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LE CAMP VD

Jérôme Fortin

Notes critiques

Stéphane Mallarmé, dans ses Divagations, écrit: "Artifice que la réalité, bon à fixer l'intellect moyen entre les mirages d'un fait (...). Je veux, en vue de moi seul, écrire comme elle frappa mon regard de poëte, telle Anecdote, avant que la divulguent des reporters par la foule dressés à assigner à chaque chose son caractère commun". Si, à la manière d'un manager d'entreprise usinant des présentations power point à un tarif vingt fois supérieur au SMIC, on s'amuse à en condenser "dans un nuage de mots" l'illusion d'un sens, on obtiendra quelque-chose comme: Artifice/INTELLECT MOYEN/mirages/REPORTERS DRESSÉS/caractère commun/ FOULE.  On y retrouvera, si on veut, une assez juste description de notre McDonald médiatique.



La science à gogo


L'auteur des lignes que vous êtes en train de lire au lieu de faire du sport a écrit, en 2009, une thèse de doctorat intitulée : “Modélisation des rendements de la pomme de terre par réseau de neurones". Bien que l'on ne m'ait pas particulièrement reproché de manquer d'avant-gardisme, déjà à l'époque, l'intelligence artificielle et le machine learning commençaient à sentir le surcuit dans les milieux universitaires. Qu’importe ; cette élégante construction mathématique m'a fasciné pendant des années, au point d'y consacrer une bonne dizaine d'articles. J'en apprécie toujours les fondements mathématiques, mieux adaptés que le calcul différentiel, à mon avis, pour modéliser la plupart des systèmes naturels. Mais le doux parfum de mystère s'est depuis longtemps évaporé de cette belle chevelure argentée. Ce ne se sont au fond, ces algorithmes, que de vulgaires abaques permettant de classifier et d'inférer des généralisations plus ou moins utiles, plus ou moins dangereuses. Mais le but ici n'est pas de vous assommer avec des propositions apodictiques ou encore de vous déprimer en reniant en bloc les avancées technologiques du singe humain.


Le but ici est de dénoncer l'appropriation imbécile de la science à des fins idéologiques. C'est plus ambitieux que de faire une pizza ; même les étages d'un gâteau foret noire seraient plus faciles à stabiliser sur la confiture de cerise de leurs plans de clivage. J'ajouterai même un sous-objectif : démontrer les risques de transbordement de cette appropriation idéologique dans les domaines sacrés de l'amour, des arts et des lettres. Il convient d'abord de se faire un double expresso. Je tenterai d'être bref et d'éviter les gros mots.


Depuis mars 2020, et pour simplifier car on n'a pas le choix, deux noyaux se condensent et se dilatent au gré des décisions sanitaires du gouvernement. Les "pro-ceci" et les "contre cela". Il est difficile de connaître la taille proportionnelle de chacun de ces noyaux (sans parler bien-sûr de la myriade d'électrons libres). Le média mainstream nous dira ceci, le média alternatif nous dira l'inverse. Vous voyez que je suis déjà un peu complotiste, car je mets en doute la neutralité de la presse officielle. Que les gens aient des opinions et les médias des lignes éditoriales, ça va de soi. Que d'aucuns parlent au nom de la Science (avec un S majuscule), en supposant un consensus, ça commence à être un peu plus embêtant. Que d'aucuns nient le droit de parole à d'autres, toujours au nom d'une science consensuelle, ça commence à être drôlement agaçant. Enfin, que d'aucuns appliquent la censure au nom de cette même science "autorisée", ça devient carrément problématique. Rien de nouveau sous le soleil, juste reformulé de cette manière-là. Voilà pour le premier point ; attaquons-nous tout de suite au second pour préserver cet élan et cet enthousiasme.


