La
page
blanche

Le dépôt

LE CAMP VD

Jérôme Fortin

Divers poèmes

20/11/2021


Ce soleil factice

Arrachant les ombres du sol et les pélicans

Qui s'enfuient 


de nous


Au large, la danse affolée

De leurs longues élytres 

Et notre étoile prisonnière

Des suceurs d'or et de jacinthes


Demain est une autre nuit

L'avenir pleurera les somnambules

D'un train déraillé




Ainsi clair voyait La Boétie


la nuit est longue

le ciel est bleu


nous sommes libérés

nous sommes prisoniers


il pleut des trombes

il fait soleil


nous avons vaincu

nous avons perdu


tout ce que l'on sait 

sera faux aux infos


corrodée


la mort cérébrale

moulinera sa crécelle rouillée


ainsi clair voyait La Boétie

l'oeil vif au coeur de la cachexie humaine


Paris, 01/11/2021



Southend


Ne t'ayant pas aimée ce suaire de ciel aurait été bien triste ainsi que cette station balnéaire morfondue dans sa morte-saison. Nous avons joué à l'arcade pour tuer le temps et tenté de saisir une vilaine peluche avec une grue miniature mais j'étais bien meilleur au flipper. J'aurais trouvée mortifère cette brise de mer ne t'ayant pas aimée comme je t'aimais cette promenade sans promeneur, ces vagues sans volute, se brisant sur ce littoral de roches déprimées ou bien n'étaient-ce que des éclats de béton armé noircis par la pollution on ne saura jamais. Et ne sachant quoi faire pour tuer ce temps long avant la nuit tu avais cherché sur ton téléphone et trouvé un long, très long quai, le plus long du monde je crois, mais long sur cette photo aérienne on aurait dit une erreur de géolocalisation. Sur ce quai nous avons marché jusqu'à son extrémité qui paraissait une barque tant il était éloigné, ce bout de quai interminable qui ressemblait à une chaloupe, plus qu'à un bout de quai, enfin, nous étions très loin du rivage et il commençait à faire sombre pour prendre une belle photo.



Nuit, mauvaise humeur


A

Levé trop tôt. Cette étoile qui brille conne par-dessus ce croissant de lune triste. Ce cosmos vaste et inutile. Vite me recoucher jusqu'à midi.


B

Ce cliché du graphisme populaire du créateur avec la tête scindée en deux au milieu du front comme un couvercle duquel s'échappent en guirlandes festives des étoiles, des papillons, des fleurs et autres niaiseries. Ces poèmes qui ressemblent à des gâteaux d'anniversaire figés dans de l'azote liquide.


C

Le chagrin du ciel pisse sur le goudron éclaté des inclémences de l'hiver qui congèle les frêles bourgeons et exhume des profondeurs de la terre les cailloux et les étrons fossilisés. Les champs trop vastes qui sentent la vase, la merde et les engrais putréfiés les touffes impudiques d'herbe mauvaise qui empêchent les belles patates d'être rondes et les oignons d'être aussi jaunes que j'emmerde les radis.



soleil


Tempéré d'un soleil doux le soleil d'un regard amoureux les paupières entrouvertes sur une prunelle vert cerise ; un été idéal sans la lourdeur des canicules et de leurs eaux d'air. La plage d'une mer inventée seulement pour recevoir ses vagues molles.



Sauteries


1

La mirobolante Lissandre

Et la descente lisse

De sa fricative consonne


Qui sur le bord de la langue

Picote le nerf vif

De l'amoureux qui la nommant.



2

Ou qu'il pleuve ou qu'il soleil des ombres ou qu'un brouillard nous enveloppe de son météore flasque et perplexe la seule perspective est celle qui nous fait pleurer sans la moindre rixe.



Jalal

(À mon ami poète ainsi nommé)


Jalal du micro-centre de l'Afrique dû éteindre les rêves qui. Épuisaient le lithium qui. De ses batteries coulait. Par terre des flaques d'âme convergeaient lentement vers l'égout.

un soir de beuverie s'est terminé. Mal. Jalal lié par lui-même. À la rampe d'escalier d'une providence oubliée. Près de la Fourmi Atomique. Sous ce soleil jamais tout fait éteint germent encore dit-on des poèmes. Des floraisons. Des tortures abstraites. Et des déceptions soigneusement chiffrées.


dans son manteau élimé il égrène seul les mots qui. Au hasard du bitume gangrené des rues de Montréal le perdent.



