitude nous avait autant surpris que nous l’étions à cet instant. De voir Réginald agir ainsi nous était tout aussi inexplicable que de l’entendre divaguer. À un certain moment, nous en vînmes même à croire que ce n’était pas lui, qu’il devait être l’« autre » d’une paire de jumeaux identiques, mais non. Nous fûmes convaincus que ce n’était pas le cas lorsque nous entendîmes son interlocutrice l’appeler par son nom: Réginald.

La plus grande énigme pour nous fut d’essayer de comprendre pourquoi et comment il avait pu passer de cet état d’esprit que nous avions connu à celui-ci, diamétralement opposé. Il n’était reconnaissable en rien. Ses gestes, sa manière de parler et même le son de sa voix semblaient avoir changé du tout au tout. Il paraissait terre-à-terre et entretenait une discussion des plus courtoises et intelligibles. Même qu’à voir le visage rayonnant et épanoui de Marie-Audrey, on pouvait en déduire qu’elle s’en trouvait charmée, voire conquise. Était-ce leur première rencontre? Étaient-ils ensemble depuis un temps déjà? Nous ne le savions pas.

Discrètement, nous avions fait le tour des invités et de nos amis en posant des questions le plus subtilement, - ou du moins, le plus innocemment possible, - de l’air de ne pas trop s'intéresser à la question, mais toutes nos interrogations restèrent sans réponses. Tout le monde semblait ignorer ce qui avait bien pu se passer, sinon ne connaissait pas la courte histoire de sa transformation et de ses antécédents. La seule chose dont nous pûmes être certain, c’était de sa personnalité excentrique dont nous fûmes les témoins, et que, par la suite, il y eut un laps de temps où personne n’eut de nouvelle ou de contact avec lui, et qu’il réapparut ainsi, régénéré, nouveau, sensiblement amélioré. Et sa « nouvelle » personnalité lui valut rapidement l’amitié de plusieurs personnes ici présentes.

Moi je demeurais mitigée et plutôt perplexe à cette métamorphose qui m’apparut soudaine. Comment quelqu’un pouvait-il changer autant aussi vite? On parlait d’un temps relativement court, - de deux mois, trois, tout au plus. Et personne ne semblait s’en formaliser. Quelque chose n’allait pas pour moi. J’avais de la difficulté à croire que cela était dû soit à la drogue, à des médicaments ou à une maladie mentale en tant que telle. En y regardant bien, je trouvais même qu’une modification physique avait changé le visage et la posture de Réginald. Il ne se ressemblait pas tout à fait et ne se mouvait pas exactement de la même façon. Il y avait un quelque chose du domaine de l’épouvante qui me rappelait Docteur Jekyll et Mister Hyde.

Ses yeux qui autrefois roulaient en tous sens, demeuraient maintenant fixes, plantés dans ceux à qui il s’adressait. Son visage qui, avant, n’exprimait rarement une émotion, se modulait au gré de la conversation, arborant un faciès approprié qui accompagnait de façon précise la teneur des mots et des expressions échangés. Il était à l’écoute de son interlocuteur. Ses mains ne s’agitaient plus en l’air comme s’il y chassait des mouches par centaines, mais restaient bien l’une dans l’autre, les doigts entrecroisés, se contentant quelquefois de lever légèrement les pouces pour appuyer ses affirmations. 

Je commençai une manœuvre d’approche lorsque je crus l’avoir assez étudié en catimini. J’étais curieuse de savoir s’il allait me reconnaître de lui-même et s’il allait m’adresser la parole, bien que nous ne nous fûmes jamais réellement entretenus. Je n’avais fait qu’écouter son délirium sans jamais pouvoir entrer véritablement en contact avec son esprit. Il avait toujours fait preuve d’un hermétisme impénétrable comme le sont certains autistes, parmi les cas les plus graves. 

M’étant approchée assez pour parvenir directement dans son champ de vision, il finit par lever les yeux sur moi, mais n’eut aucune espèce de réaction. Selon ce que je pus voir, je n’avais éveillé aucun de ses souvenirs. Il me regarda assez froidement et sans s’attarder, comme on regarde quelqu’un qui croise notre chemin sur le trottoir. Je m’approchai encore davantage, faisant mine de vouloir m’inviter dans la conversation, mais il ne montra aucun signe d’ouverture. Marie-Audrey l’accaparait et il semblait s’en réjouir, et même, s’en flatter.

Je ne pouvais toujours pas croire qu’il s’agissait de la même personne. Et cela, sans trop comprendre pourquoi, éveillait en moi une sorte de rage. Quelque chose me mettait hors de moi, me faisait bouillir les sangs. Il n’était pas possible de pouvoir expliquer ce que je ressentis à cet instant, mais, comme si j’avais été programmée pour le faire, je m'avançai devant Réginald et cette fille qui semblait amoureuse de lui, baissai ma jupe sans hésitation avant de baisser la base de ma petite culotte afin de l'agiter dans l’air vigoureusement en criant: « Hé! Réginald ! C’est moi! Tu me reconnais! »


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TOME 2