Comme chacun souhaite être du côté de la science et de la raison, il s'est créé une sorte de surenchère autour de ces deux concepts. De nos jours, l'irrationalité est un grave défaut, la déraison une insulte cuisante. Tout doit répondre de la logique et être justifié de manière factuelle ; y compris l'amour. J'ai connu un garçon qui, dans de longues lettres aux marges très étroites, tentait désespérément de convaincre sa douce de ne pas le quitter. A l'aide d'arguments factuels soigneusement étayés, il essayait de prouver l'irrationalité de sa décision, l'irrationalité de ne plus l'aimer. Selon la Science, selon les faits, elle devait l'aimer. Elle était folle de l'abandonner pour un joueur de flûte. Lui et son chien à trois pattes.


Et après le fact-checking de l'amour, aurons-nous droit au fact-checking des arts et des lettres ? Au fact-checking de la poésie ? Un poème dépourvu de sens sera-t-il, plus d'un siècle après Rimbaud, de nouveau qualifié d’imposture ? La littérature devra-t-elle obligatoirement servir la raison (et donc "édifier") pour pouvoir espérer être un jour publiée ? La poésie sera-t-elle réduite à une suite ennuyante de métaphores cosmétiques que le critique fact-checker nous aidera à résoudre aux moyens de savants outils analytiques ?


En bref : nous dirigeons-nous vers une tyrannie des têtes carrées ? Merci d'avance d'envoyer vos réponses dans l'Univers.




Notes sur Olivier Messiaen


Comme tout a déjà été dit sur lui, et tout le reste, il convient d'en dire encore plus. Le but étant bien sûr de faire rager l'académicien et d'ajouter une couche de confusion dans la tête de l'honnête néophyte (ignorons pour l'instant ceux qui considèrent encore comme une imposture la musique atonale ; il faudrait alors, comme l'a si brillamment démontré l'intéressé, mettre les oiseaux en prison pour nuisance sonore). Notons de cette parenthèse frivole que nous les mettons déjà en cage, les oiseaux, sans pour autant les faire taire complètement. Nous aimons au mieux leurs pépiements lorsque convenablement circonscrits dans l'espace et le temps. Comme toujours, l'objet réduit à sa fonction décorative ; comme toujours, mauvaises herbes fauchées et ciels prédits.  

Ce transbordement de nos champs auditifs, qui aboutira au bruit blanc, en passant par le rose, commence, étonnamment, par le chant de l'alouette lulu et le gazouillis du traquet rieur. De quoi décourager plusieurs amateurs de harsh noise! Le bruit n'est que silence bouleversé, lorsque saturé. Que d'aucuns en apprécient l'agression (j'en suis) demeure un mystère probablement de nature synesthétique. 

Avec sa tête de curé, et certains titres qui rebuteraient jusqu'aux moins athéistes d'entre nous [VINGT REGARDS SUR L'ENFANT JÉSUS - LA NATIVITÉ DU SEIGNEUR - TROIS PETITES LITURGIES DE LA PRESENCE DIVINE - VISIONS DE L'AMEN], Messiaen n'attire pas à priori l'amateur de déconstruction. D'autres titres, aux évocations vaguement païennes, voire sensuelles, semblent faire corps avec sa musique [ÎLE DE FEU - FÊTE DES BELLES EAUX - DES CANYONS AUX ÉTOILES - QUATUOR POUR LA FIN DES TEMPS - LES CORPS GLORIEUX - APPEL INTERSTELLAIRE - ÉCLAIRS SUR L'AU-DELÀ]. Et, bien sûr, il ne faudrait pas oublier ses lubies ornithologiques pleines de tendresse et d'humilité [RÉVEIL DES OISEAUX - LE MERLE NOIR - CATALOGUE D'OISEAUX - OISEAUX EXOTIQUES]. C'est comme si un plasticien d'avant-garde collectionnait les timbres, en cachette, en buvant du chocolat chaud.

Ses quatre études de rythme, et surtout Mode de valeurs et d'intensités, ont grandement consolidé le socle rocheux sur lequel repose depuis près d'un siècle la musique contemporaine (si les fact-checkers me permettent une aussi docte affirmation). Boulez, Stockhausen et tant d'autres y ont puisé leurs conditions initiales, prémisses aux multiples développements, échappées, dérives et hérésies dont nous nous régalons encore aujourd'hui. Restons-en là sur l'axe du temps ; je ne cite que ceux validés par l'histoire. D'autres le seront demain.