Tonnerre


Dans le train pour Paris j'ai traversé cette petite ville nommée Tonnerre dont le soleil déclinant de novembre empêchait de bien voir au travers.



De dos


Les milles nuages éteignent

Les phares du ciel or


J'ai des spasmes de douleur quand je repense

À la muette distance

Qui nous a séparés hier


Mort de toi quand, de dos

Je regarde être triste peut-être

Une tête retenant

D'un seul tenant

Une larme tenace



Retrempe


Juste suffisamment de vide pour permettre

Cet écho ;

D'entendre à rebours

Cette folie qui.


Fictive et virtuelle

Cette parole toujours retrempée

Dans le même sceau

De la bêtise et.


Baignés dans la même atmosphère

Les mots durs de sens

Devenus muets

D'être trop souvent répétés

Pour rien ou.


si peu




Hiver

1

Il y a paraît-il

Des désirs qui se tordent

Dans ces reflets cendrés


2

ll faudrait

Pour quantifier la porosité optique

De nos idées noires


Un appareil

Muni d'une tête préhensible capable

De saisir vingt cauchemars


3

Oui c'est l'hiver

Point mort de l'ellipse

Froides octaves de l'année


Les oiseaux sont sans batterie

Se creuse en moi le trou

De l'attente  




Le parapluie


Pris d’un accès de météorologie, j'ai dessiné un champ de pression

autour de notre lit. J’y fais des prévisions synoptiques. J’y trace des ciels et des arcs-en avec un compas cassé. Je compare mes prévisions avec tes humeurs. Quantifie l’erreur de mes abaques et dresse des bilans erronés


Fatiguée de tant de fausses alertes, tu m'as quitté pour un haltérophile en disant : "Achète-toi un parapluie".




Spasmes, dérives


Comme le diapason qui

Résume le silence

En une note pure


Ce sanglot étranglé



Écoutille

Escoutilla

C'est à dire l'échancrure

Par où

Entre

Cette mer agitée



Seuls au monde

Les mains jointes

Sur le secret

De notre naissance



les motifs

des saisons

se répètent

comme

una

malédiction


au rythme

synchrone

des tambou

rinaires

du Congo


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La Porte Rose


I


Durant les heures, les minutes, les secondes et les kilomètres arrachés au temps, dérobés à la distance, petites étincelles de vie qui allument le feu d'une vie, de cette vie. Durant ces moments, durant ces voyages, durant ces naissances que l'on croit, dans l'erreur de sa joie, éternités. Durant le suspens d'un rire, la condensation d'une larme, le premier pas d'un petit être, le départ d'un long voyage à la destination inconnue. Heures enlacées telles les flammes d'un incendie. La passion de vivre.


II


On le voyait souvent durant les heures creuses des semaines marcher de l'autre côté de la rive, derrière les cygnes. On se demandait ce qu'il fuyait. On ne comprenait pas les grands gestes qu'il faisait de ses deux bras amputés jusqu'aux coudes. On le disait fou. On la disait translucide comme une perle.


III


La gaieté du paon et de son panthéon de couleurs. L'orgueil à son paroxysme. Les rêves éternels du sculpteur de diamant et du transcripteur d'étoiles. Il rêvait d'un train sans passager, d'un océan sans vague, d'un ciel sans nuage, sans le moindre coup de vent, sans la moindre brise la moindre surprise, sans que rien, jamais, ne soit transporté vers où que ce soit, vers qui ce soit. Plus jamais le moindre bruit. Plus jamais le moindre mouvement d'air. Il rêvait d'un monde sans le précipice des douleurs. Sans les vanités fatiguées.


IV


Soudain, toutes les couleurs du ciel se sont réunies dans un arc-en ciel. La fête fut trop courte.


V


C'est dans la fragilité d'un jour brisé en mille éclats de ciel que Jean-Pierre, pour la première fois, douta des milles vérités imposées. Il prit la scène en photo, pour s'en rappeler. Il y avait cette porte close dans l'angle de cette pièce vide que personne n'avait encore jamais ouverte ni fermée, ou alors ne s'en souvenait plus. Rien de ce qui un jour eut une importance quelconque n'en avait franchi le pas. Il y avait une pièce blanche et vide où personne ne mettait jamais les pieds et dont en ignorait l'existence même, ou alors on avait oublié. Il y avait une petite maison près du canal devant lequel un arbre aux branches courtes et aux feuilles maigres projetait une ombre timide.


VI


Nul n'avait jamais aperçu quiconque y entrer ou en sortir du moins par la porte rose que cachait si maladroitement l'arbre au tronc chétif. Il y avait tout un univers qu'on préférait ignorer car il s'opposait à la clarté du jour et ne contenait que des ombres mélancoliques. Il y avait une porte blanche dans l'angle de cette pièce vide que personne n'avait jamais franchie, ou ne se rappelait l'avoir fait, n'y voyant guère d'intérêt, guère de bonnes raisons de le faire ce jour-là. Ou le lendemain.


VII


C'est à Cincinnati qu'il avait enfin retrouvé un sens à sa vie, épluchant seul, une nuit, l'oignon du désespoir. C'est à Calgary qu'il perdit à jamais le goût pour la vie après une course à chevaux dans les rues endormies. C'est à Montréal qu'il découvrit avoir tout perdu lorsqu'il se réveilla en sueur seul dans son lit. C'est dans ses yeux à elle qu'il se noya un Quatorze Juillet, croyant avoir conquis le cœur insaisissable de la liberté.


VIII


Ayant pris le mauvais train, il se retrouva, une aube claire sur une plage sans sable et sans galet, une plage de roches lisses avec des crevasses molles dans lesquelles s'agitaient de longues anguilles.


IX


Là-bas au bout de la mer, l'horizon se mêlant aux nuages, le liquide et le gazeux se mariant au mépris de toute définition rationnelle. Dans ce paysage sans intelligence, sans la moindre densité se diffusait une calme lumière, douce pour les yeux, légère pour le cœur.


X


Il enleva son chapeau, balaya de ses épaules la fine neige d’un dépôt pelliculaire puis plongea dans l'étendu sans vague de la mer immobile. Autour de lui un sillon se propagea qui pour l'éternité le gardera en mémoire et le transportera partout et nulle part à la fois dans un voyage sans retour.



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Olga


ferme les yeux ouvre les tiens

dans un clair de ciel enveloppés reflets lactés de ta peau par moment de sous les couvertures découverte bouche d'un rose si tendre tel pétale fragile que bouche hésite à frôler de peur de froisser cœur innocent ferme les yeux ouvre les tiens peau porcelaine si fine qu'on s'étonne à l'étreinte sentir si chaud et vivant ton corps tel mésange blessée dans creux de la main plus doux que le duvet le plus doux couronne d'or de tes cheveux qu'éclairent lune et étoiles sur écrin blanc de l'oreiller ferme les yeux ouvre les tiens parachutiste catapulté explosions d'avions atterrissage nocturne sur plaine inconnue pluvieuse et bombardée chute de fatigue dans ravin abrité longues herbes folles au fond duquel coule ruisseau ensanglanté

sifflements balistiques dans ciel immense surplombant ton visage contre-jour d'auréole d'or et iris couleur de saphir plus ton visage s'approche plus il devient flou me rendors bombes tombent comme étoiles mortes sur plaine désolée ferme les yeux ouvre les tiens le jour se lève tu t'agites tu t'inquiètes sous le soleil hésitant le sourcil se fronce se froisse Londres et sa lumière de cristal poussière se diffuse dans la pièce invente de nouvelles ombres tu te réveilles je me ferme les yeux ouvre les tiens



Manifeste pour une anarchie


Il faudrait au moins mille ans, voire plus, pour que milles ordinateurs en parallèle puissent résoudre les dérivées (par-ti-elles) de ce champ de bonheur. Car cette vie, comme les courant marins et les ouragans, n'existe que par absence de solution analytique. C'est au pif, je crois, que nous devrions gonfler nos voiles, faire fi, pour de bon, des rapports trimestriels du Ministère de la Santé Éternelle.


Cette paperasse pleine de chimères bénies je la roule en boule et m'en sert pour me torcher le fondement.