Et si cette musique, qui un jour sera complètement oubliée, je le crains, car aux antipodes de la facilité et du mercantilisme ; et si cette musique, tellement non-essentielle, réclamant tellement de solitude, était un des traitements prophylactiques bientôt prescrits de la maladie humaine ? 



La géophysique des terrains plats


S'il y a une matrice que l'être humain, du haut de son arrogance, aime ignorer, c'est bien le sol. C'est pourtant de ce sol que provient le navet que vous n'êtes pas en train de manger. C'est une roche meuble, parfois un peu collante, dégoûtante pour certains car s'y meut librement le ver de terre, le plus sous-estimé de nos travailleurs ; le lombric qui, par son incessante digestion minérale, rend possible ce bavardage désagréable. Il n'y aurait, sans son effort acharné et gratuit, aucune forêt vierge dans laquelle se perdre, la nuit, à la suite d'une torride aventure érotique en Australie. Le monde ressemblerait au désert inhabitable qu'on nous annonce, jour après jour, sur Radio Apocalypse. 


Si on le compare au ciel, d'aspect tantôt riant, tantôt triste, source d'inspiration de moultes lettres d'amour ou d’adieu (selon la météo), un podzol paraîtra certainement sans grand intérêt. Le tchernoziom, terre opaque et fertile des prairies russes et canadiennes, riche de la décomposition de milliards et milliards de kilomètres de radicelles et autres immondices, n'a encore inspiré que très peu de poètes non soviétiques. Très peu d'entre-nous y voit l'intérêt d'y planter une sonde à neutrons pour en mesurer la conductivité hydraulique. Pourtant certains le font, comme moi ; on les voit errer, ces fous, au milieu des champs de patate, creusant des trous par-ci, installant des lysimètres par-là, le visage sérieux et concentré, comme si c'était important. Ça restera toujours relatif, la signification de ce qu'on fait. Nous ne tenterons pas de résoudre cette aporie.


En plus de nous nourrir, les cochons que nous sommes, la matrice sol est en outre un fort décent réservoir de pets et autres émissions de CO2. S'y séquestrent les exhalations de nos mobylettes et les rots de nos vaches laitière. Mais, encore une fois, on n'en parle peu, l'Amazonie étant nettement plus photogénique ; et avec raison, majestueuse et de proportion biblique, il est facile d'oublier l’ocre substrat sur lequel elle s'ancre afin de pouvoir, de ses feuilles gloutonnes, manger la lumière. Ici réside la véritable transsubstantiation. Nous sommes tous des parasites de lumière.


Le sol, élément humide, plutôt froid et sans éclat, est proche de nous par nature. C'est de celui-ci que le sculpteur extrait l'argile avec laquelle il façonne le mieux nos postures les plus gênantes. C'est de celui-ci que provient le graphite avec lequel les artistes ont immortalisé les têtes embarrassées de nos ancêtres, d'ailleurs aujourd'hui joyeusement reminéralisés par les vers. Peut-être que cette ressemblance intime n'est pas étrangère à notre aversion. Rien ne nous horripile plus, semble-t-il, que la vue d'un sol nu. C'est comme se retrouver, de manière involontaire et abrupte, au milieu d'une plage nudiste.


C'est peut-être pour cela que son importance est si souverainement ignorée et bétonnée. Ou enfin…



Autour d'Artaud


Sentant le besoin de brûler les viatiques que j'ingère*, jour après jour, sans modération, je décidai d'aller me promener dans Paris. Le charme d'une promenade est que rien ne nous concerne directement ; aucun but géodésique ou autre ne dérange le cerveau de son sommeil inutile. Que l'on tourne à gauche, ou à droite**, ou revienne subitement sur ses pas pour regarder la même chose avec un angle différent (bousculant, au passage, un culturiste), cela n'affecte en rien le but de l'exercice, qui est de brûler de la calorie sur un mode contemplatif, ainsi que le ferait un canard ou un idiot.


Extérieur à ce trésor, donc, comme transposé dans le repli d'une énième dimension semi-dissoute. On en vient presque à se croire invisible, et on se surprend à pratiquer son allemand à haute voix, marchant d'un pas lent, très lent, comme ça, prenant de longues pauses au milieu des intersections pour mieux entendre son écho. Ce n'est qu’au regard terrifié d'un couple de touristes japonais qu'on émerge enfin de sa stagnance pour reprendre son retard podométrique. Ou le klaxon d'un livreur. Normalement sur l'avenue de l'Opéra. Ça pourrait tout aussi bien se passer à Clermont-Ferrand, mais j'habite Paris 8, Rue de Moscou.


En cette fin de journée d'automne, le ciel couvert d'un beau doute nuageux (le proche éparpillement du doigté lumineux***), j'avais poussé au-delà du Louvres, traversé la Seine et gagné Saint-Germain-des-prés. Rue de Verneuil en hommage à Serge. Passé voir les snobs du Café de Flore, puis retourné en direction des quais. J'aurais tout aussi bien pu suivre la trajectoire jumelle, ou même ignorer la tête de chou, que le résultat eut été le même ; en passant devant ce bouquiniste, le long du quai Voltaire, mon œil oisif fut happé, si tel est le bon verbe, par le volume X des œuvres complètes d'Antonin Artaud : LETTRES ÉCRITES DE RODEZ. Pas cher et en bon état. Temps idéal, pensais-je, pour une petite dose de poésie migraineuse. Enfin, c'est ce que je pensais.


Car qui ouvre un livre d'Artaud est mentalement préparé à quelques agressions du genre : "cette sale carne galeuse, bondée de rats et de vieux pets" ou "ce sale corps, pourri, taré, pleins de sarcoptes, vert de pustule", ce qui peut être appréciable, ne serait-ce qu'en tant d'antipoison au spectacle truqué du corps dont s'abreuve notre société mentalement adolescente et sa presse d'information. C'est quand même bien d'entendre un discours contradictoire de temps en temps, et de nous rappeler que le corps n'est pas qu'une source de plaisirs cochons, mais également un réservoir de pets et de douleurs, tant physiques que psychiques, et un véritable fardeau pour des millions, voire des milliards d'êtres humains****. Dans la société des enfants, celle de Disney, il est rare d'entendre des propos tels que : "celui qui dort ne sait pas qu'il n'est pas seul à dormir et que d'autres ossements que les siens lui décomposent son squelette et se tournent dans son sommeil". J'admets avoir puisé dans le scabreux pour appuyer le propos et son effet. Mais Artaud c'est plus que ça, enfin du peu que j'en sais.


Dans ces lettres écrites à ses amis et sa famille, totalisant plusieurs centaines de pages, et dont la lecture nous happe presque malgré nous - afin d'utiliser une seconde fois ce lieu commun - nous découvrons un Antonin Artaud affaibli, trop affaibli, même, pour pousser le moindre cri de colère. L'élocution, qu'on sent rapide et automatique, comme dans ses poèmes, descend, au cours de ces textes, dans les octaves les plus noires de la solitude et de la souffrance ; il ne se réclame plus que de l'expression courante, mais les pages du livre se referment néanmoins mal. On reste loin de la pensée exacte ; les mots, sous la plume d'Artaud, ne sont jamais exempts de sortilèges. Même lorsqu'il écrit à sa mère, prosaïquement, pour lui demander de cesser de lui envoyer des chocolats, de les garder pour elle en ces temps de restriction, les matériaux ordinaires du langage ***** dégorgent l'huile essentielle de son génie agité.


Notes :

* Le sport est un fétichisme ** Ou bien l'inverse *** Stéphane Mallarmé, qui habita lui aussi rue de Moscou vers 1871 **** Pour ne s'en tenir qu'à l'animal humain ***** Utilisés, entre autres, par Paris Match